Le second tour des municipales, dimanche 22 mars, n'a sacré personne. Mais il a redistribué les cartes de la présidentielle 2027 de manière brutale. Le sondage Toluna Harris Interactive réalisé pour RTL le soir même, auprès de 1 000 personnes inscrites sur les listes électorales, révèle des mouvements significatifs. Jordan Bardella domine à 35 % des intentions de vote au premier tour. Mais derrière lui, c'est le chaos : Édouard Philippe bondit de trois points à 18 %, Raphaël Glucksmann dépasse Jean-Luc Mélenchon pour la première fois (14 % contre 11 %), et Gabriel Attal stagne à 13 %. Cinq leçons se dégagent.
1. Le RN : hégémonie nationale, plafond local
À 35 % des intentions de vote présidentiel, Jordan Bardella n'a pas de rival sérieux au premier tour. C'est un fait qui s'est encore renforcé après les municipales. Mais le scrutin local a aussi exposé une faiblesse structurelle du Rassemblement national : il ne gagne pas les grandes villes.
Le RN a échoué à Toulon, à Marseille et à Nîmes — trois villes du sud où il espérait des victoires symboliques. À Toulon, la stratégie de reconquête de l'ancien fief de 1995 s'est heurtée à un front républicain efficace. À Nice, seul Éric Ciotti, allié du RN mais issu de LR, l'a emporté largement.
En revanche, le parti a gagné des dizaines de villes moyennes, notamment dans l'arc méditerranéen et le bassin minier du Pas-de-Calais. De 9 mairies en 2020, le RN passe à plus de 57 en 2026. Jean-Philippe Tanguy, député RN, a dénoncé « la lâcheté de LR qui a refusé les fusions ». Mais Marine Le Pen a estimé que le parti ne devait pas « ouvrir à droite » mais « à tous les Français ». Cette ambiguïté stratégique — conquête municipale sans alliance locale — pourrait devenir un atout ou un handicap pour 2027, selon que le RN parvient ou non à transformer ses élus locaux en machine de campagne présidentielle.
2. La gauche plurielle est morte — Glucksmann en hérite
C'est le basculement le plus net de la soirée. Glucksmann à 14 % (+2 points), Mélenchon à 11 % (-3 points). Pour la première fois dans un sondage présidentiel, le leader de Place Publique devance celui de LFI.
Les municipales ont agi comme un révélateur. Partout où le PS et LFI ont fait alliance — Toulouse, Limoges, Clermont-Ferrand —, la liste fusionnée a perdu. Partout où le PS est resté seul ou allié au centre — Paris, Bordeaux, Strasbourg —, il a gagné. Boris Vallaud, chef des députés socialistes, a tiré le bilan sans détour : « La France insoumise nous a fait perdre. » Glucksmann a renchéri : « La tambouille ne fonctionne pas. »
Olivier Faure, premier secrétaire du PS, a tenté de rejeter la faute sur « le boulet qu'est devenu Jean-Luc Mélenchon ». Manuel Bompard (LFI) a répliqué en accusant les maires sortants PS d'un « désaveu populaire ». La gauche de 2026 est l'exacte antithèse de la gauche plurielle de Lionel Jospin, mort le jour même du second tour — une coïncidence historique qui n'a échappé à personne.
La primaire de la gauche prévue le 11 octobre concentre les contradictions. Marine Tondelier (Écologistes), François Ruffin et Clémentine Autain comptent y participer. Mais Glucksmann, Vallaud et Hollande la refusent. Et Mélenchon n'y participera pas — il est déjà en campagne.
3. Philippe reprend la main au centre
Réélu dès le premier tour au Havre, Édouard Philippe est le principal bénéficiaire des municipales dans les sondages : 18 % (+3 points), loin devant Gabriel Attal (13 %). Dans le scénario Toluna avec Philippe comme candidat du bloc central, le second tour opposerait Bardella à Philippe — un duel qui donnerait l'avantage au maire du Havre selon les projections du second tour.
« Dans beaucoup de villes, il y a la preuve que l'alliance de la droite républicaine et du centre fonctionne », s'est réjoui Michel Barnier sur TF1. C'est exactement la thèse de Philippe : un rassemblement droite-centre capable de battre le RN au second tour. Valérie Pécresse plaide d'ailleurs pour « une candidature unique de la droite et du centre face au chaos des extrêmes ».
Mais le scénario Attal change tout : dans cette configuration, le second tour opposerait Bardella à Glucksmann — un duel où l'issue est bien plus incertaine. La question du candidat du bloc central n'est donc pas qu'un problème d'ego : c'est la variable qui détermine qui affronte le RN au second tour.
4. La droite LR : primaire inévitable, ligne introuvable
Bruno Retailleau, candidat déclaré, plafonne à 7 % dans le sondage Toluna. Les Républicains ont remporté des victoires importantes — Clermont-Ferrand, Brest, Limoges —, mais leur chef de file n'en profite pas personnellement. LR doit plancher mardi sur le mode de désignation de son candidat.
Les rivaux ne manquent pas : Laurent Wauquiez, David Lisnard, Michel Barnier, Xavier Bertrand. Et un outsider : Dominique de Villepin, dont la cote de popularité ne se convertit pas encore en intentions de vote. L'enjeu dépasse la personne : la droite doit choisir entre un « rassemblement vers le centre » (thèse Philippe-Pécresse) et un « virage à droite » (thèse Retailleau). L'épisode Ciotti-RN à Nice a montré que la porosité avec l'extrême droite est un fait local, même si elle reste un tabou national.
5. Le 7 juillet : la date qui change tout
Aucun de ces scénarios ne tient sans la variable Marine Le Pen. Le 7 juillet 2026, la cour d'appel de Paris dira si elle confirme sa condamnation à cinq ans d'inéligibilité avec exécution immédiate dans l'affaire des assistants parlementaires européens. Si l'inéligibilité est confirmée, Bardella sera le candidat — c'est déjà le plan B du parti. Si Le Pen est réhabilitée, la question d'une quatrième candidature se posera, avec un potentiel de mobilisation que Bardella seul n'a pas encore démontré.
Le RN a « commencé à préparer les esprits à une candidature de Jordan Bardella, qui montre des signes d'émancipation », note l'AFP. Sarah Knafo (Reconquête!) refuse pour l'instant toute candidature en 2027, et Éric Zemmour « annoncera sa décision plus tard ». Du côté des souverainistes, Nicolas Dupont-Aignan s'est déjà déclaré — sa quatrième candidature consécutive.
Ce que les municipales disent de 2027
Les élections locales ne prédisent jamais la présidentielle. Mais elles structurent le paysage : les alliances qui marchent (droite+centre), celles qui échouent (PS+LFI), les dynamiques individuelles (Philippe, Glucksmann) et les plafonds (Bardella dans les grandes villes, Mélenchon chez les modérés). La soirée du 22 mars a fixé les rapports de force pour les mois à venir. Le verdict Le Pen du 7 juillet les redistribuera peut-être une nouvelle fois.











