Vous tendez votre ordonnance. Le pharmacien revient sans la boîte : rupture, pas avant deux semaines, et rien dans les officines voisines. La scène n'a plus rien d'exceptionnel.
Antibiotiques, antidépresseurs, insulines, traitements du cœur : la liste des médicaments en rupture ou en tension d'approvisionnement s'allonge depuis une dizaine d'années. Le pic de 2023 est passé, les chiffres refluent, mais le niveau reste haut. L'Agence du médicament (ANSM) en recense encore environ 400 parmi les plus essentiels. Voici lesquels, pourquoi, et ce que vous pouvez faire.
Combien de médicaments manquent, selon l'ANSM
Au 31 décembre 2024, environ 400 présentations de médicaments d'intérêt thérapeutique majeur (MITM) faisaient l'objet d'un signalement de rupture ou de risque de rupture, d'après l'étude de la DREES publiée en mars 2025. L'ANSM identifie près de 10 000 MITM sur les 17 000 présentations commercialisées en France.
La tendance s'améliore, lentement. Les signalements ont reculé d'environ un quart entre 2023 et 2024 ; en 2025, l'ANSM a comptabilisé près de 3 825 signalements de rupture ou de risque pour les seuls MITM, en baisse. Mais on reste loin de la normale, et le périmètre est plus large : les associations de patients évoquent de l'ordre de 5 000 médicaments indisponibles à un moment ou à un autre chaque année.
La rupture ne touche pas que les molécules rares. Antibiotiques courants, antalgiques et traitements de fond chroniques figurent en tête des signalements. Tour d'horizon par pathologie.
Les classes les plus touchées
Antibiotiques
L'amoxicilline reste l'antibiotique le plus prescrit en France. Ses formes pédiatriques, les suspensions buvables, ont connu plusieurs hivers consécutifs sous tension. L'association amoxicilline et acide clavulanique (l'Augmentin), dont le dosage 1 000 mg/125 mg, fait l'objet d'une vigilance accrue. Quand l'antibiotique habituel manque, certains médecins se rabattent sur un produit à spectre plus large, ce qui nourrit mécaniquement l'antibiorésistance.
Que faire : le pharmacien peut délivrer le générique d'un autre laboratoire, ou le médecin adapter la prescription à une molécule disponible de la même classe.
Cœur et vaisseaux
C'est la classe la plus touchée en volume. Antihypertenseurs, statines, certains anticoagulants connaissent des ruptures intermittentes. L'altéplase (Actilyse), utilisée en urgence dans l'AVC, a fait l'objet d'alertes ponctuelles à l'hôpital. Bêtabloquants, inhibiteurs de l'enzyme de conversion et sartans subissent aussi des tensions.
Que faire : ne jamais arrêter un traitement cardiovasculaire sans avis médical. Le médecin peut substituer une molécule de la même classe, à effet comparable.
Insulines et antidiabétiques
Les insulines analogues à longue durée d'action (Lantus, biosimilaire Semglee) figurent parmi les indisponibilités récurrentes depuis 2024. Les stylos préremplis manquent plus souvent que les flacons, leur conditionnement étant plus complexe à produire. Côté comprimés, l'engouement pour les agonistes du GLP-1 — l'Ozempic et le Wegovy — a un temps tendu l'approvisionnement, avant une normalisation partielle fin 2025.
Que faire : le diabétologue peut prescrire une autre insuline basale disponible ; en dépannage, le pharmacien peut délivrer un flacon plutôt qu'un stylo si le patient a des seringues adaptées.
Anticancéreux et paracétamol
Certaines chimiothérapies, dont le méthotrexate injectable, ont fait l'objet d'alertes répétées ; l'ANSM organise alors un contingentement entre hôpitaux, selon les protocoles de l'Institut national du cancer. Le paracétamol, lui, reste disponible chez l'adulte ; ses formes pédiatriques se tendent lors des pics hivernaux de gastro-entérite et de bronchiolite. L'ibuprofène et le kétoprofène prennent le relais pour la douleur et la fièvre, sauf contre-indication.
Psychotropes : la zone qui résiste
C'est le front le plus durablement tendu. En janvier 2025, l'USPO, le principal syndicat de pharmaciens d'officine, alertait sur la rupture simultanée de 14 médicaments de psychiatrie — une situation inédite par son ampleur et sa durée.
Un an et demi plus tard, le tableau se nuance. La sertraline, la paroxétine et l'escitalopram, parmi les antidépresseurs les plus prescrits, sont de nouveau disponibles ; la venlafaxine se rétablit grâce à des importations, mais pas dans tous les formats. Restent difficiles à trouver la quétiapine 400 mg à libération prolongée, le lithium (Téralithe) et le méthylphénidate (Ritaline). Le lithium inquiète particulièrement les psychiatres : son dosage exige un suivi sanguin régulier, et toute substitution est délicate.
Pour tenir, l'ANSM active une batterie de mesures suivies chaque semaine : déblocage des stocks de sécurité, arrêt des exportations, importations, distribution plafonnée, préparations magistrales. Dans un contexte de tension structurelle de la psychiatrie publique, ces ruptures font courir un risque de rechute à des patients stabilisés depuis des années, au moment où la santé mentale des Français est déjà sous pression. L'arrêt brutal d'un antidépresseur, d'un antipsychotique ou d'un régulateur de l'humeur peut provoquer un syndrome de sevrage : la règle est de ne jamais interrompre seul.
Pourquoi la France manque de médicaments
Le problème est d'abord européen. Selon l'Académie nationale de pharmacie, environ 80 % des principes actifs utilisés en Europe sont fabriqués hors de l'espace économique européen, principalement en Inde et en Chine.
Cette dépendance est récente. Dans les années 1980 et 1990, la France produisait encore l'essentiel de ses principes actifs. La recherche d'économies a ensuite poussé à l'externalisation, puis à la délocalisation — un mouvement que le rapport sénatorial de 2018 sur les pénuries décrit comme l'abandon progressif d'une « activité secondaire ».
S'y ajoute une concentration extrême : pour certaines molécules anciennes, deux ou trois usines dans le monde approvisionnent toute l'Europe. Un incident industriel, un défaut de qualité ou un goulot logistique en Asie se répercute alors en quelques semaines sur les rayons des pharmacies françaises. Enfin, les prix administrés bas de nombreux médicaments anciens découragent les laboratoires de les produire en priorité. La pénurie n'est donc pas un accident : c'est la conséquence d'un modèle.
Médicament en rupture : que faire
Trois réflexes, dans l'ordre.
Ne pas arrêter seul un traitement chronique. Une boîte absente d'une officine ne veut pas dire que le médicament a disparu du circuit national. Le pharmacien est le premier interlocuteur : il peut interroger son grossiste-répartiteur, appeler une pharmacie voisine, ou solliciter un dépannage hospitalier.
Demander une adaptation au médecin. Dans la grande majorité des cas, une alternative existe : même classe, molécule voisine, ou simple ajustement de posologie. L'ANSM publie pour chaque molécule critique des recommandations de substitution mises à jour régulièrement.
Anticiper. Pour un traitement au long cours, ne pas attendre la dernière boîte. Une ordonnance de trois mois, quand la pathologie le permet, et un coup d'œil à la base de l'ANSM sur la disponibilité des produits de santé évitent bien des ruptures de continuité.
Sanctions et relocalisation : la réponse publique
Depuis septembre 2021, la loi impose aux laboratoires un stock de sécurité minimum sur les médicaments essentiels : deux mois pour la plupart, quatre mois pour ceux qui ont connu des ruptures les deux années précédentes. Le nombre de MITM soumis au stock renforcé de quatre mois est passé de 422 en 2021 à 748 en 2024.
Les sanctions, elles, restent modestes. En 2025, l'ANSM n'a sanctionné que quatre laboratoires, pour un total de 413 156 euros, d'après le décompte publié par France Assos Santé en avril 2026 — une somme que l'association juge dérisoire au regard des milliers de médicaments indisponibles chaque année. En parallèle, le plan « Innovation Santé 2030 », lancé en 2021, vise à reconstruire une capacité française et européenne de production de principes actifs. Les industriels eux-mêmes situent l'horizon à cinq ou dix ans. D'ici là, la fragilité demeure, et avec elle la file d'attente au comptoir des pharmacies.











