Vingt-et-un jours après le début de l’offensive américano-israélienne contre l’Iran, le nouveau guide suprême n’a toujours pas montré son visage. Le 20 mars, à l’occasion de Norouz, Mojtaba Khamenei s’est contenté d’un message écrit, lu par un présentateur de la télévision d’État. Selon plusieurs sources concordantes, le successeur d’Ali Khamenei ne serait plus en Iran.
Un transfert secret vers une résidence de Poutine
Selon le quotidien koweïtien Al Jarida, corroboré par des sources diplomatiques citées par le Guardian et CNN, Mojtaba Khamenei aurait été évacué de Téhéran à bord d’un avion militaire russe. Il aurait ensuite été opéré dans une structure médicale ultra-sécurisée, située dans l’enceinte d’une résidence présidentielle russe.
Le transfert aurait été organisé après un appel téléphonique entre Vladimir Poutine et le président iranien Masoud Pezeshkian, le 10 mars. Le Kremlin a confirmé cet échange, sans en détailler le contenu.
Les blessures du guide suprême, subies lors de la frappe qui a tué son père le 28 février, sont documentées par plusieurs sources : pied fracturé, bras et jambes atteints, hématome près de l’œil gauche. Le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth l’a décrit comme « blessé et probablement défiguré ». Donald Trump a été plus direct : « Beaucoup de gens disent qu’il est grièvement défiguré. Ils disent qu’il a perdu sa jambe ».
Côté iranien, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Esmaeil Baghaei a reconnu les blessures tout en les minimisant : « Il est blessé, mais il va bien. Je ne sais pas quand il prononcera son premier discours ». Ni Téhéran ni Moscou n’ont confirmé le transfert vers la Russie. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, s’est borné à déclarer qu’il ne « commentait en aucune manière ce type d’informations ».
Ce que Poutine gagne à sauver Khamenei
Si l’opération d’exfiltration est confirmée, elle marque un tournant dans la relation russo-iranienne. Non pas un geste d’altruisme, mais un investissement stratégique dont les dividendes sont déjà visibles.
Le pétrole d’abord
Depuis le début de la guerre, les cours du Brent ont bondi de plus de 60 %, atteignant 112 dollars le baril le 20 mars. Avec le détroit d’Ormuz partiellement paralysé, les acheteurs asiatiques se sont tournés vers le brut russe, jusqu’alors boudé en raison des sanctions occidentales. « Nous constatons une augmentation significative de la demande pour les ressources énergétiques russes », a reconnu Dmitri Peskov. En quelques jours, le pétrole russe a gagné 40 % — une manne qui finance directement l’effort de guerre en Ukraine.
L’Ukraine ensuite
Chaque missile Patriot envoyé dans le Golfe est un missile en moins pour Kiev. Cyrille Bret, chercheur en géopolitique, analyse que le conflit au Moyen-Orient « ouvre une fenêtre d’opportunité pour la Russie » en détournant l’attention et les ressources américaines de l’Ukraine. Les systèmes de défense anti-aérienne, denrée rare, sont désormais réclamés par les monarchies du Golfe — au détriment de l’Ukraine.
Une alliance sans illusions
Malgré ces intérêts convergents, l’alliance russo-iranienne n’est pas une solidarité de bloc. « Leur alliance a toujours été une alliance de circonstances, construite autour des sanctions occidentales », explique Jérémy Dieudonné, chercheur à l’UCLouvain. Pierre Pahlavi, du Collège des Forces canadiennes, souligne un « attachement émotionnel limité » du Kremlin au leadership iranien et une « prudence stratégique » dictée par ses capacités réelles.
Le traité de partenariat stratégique signé en janvier 2025 — assorti d’un accord nucléaire civil de 25 milliards de dollars avec Rosatom — ne comporte aucune clause d’assistance militaire. Moscou a condamné l’offensive en la qualifiant d’« aventure dangereuse », mais n’a engagé aucune force pour défendre l’Iran.
Tatiana Kastouéva-Jean, chercheuse à l’Ifri, identifie un « déclassement stratégique russe » : Moscou s’est révélée incapable de protéger la Syrie de Bachar al-Assad, n’a pas empêché l’Azerbaïdjan de reconquérir le Haut-Karabakh, et regarde aujourd’hui l’Iran se faire bombarder sans intervenir. Sauver physiquement Mojtaba Khamenei tout en laissant son pays encaisser les frappes : c’est la synthèse de la doctrine Poutine au Moyen-Orient.
Un guide fantôme et un régime sous perfusion
Le message de Norouz du 20 mars — « L’ennemi a été vaincu » — illustre le paradoxe. Le guide suprême iranien, censé incarner l’autorité politique et religieuse du pays, communique par écrit depuis une localisation inconnue, sans image, sans enregistrement audio, sans preuve de vie récente.
Si Mojtaba Khamenei se trouve effectivement à Moscou, la chaîne de commandement militaire iranienne repose sur des communications à distance, potentiellement interceptées, et sur une légitimité que chaque jour d’absence érode. La guerre en Iran, dont nous suivons les développements quotidiens, se joue aussi dans cette bataille de l’ombre entre régimes.
Pour la Russie, l’enjeu dépasse le sort d’un homme. Si un cessez-le-feu finit par s’imposer — Donald Trump a évoqué vendredi la possibilité de « réduire graduellement » les opérations —, Poutine se présentera à la table des négociations avec un atout en main : le guide suprême lui-même.
Pour la France et l’Europe, les conséquences sont déjà tangibles. La guerre au Moyen-Orient, combinée au jeu de la Russie sur les marchés énergétiques, fait remonter les prix du gaz de 35 % sur le marché européen. Le baril à 112 dollars se répercute sur le prix de l’essence, qui dépasse 2 euros le litre dans de nombreuses stations françaises. La dépendance énergétique que l’Europe pensait avoir réduite après 2022 revient par la porte du Golfe.










