Sébastien Lecornu n'a pas choisi ses mots au hasard. Le 25 mars, devant l'Assemblée nationale, le ministre des Armées a annoncé 8,5 milliards d'euros de commandes supplémentaires de munitions entre 2026 et 2030. « C'est indispensable. Et c'est colossal », a-t-il résumé. L'effort est quatre fois supérieur à la période précédente. Il s'ajoute aux 16 milliards d'euros déjà programmés dans la loi de programmation militaire votée en 2023, et s'inscrit dans les 36 milliards d'effort supplémentaire global annoncés par Emmanuel Macron en janvier. Derrière les chiffres, un constat : la France découvre en temps réel, sous le feu, que ses réserves ne suffisent pas.
Le missile à un million contre le drone à 30 000 euros
La guerre en Iran a servi de révélateur. Depuis le 28 février, douze Rafale français déployés sur la base d'Al Dhafra, aux Émirats arabes unis, interceptent des drones et des missiles iraniens en vol 24 heures sur 24. Selon le général Marc Le Bouil, « plusieurs dizaines » d'engins ont été abattus en quinze jours. Mais chaque interception coûte cher : un missile MICA vaut entre 700 000 et 900 000 euros, quand le drone Shahed 136 iranien qu'il neutralise en coûte 25 000 à 35 000. Le ratio est de un pour vingt-cinq.
« Quand un drone à quelques milliers d'euros mobilise un missile à plusieurs millions, c'est toute notre conception de l'armement qu'il faut repenser », a reconnu Lecornu devant les députés. Selon le site spécialisé Opex360, « le stock de missiles MICA a très rapidement fondu sous le chaud soleil des Émirats ». En appliquant le ratio de coût, chaque vague de cent drones iraniens coûte entre 70 et 90 millions d'euros à intercepter — un rythme que les réserves françaises n'étaient pas dimensionnées pour soutenir. Le missile MICA de nouvelle génération (MICA-NG), dont le premier tir a réussi en juin 2025, ne sera opérationnel qu'en 2030.
C'est la même leçon que celle de l'Ukraine, mais apprise cette fois sur le terrain avec des soldats français en première ligne. Lecornu l'a explicité : « C'est une des leçons de cette guerre, comme de celle d'Ukraine. » La guerre en Iran, que Regards Actuels suit au quotidien dans son dossier consacré au conflit, accélère une prise de conscience que deux ans de guerre en Ukraine n'avaient pas suffi à transformer en actes.
France Munitions : le défi industriel
Pour absorber ces commandes, Lecornu a annoncé la création de « France Munitions », une entité fonctionnant comme un « grossiste » associant État et investisseurs privés via des véhicules d'investissement dédiés. L'objectif : massifier les commandes auprès des industriels pour accélérer la montée en cadence. Un budget de 300 millions d'euros soutiendra l'industrie duale — civile et militaire — pour relocaliser les chaînes de composants critiques. Lecornu cite Renault Flins, reconverti en production de drones, et les Fonderies de Bretagne, pour les obus.
L'industrie française peut-elle suivre ? MBDA, le missilier européen, affiche un carnet de commandes record de 37 milliards d'euros et a augmenté sa production de missiles de 33 % en 2024. La capacité mensuelle du missile Mistral 3 a été quadruplée. Côté obus, KNDS/Nexter produit 60 000 obus de 155 mm par an, contre 40 000 il y a deux ans, et se dit prêt à doubler. Mais les goulots d'étranglement existent : poudre de munitions, acide nitrique, main-d'œuvre qualifiée. La montée en puissance reste conditionnée à des commandes fermes pluriannuelles — exactement ce que les 8,5 milliards visent à garantir.
Le revers du budget : 8,5 milliards pour la défense, des coupes ailleurs
Le budget de la défense atteint 57,1 milliards d'euros en 2026, contre 32,7 milliards en 2017. Mais cette hausse s'accompagne de coupes dans d'autres ministères : sports et vie associative (−20 %), aide au développement (−16 %), travail et emploi (−9 %), solidarité (−6 %, soit 1,7 milliard). Trois mille postes de fonctionnaires sont supprimés, les salaires gelés. Anna Pic, députée PS qui a voté la déclaration, a prévenu : les hausses militaires ne doivent pas « servir de justification au démantèlement de nos services publics ».
Bastien Lachaud (LFI) a qualifié l'annonce d'« aveu d'échec », estimant que la LPM votée en 2023 était « mal calibrée, sous-financée et fondée sur des hypothèses intenables ». Marine Le Pen a accusé Lecornu d'« instrumentaliser le budget de la défense » et dénoncé « l'accélération de la fédéralisation de notre système de défense ». La LPM actualisée sera présentée en Conseil des ministres le 8 avril, débattue à l'Assemblée la semaine du 4 mai, puis au Sénat à partir du 1er juin. Le débat ne fait que commencer.











