Le procès d'Ekrem Imamoglu s'est ouvert dimanche 9 mars 2026 devant la 13e chambre pénale d'Istanbul. L'ancien maire de la plus grande ville de Turquie, 55 ans, est poursuivi aux côtés de 407 co-accusés pour « tentative de renversement du gouvernement », « terrorisme » et « corruption ». Le risque théorique cumulé pour l'ensemble des accusés atteint 2 430 ans de prison. L'audience inaugurale a été suspendue après environ 15 minutes, le juge ayant refusé de donner la parole à l'accusé principal.
Ce procès, quasi absent de la couverture médiatique française, représente l'aboutissement d'une offensive judiciaire engagée depuis plusieurs années par le pouvoir turc contre celui qui était considéré comme le principal candidat d'opposition à la présidentielle. Imamoglu est détenu depuis le 19 mars 2025, soit près d'un an au moment de l'ouverture des audiences. Son cas illustre une tendance documentée par les organisations internationales : l'utilisation systématique de l'appareil judiciaire comme outil d'élimination de l'opposition politique en Turquie.
407 accusés devant un tribunal d'Istanbul
Le procès se distingue par son ampleur : 407 personnes sont poursuivies dans le même dossier, parmi lesquelles des élus municipaux, des conseillers, des fonctionnaires et des militants du Parti républicain du peuple (CHP), principale formation d'opposition turque. L'acte d'accusation, long de plusieurs milliers de pages selon la presse turque, repose sur trois chefs principaux : tentative de renversement de l'ordre constitutionnel, liens avec des organisations terroristes et détournement de fonds publics.
Le CHP, fondé en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, est le plus ancien parti politique turc. Il compte environ 90 000 élus locaux à travers le pays et a remporté les élections municipales de 2019 dans les cinq plus grandes villes de Turquie : Istanbul, Ankara, Izmir, Antalya et Adana. Poursuivre 407 de ses membres dans un même procès revient, selon l'éditorialiste Kadri Gürsel du quotidien Cumhuriyet, à « criminaliser le principal parti d'opposition dans son ensemble ».
Le standard de preuve présenté par le parquet suscite des interrogations. Selon les avocats de la défense cités par le quotidien Cumhuriyet, les preuves incluent des messages WhatsApp échangés entre des élus locaux, des comptes rendus de réunions publiques du CHP et des déclarations de presse d'Imamoglu interprétées comme des appels à la « subversion ». Des enregistrements téléphoniques obtenus par les services de renseignement (MIT) figurent également au dossier. La défense fait valoir que les réunions citées étaient publiques, annoncées dans la presse et ouvertes à tous les adhérents du parti.
L'audience du 9 mars a été marquée par un incident procédural immédiat. Ekrem Imamoglu, présent dans le box des accusés, a demandé la parole pour lire une déclaration liminaire. Le président du tribunal a rejeté cette demande, invoquant des « contraintes de calendrier », avant de suspendre la séance. La prochaine audience est fixée au 14 avril 2026. Selon le barreau d'Istanbul, qui représente 53 000 avocats, le refus de laisser parler un accusé lors de la première audience est « contraire aux garanties procédurales prévues par le Code de procédure pénale turc (article 191) ».
L'avocat principal d'Imamoglu, Kemal Polat, a dénoncé devant les journalistes une « parodie de justice » et annoncé un recours devant la Cour constitutionnelle turque et, en parallèle, devant la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH).
Ekrem Imamoglu, le maire qui a défié Erdogan
Ekrem Imamoglu est devenu une figure nationale le 23 juin 2019, en remportant l'élection municipale d'Istanbul contre Binali Yildirim, le candidat du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan. Cette victoire avait une portée symbolique considérable : Istanbul, ville de 16 millions d'habitants et première économie urbaine de Turquie (représentant environ 31 % du PIB national selon l'Institut statistique turc, TÜİK, 2023), avait été dirigée sans interruption par l'AKP et ses prédécesseurs islamistes depuis 1994, année où Erdogan lui-même en était devenu maire.
Le pouvoir avait d'abord fait annuler le scrutin du 31 mars 2019 par le Haut Conseil électoral (YSK), invoquant des irrégularités. La décision avait provoqué un tollé international. Le second vote, organisé le 23 juin, avait tourné à l'humiliation pour l'AKP : Imamoglu l'avait remporté avec 54 % des suffrages, soit une avance de près de 800 000 voix, contre une marge initiale de 13 000 voix seulement. Le taux de participation avait atteint 84 %, un record pour une élection municipale à Istanbul.
Né en 1970 à Trabzon, sur la côte de la mer Noire, Imamoglu est diplômé en gestion d'entreprise de l'université d'Istanbul. Avant d'entrer en politique, il a dirigé une entreprise familiale de construction. Élu maire d'arrondissement de Beylikdüzü en 2014, il s'est fait connaître par un style de proximité qui tranchait avec la verticalité du pouvoir de l'AKP. Son slogan de campagne à Istanbul, « Her şey çok güzel olacak » (« Tout ira très bien »), est devenu un symbole de l'opposition turque.
Élu sur un programme de transparence municipale et de lutte contre le clientélisme, Imamoglu avait rapidement été perçu comme le principal rival d'Erdogan pour l'élection présidentielle suivante. En 2024, 15 millions de Turcs avaient participé à une primaire populaire informelle organisée par la société civile, le désignant comme candidat préféré de l'opposition. Son arrestation en mars 2025 a mis fin à cette dynamique politique.
Le parcours d'Imamoglu rappelle celui de Recep Tayyip Erdogan lui-même, condamné en 1998 pour « incitation à la haine religieuse » après avoir lu publiquement un poème de Ziya Gökalp, emprisonné quatre mois, puis interdit de politique — avant de revenir et de prendre le pouvoir en 2003. La différence est que le système judiciaire turc de 2026 opère sous un contrôle exécutif nettement plus étroit qu'en 1998 : la réforme constitutionnelle de 2017, approuvée par référendum avec 51,4 % des voix, a concentré les pouvoirs exécutif et judiciaire entre les mains du président.
Un procès dénoncé par les organisations de défense des droits
Amnesty International a publié le 9 mars un communiqué qualifiant le procès de « politiquement motivé ». L'organisation basée à Londres dénonce « des préoccupations graves concernant le droit à un procès équitable », pointant la durée de la détention provisoire (un an sans jugement), le refus de donner la parole à l'accusé lors de la première audience et le recours à des preuves obtenues par les services de renseignement sans contrôle judiciaire indépendant.
Human Rights Watch (HRW) a demandé la « libération immédiate et inconditionnelle » d'Imamoglu, estimant que les charges retenues sont « incompatibles avec les standards internationaux en matière de liberté d'expression et de droit d'association ». Le rapport annuel 2025 de HRW sur la Turquie documentait déjà un « rétrécissement systématique de l'espace civique » sous la présidence d'Erdogan. Selon les données compilées par HRW, plus de 35 000 personnes ont été poursuivies pour « insulte au président » (article 299 du Code pénal turc) entre 2014 et 2024.
Le parallèle avec le cas de Selahattin Demirtas, ancien coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP), est régulièrement invoqué par les observateurs. Demirtas est détenu depuis novembre 2016, soit plus de neuf ans, malgré deux arrêts de la CEDH ordonnant sa libération (2018 et 2020). La Turquie n'a exécuté ni l'un ni l'autre de ces arrêts, s'exposant à des procédures d'infraction devant le Comité des ministres du Conseil de l'Europe. Le cas Demirtas illustre la capacité du système judiciaire turc à maintenir des opposants en détention sur une durée indéfinie en dépit des décisions contraignantes des juridictions internationales.
La Commission européenne, dans son rapport annuel sur les progrès de la Turquie publié en octobre 2025, notait que le pays « continue de s'éloigner des standards européens en matière d'indépendance judiciaire, de liberté de la presse et de droits fondamentaux ». Freedom House classe la Turquie comme « non libre » depuis 2018, avec un score de 32/100 en 2025, en recul constant depuis le coup d'État manqué de juillet 2016. À titre de comparaison, la Turquie obtenait un score de 53/100 en 2013, année où Freedom House la classait encore comme « partiellement libre ».
La Turquie entre autoritarisme et ambition diplomatique
Le procès Imamoglu s'ouvre dans un contexte géopolitique où la Turquie cherche à se positionner comme médiateur régional. Le 6 mars 2026, Recep Tayyip Erdogan s'est entretenu par téléphone avec Emmanuel Macron au sujet du conflit en Iran, proposant les services d'Ankara comme intermédiaire entre Washington et Téhéran. La Turquie, membre de l'OTAN et voisine directe de l'Iran (561 kilomètres de frontière commune), revendique un rôle de puissance stabilisatrice au Moyen-Orient.
Ce positionnement diplomatique coexiste avec une politique intérieure de plus en plus autoritaire. La Turquie compte plus de journalistes emprisonnés que tout autre pays membre du Conseil de l'Europe. Reporters sans frontières (RSF) la classe au 165e rang mondial sur 180 en matière de liberté de la presse dans son classement 2025. Plus de 150 médias ont été fermés par décret depuis 2016. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel turc (RTÜK) dispose de pouvoirs de sanction étendus qui lui permettent de suspendre des chaînes de télévision et des sites d'information sans décision judiciaire préalable.
Le contraste entre l'ambition diplomatique extérieure et la répression intérieure crée une tension que les partenaires occidentaux de la Turquie peinent à résoudre. Les États-Unis et l'Union européenne ont émis des déclarations de « préoccupation » après l'arrestation d'Imamoglu en mars 2025, sans prendre de mesures concrètes. La dépendance de l'OTAN envers la position géographique stratégique de la Turquie — contrôle du détroit du Bosphore, frontière avec l'Iran, la Syrie et l'Irak — limite la marge de manœuvre des capitales occidentales. La base d'Incirlik, dans le sud de la Turquie, reste un élément central du dispositif militaire américain dans la région.
Pour l'opposition turque, le procès d'Imamoglu n'est pas un fait judiciaire isolé mais le symptôme d'un système où le pouvoir exécutif a absorbé le judiciaire. Le CHP dénonce une « stratégie d'élimination politique » qui vise à priver l'opposition de tout candidat crédible avant la prochaine élection présidentielle, prévue en 2028 au plus tard. Imamoglu lui-même, dans une lettre transmise par ses avocats le 8 mars, a écrit : « Ce tribunal juge la démocratie turque, pas Ekrem Imamoglu. »
Le verdict du procès, attendu au mieux fin 2026 selon les observateurs juridiques, déterminera non seulement le sort politique d'un homme, mais la trajectoire institutionnelle de la Turquie. Une condamnation fermerait la voie légale à la candidature d'Imamoglu — le Code pénal turc prévoit une inéligibilité automatique pour les personnes condamnées pour terrorisme — et confirmerait la transformation du système judiciaire turc en instrument de contrôle politique. Un acquittement, scénario jugé peu probable par les analystes, signalerait une résistance résiduelle de l'appareil judiciaire face au pouvoir exécutif.











