La trêve hivernale prend fin le 31 mars 2026. Dès le 1er avril, 35 000 procédures d'expulsion gelées depuis le 1er novembre reprendront leur cours, selon le ministère du Logement. Ce chiffre, un record, résume à lui seul l'ampleur d'une crise du logement que les mesures gouvernementales récentes ont aggravée plutôt que contenue.
24 556 expulsions en 2024 : un record que 2026 va dépasser
Le 31e rapport de la Fondation pour le logement des défavorisés (ex-Fondation Abbé Pierre), publié le 3 février 2026, pose un constat sans ambiguïté : la France traverse « une dégradation préoccupante du mal-logement ». En 2024, 24 556 ménages ont été expulsés de leur logement par les forces de l'ordre — un chiffre multiplié par quatre depuis 2001.
Derrière ce record se dessine un paysage plus large. Près d'un million de personnes vivent sans logement personnel en France. 350 000 sont sans domicile. 600 000 sont hébergées de manière contrainte chez un tiers, faute de logement autonome. Le rapport décrit des ménages « à bout de souffle », pris entre des loyers qui augmentent et des aides qui stagnent.
Les 35 000 procédures actuellement gelées laissent présager un nouveau record d'expulsions effectives en 2026. La hausse est structurelle : elle ne ralentit pas d'une année sur l'autre, elle accélère.
APL gelées, loi durcie : le double étau sur les locataires fragiles
Deux mécanismes convergent pour aggraver la situation des ménages les plus précaires. Le premier est le gel des APL décidé dans le budget 2026, qui représente une économie de 108 millions d'euros pour l'État — et une perte sèche équivalente pour les bénéficiaires. L'absence d'ajustement à l'inflation signifie que le pouvoir d'achat logement des ménages aidés recule mécaniquement, alors que les loyers continuent de progresser.
Le second est la loi Kasbarian-Bergé, adoptée en 2023, qui a durci les procédures d'expulsion et réduit les possibilités de maintien dans le logement. Les délais accordés aux locataires en difficulté ont été raccourcis, les peines contre l'occupation illicite alourdies. La loi a été accompagnée d'instructions aux préfets pour expulser de manière plus systématique — au moment même où l'inflation précarisait davantage les ménages.
À partir de 2027, une nouvelle règle viendra renforcer cet arsenal : en cas d'impayé de plus de trois mois ou de dette dépassant 450 euros, les APL seront directement versées au propriétaire, court-circuitant le locataire. Une mesure conçue pour sécuriser les bailleurs, mais qui risque de priver les ménages en difficulté de toute marge de manœuvre.
L'énergie, le logement, les prix : quand tout converge au même moment
Le 1er avril 2026 ne marque pas seulement la reprise des expulsions. C'est aussi la date à laquelle les coupures d'énergie pour impayés peuvent reprendre après cinq mois de suspension. Pour les ménages fragiles, la fin de la trêve hivernale signifie un double choc simultané : le risque de perdre leur logement et celui de perdre leur chauffage.
Ce calendrier coïncide avec la fin du plafond carburant de TotalEnergies le 31 mars et la hausse des tarifs du gaz prévue en mai, que nous analysions dans notre décryptage sur le choc énergétique à venir. Pour un ménage modeste, la convergence de ces hausses — énergie, loyer, alimentation — produit un effet cumulatif que les aides actuelles ne compensent plus. Comme nous le montrions dans notre analyse du coût de la crise d'Ormuz pour les ménages français, chaque poste de dépense subit une pression liée au contexte géopolitique.
La Fondation pour le logement des défavorisés souligne que la précarité énergétique et le mal-logement forment désormais un cercle vicieux : les logements les plus mal isolés sont occupés par les ménages les plus fragiles, qui subissent de plein fouet la hausse des prix de l'énergie et ne peuvent ni déménager ni rénover.
Ce qui attend les locataires à partir du 1er avril
Concrètement, la reprise des expulsions suit un calendrier contraint. Les procédures gelées depuis novembre vont être réactivées par les huissiers de justice. Les locataires concernés disposent de recours — saisine de la commission de surendettement, demande de délai au juge, recours DALO — mais les délais de traitement se comptent en mois, alors que l'expulsion peut intervenir en semaines.
Le Droit au Logement (DAL) a appelé à une semaine d'actions du 27 mars au 3 avril pour alerter sur cette situation. Des manifestations sont prévues dans plusieurs villes de France. L'association dénonce un système qui « produit plus d'expulsions qu'il ne construit de logements sociaux ».
Le gouvernement, qui s'est engagé à relancer la construction de logements sociaux, n'a pas annoncé de mesure d'urgence spécifique pour accompagner la fin de la trêve. Les chèques énergie de 2026, dont l'envoi débute le 1er avril pour 5,5 millions de foyers, constitueront un amortisseur partiel — mais leur montant ne couvre qu'une fraction de la facture énergétique annuelle. La crise du logement français n'est plus un sujet de politique sociale. C'est un indicateur de la fracture structurelle du pays.











