Le 15 mai 2026, la Cour suprême des États-Unis a prolongé la suspension d'une décision de cour d'appel qui bloquait l'envoi postal de la mifépristone, la pilule utilisée pour la grande majorité des IVG américaines. La haute juridiction se donne le temps de décider si elle se saisit sur le fond. Deux juges conservateurs, Samuel Alito et Clarence Thomas, ont signalé leur désaccord. En France, la même molécule structure depuis vingt-cinq ans le parcours d'IVG médicamenteuse, et le cadre n'a rien de comparable.
En 2024, 251 270 interruptions volontaires de grossesse ont été réalisées en France, selon la DREES. Quatre IVG sur cinq passent désormais par la voie médicamenteuse. Près de la moitié (45 %) se font hors établissement de santé : en cabinet de ville, en centre de santé, en centre de planification, ou en téléconsultation. Voici ce que prévoit le protocole, à quel prix et pour qui.
Quel protocole pour l'IVG médicamenteuse en France ?
L'IVG médicamenteuse repose sur l'association de deux médicaments. D'abord, 200 milligrammes de mifépristone par voie orale, une seule prise. Cette antiprogestérone bloque l'action de l'hormone qui maintient la grossesse. Ensuite, 24 à 48 heures plus tard, du misoprostol, une prostaglandine qui déclenche les contractions de l'utérus et l'expulsion.
La dose de misoprostol varie selon le terme. Jusqu'à 7 semaines d'aménorrhée (SA), 400 microgrammes par voie orale, en une prise. Entre 7 et 9 SA, 800 microgrammes en une prise, par voie orale ou sublinguale, précisent les recommandations de la Haute Autorité de santé.
Le mécanisme est documenté : la mifépristone détache l'œuf de la paroi utérine, le misoprostol l'expulse. Saignements et crampes commencent généralement dans les heures qui suivent la prise du misoprostol. Plus de 7,5 millions d'Américaines ont utilisé la mifépristone depuis sa première autorisation par la FDA en 2000, indique l'agence du médicament.
Délais légaux : jusqu'à quand peut-on avorter ?
La loi du 2 mars 2022, dite loi Gaillot, a porté le délai légal d'IVG de 12 à 14 semaines de grossesse, soit 16 semaines d'aménorrhée (16 SA). Au-delà des 9 SA, l'IVG médicamenteuse n'est plus indiquée : seule l'IVG instrumentale, par aspiration sous anesthésie locale ou générale, reste possible jusqu'à la fin de la 14e semaine de grossesse.

Le décompte des semaines d'aménorrhée part du premier jour des dernières règles, pas de la date présumée de conception. Une femme qui découvre sa grossesse à 8 SA dispose donc d'une à deux semaines pour une IVG médicamenteuse, et de plusieurs semaines supplémentaires pour la voie instrumentale.
Le délai légal français se situe parmi les plus longs d'Europe. Aux Pays-Bas, il atteint 22 semaines ; au Royaume-Uni, 24. En Allemagne ou en Italie, il reste fixé à 12 semaines. Aux États-Unis, depuis le revirement de la Cour suprême dans l'arrêt Dobbs en juin 2022, le droit à l'avortement n'est plus garanti au niveau fédéral. Une vingtaine d'États l'ont interdit ou restreint à l'extrême.
Combien coûte l'IVG médicamenteuse et qui la rembourse ?
Le forfait IVG médicamenteuse réalisée en ville, par un médecin ou une sage-femme, est fixé à 353,64 euros en métropole, selon l'arrêté du 1er mars 2024 modifiant l'arrêté du 26 février 2016. Ce forfait couvre les deux consultations préalables, la délivrance des médicaments et la consultation de contrôle.
L'Assurance maladie prend en charge l'IVG à 100 %, sans avance de frais. Les mineures bénéficient de la gratuité et de l'anonymat. Pour les patientes sans couverture (sans-papiers, étudiantes étrangères), l'AME ouvre l'accès au remboursement intégral.
Le forfait en établissement hospitalier varie selon le type de prise en charge. Les médicaments délivrés en pharmacie sont remis gratuitement et anonymement à la patiente, sur prescription du médecin ou de la sage-femme.
Où et qui peut prescrire l'IVG médicamenteuse ?
L'IVG médicamenteuse peut être pratiquée par un médecin (généraliste ou gynécologue) ou par une sage-femme, dès lors qu'ils ont signé une convention avec un établissement de santé. La consultation a lieu en cabinet libéral, en centre de santé, en centre de santé sexuelle (ex-CPEF), ou au domicile de la patiente. L'établissement hospitalier reste une option pour les terminaisons réalisées en milieu protégé.
Mise en place comme mesure dérogatoire au printemps 2020 pendant la crise Covid, la téléconsultation a été pérennisée par le décret n° 2022-212 du 19 février 2022. Elle est autorisée pour tout ou partie du parcours d'IVG médicamenteuse. La prescription est transmise à la pharmacie choisie par la patiente. Les médicaments lui sont remis sans frais et de manière anonyme, indique ivg.gouv.fr.
Cette télémédecine, longtemps réservée à la période Covid, a transformé l'accès dans les zones sous-denses. Près d'une IVG sur deux se fait désormais hors hôpital. Le numéro vert national 0 800 08 11 11 oriente les femmes vers les professionnels les plus proches.
Quels effets après la prise et que prévoit la consultation de contrôle ?
Saignements, douleurs abdominales évoquant des crampes menstruelles, nausées, parfois vomissements et diarrhées : ces effets, attendus, signent l'expulsion. Ils durent en général 24 à 72 heures, parfois davantage. L'ANSM rappelle qu'une consultation de contrôle entre le 14e et le 21e jour suivant la prise de mifépristone est indispensable et obligatoire.
Cette visite vérifie l'expulsion complète et l'absence de grossesse évolutive. Un échec partiel (rétention) survient dans 2 à 5 % des cas et impose une reprise instrumentale. Une grossesse extra-utérine, contre-indication majeure, doit avoir été écartée avant la prescription.
La contraception future est abordée lors de la consultation de contrôle. La pose d'un dispositif intra-utérin ou la prescription d'une contraception hormonale peuvent se faire dans la foulée. Le retour de couches survient en général sous deux mois.
États-Unis : un accès suspendu au fil des recours judiciaires
Depuis l'arrêt Dobbs v. Jackson de juin 2022, la régulation de l'avortement aux États-Unis relève de chaque État. Le tableau s'est durci : la Louisiane, le Texas, l'Arkansas et une quinzaine d'autres États interdisent l'IVG, à de rares exceptions près (vie de la mère, inceste, viol selon les cas).
La mifépristone, devenue la voie d'accès dans les États protecteurs et le seul interstice pour les femmes des États restrictifs, est attaquée en justice depuis 2023. Le 1er mai 2026, une cour d'appel ultraconservatrice a interdit son envoi postal. La Cour suprême, saisie en urgence par les laboratoires Danco et GenBioPro, a suspendu cette décision le 4 mai, puis prolongé la suspension le 15 mai en attendant de décider sur le fond.
« La décision d'aujourd'hui nous fait gagner du temps mais ne nous apporte pas de tranquillité d'esprit », a réagi Nancy Northup, présidente du Centre pour les droits reproductifs. La FDA a parallèlement engagé une réévaluation de la sécurité de la mifépristone, sous pression du camp anti-avortement.
En 2025, plus d'une Américaine sur quatre ayant avorté avec encadrement médical l'a fait via téléprescription, selon le Guttmacher Institute. C'est ce canal qui est aujourd'hui menacé.
Notre lecture
La loi du 2 mars 2022 a sécurisé le délai légal français à 14 semaines de grossesse, et la tarification 2024 a actualisé les forfaits pour intégrer la généralisation de la téléconsultation. Côté français, le parcours est documenté, remboursé, accessible en cabinet libéral comme à l'hôpital.
Côté américain, la même molécule devient un objet de procédure et un point de friction politique. La FDA peut, en théorie, restreindre les conditions de délivrance ; la Cour suprême peut décider ou non de saisir sur le fond. Tant que ces deux instances n'ont pas tranché, l'accès tient à un fil.
Ce qu'on regarde maintenant
- La décision de la Cour suprême américaine sur la saisine au fond (calendrier inconnu, possiblement avant l'été 2026).
- Le rapport final de la FDA sur la réévaluation de la sécurité de la mifépristone.
- La publication du prochain rapport DREES sur les IVG en France pour 2025, attendue à l'automne 2026.
- L'évolution de la part des IVG réalisées hors établissement (45 % en 2024).
- L'inscription du droit à l'IVG dans la Constitution française en mars 2024 : portée juridique en cas d'évolution politique.











