Une vigilance canicule en mai, du jamais-vu depuis 2004
C'est une première. Pour la première fois depuis la création du dispositif en 2004, Météo-France a déclenché une vigilance canicule au mois de mai — l'alerte n'est normalement activée qu'à partir du 1er juin. Partie du Finistère un dimanche midi, la vigilance orange a gagné l'Ouest puis Paris et la petite couronne, jusqu'à concerner 17 départements le jour du pic, jeudi. Météo-France a parlé d'un « épisode de chaleur précoce et remarquable », avec des températures « entre 10 et 15 degrés au-dessus des normales de saison ».
L'épisode reflue ensuite par l'ouest. Le samedi, la vigilance orange ne concerne plus qu'une dizaine de départements, et Météo-France annonce un retour à une carte « verte » pour le dimanche, signe de la fin de l'épisode. La chaleur persiste un temps du Centre au Nord-Est et dans la vallée du Rhône, avant l'arrivée d'orages « assez intenses », avec risques de grêle, du Poitou-Charentes à la région parisienne et jusqu'au Benelux.
Qu'est-ce qu'un « dôme de chaleur »
En cause, un « dôme de chaleur » : une vaste zone de haute pression qui agit comme un couvercle. L'air chaud venu du Maroc et d'Afrique du Nord remonte par la péninsule ibérique, puis se retrouve piégé sous un puissant anticyclone, sans pouvoir s'évacuer. Résultat : des températures qui dépassent de près de 15 °C les normales de saison. Le phénomène dépasse nos frontières — l'Italie, le Royaume-Uni et le Portugal ont connu des valeurs inédites pour la saison —, et il s'accompagne par endroits d'une pollution à l'ozone, favorisée par la chaleur.
Des records de chaleur pour un mois de mai
L'épisode a battu des records. Jeudi, le thermomètre a atteint 37,8 °C en Charente, un record de chaleur pour un mois de mai en France. L'indicateur thermique national — la moyenne des relevés sur tout le territoire — a culminé à 24,9 °C, un record pour une fin mai. « Plus de la moitié » de l'Hexagone a enregistré « au moins un record mensuel de chaleur » minimale ou maximale, ce que le climatologue Matthieu Sorel, de Météo-France, a qualifié de « colossal » et d'« inédit ». Plusieurs records locaux sont tombés jusque dans la dernière ligne droite, à L'Aigle (Orne, 31,2 °C), Noirmoutier (Vendée, 32,4 °C) ou Méaulte (Somme, 30,8 °C).
Transports, écoles, travail : un pays pris de court
La chaleur a désorganisé une partie du quotidien. La SNCF a annulé plusieurs trains entre Paris et le Sud-Ouest, ainsi qu'entre Bordeaux et Marseille, par crainte de pannes de climatisation. À Bordeaux, les six lignes de tramway sont restées à l'arrêt près de deux heures un matin, à cause d'une coupure de courant liée aux fortes chaleurs « qui font remonter la température des sols goudronnés et mettent sous tension les réseaux souterrains », selon Enedis. À Rezé, en Loire-Atlantique, un proviseur a fait passer tous les cours de l'après-midi en distanciel. Dans le Nord, une éleveuse de vaches laitières arrosait ses bêtes et multipliait les ventilateurs, en attendant un investissement de 40 000 euros en rideaux occultants.
Impréparation ? Le débat que la canicule a rouvert
L'épisode a relancé une question de fond : la France est-elle prête à des chaleurs de plus en plus précoces ? Taxé d'« impréparation » par l'opposition, le gouvernement a défendu son action. Après une réunion interministérielle, le Premier ministre Sébastien Lecornu a fait valoir que ce n'était « pas à l'État de tout gérer » — le bâti scolaire, par exemple, relève des collectivités. Le centre de crise sanitaire du ministère de la Santé a jugé la « réactivité du terrain » bonne et le dispositif « robuste », tandis que le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou annonçait des recommandations actualisées pour le BTP.
L'opposition a réclamé davantage. Mathilde Panot (Insoumis) a fustigé une action pas « à la hauteur de l'enjeu » climatique, Patrick Kanner (PS) a réclamé un « plan Marshall d'adaptation des services publics » et le Rassemblement national un grand plan de climatisation. Le ministre de la Transition énergétique Mathieu Lefevre a, lui, plaidé pour « poursuivre l'adaptation aux changements climatiques » au-delà de l'urgence, citant le Fonds vert.
Sport et personnes fragiles : les bons réflexes
La chaleur a fait des victimes : les autorités ont fait état de plusieurs décès, dont des noyades et des morts survenues lors d'une pratique sportive. Pendant le week-end de Pentecôte, une dizaine de coureurs avaient déjà été hospitalisés en « urgence absolue » à Maisons-Alfort. Les recommandations restent les mêmes qu'en plein été : boire régulièrement sans attendre la soif, éviter de sortir aux heures les plus chaudes, fermer volets et fenêtres le jour puis aérer la nuit, et veiller sur les plus exposés — nourrissons, personnes âgées, malades chroniques. Beaucoup ont adapté leurs habitudes ; « j'ai fait mon footing à 7 heures au lieu de 10 heures », racontait un Rennais de 66 ans.
Des canicules de plus en plus précoces
Un épisode isolé ne suffit pas, à lui seul, à tirer une conclusion. Mais la tendance est documentée : les vagues de chaleur sont appelées à se multiplier, à s'allonger et à s'intensifier à mesure que le climat se réchauffe, un phénomène attribué principalement à la combustion des énergies fossiles. Ce réchauffement favorise aussi l'expansion d'espèces comme le moustique tigre, désormais implanté dans la grande majorité des départements. Les prévisions officielles tablent sur un réchauffement moyen de 2,7 °C en France d'ici 2050. Une alerte canicule dès le mois de mai en était un signe de plus. Les prévisions saisonnières de Météo-France annonçaient un été à risque ; il a confirmé. Début juillet, la France affrontait déjà sa troisième canicule de l'année, et le 10 juillet, Météo-France plaçait neuf départements de l'Ouest en vigilance rouge — le niveau maximal — pour un épisode qui s'étirait en longueur.











