Fait sans précédent dans l'histoire des relations libano-iraniennes. Le ministère libanais des Affaires étrangères a retiré son agrément à l'ambassadeur iranien Mohammad Reza Sheibani, l'a déclaré persona non grata et lui a donné jusqu'au dimanche 29 mars pour quitter le pays. Dans le même mouvement, Beyrouth a rappelé son propre ambassadeur en Iran, Ahmad Sweidan, pour consultations. La raison invoquée : les Gardiens de la Révolution iraniens dirigeraient les opérations militaires du Hezbollah contre Israël depuis le territoire libanais. Cette décision diplomatique, prise en pleine guerre, ouvre une fracture politique sans précédent au Liban et pourrait marquer la fin d'une tutelle iranienne vieille de quarante ans.
Persona non grata : Beyrouth rompt avec Téhéran
La décision du gouvernement libanais s'accompagne de l'interdiction de toute activité des Gardiens de la Révolution sur le territoire national. C'est la première fois depuis la création du Hezbollah en 1982, sous l'impulsion directe des Gardiens de la Révolution pendant l'invasion israélienne du Liban, qu'un gouvernement libanais prend une mesure aussi frontale contre l'Iran. Jusqu'ici, aucun exécutif libanais n'avait osé toucher au lien Téhéran-Beyrouth, considéré comme intouchable en raison du poids militaire et politique du Hezbollah dans le pays.
La réaction du Hezbollah a été immédiate. Le parti chiite a dénoncé une « faute nationale et stratégique majeure », accusant la diplomatie libanaise de « céder à des pressions extérieures et d'ouvrir une crise intérieure en pleine guerre ». Une source du mouvement a déclaré à l'AFP : « Nous demanderons à l'ambassadeur iranien de rester à Beyrouth et de considérer la mesure comme nulle et non avenue. » Le Hezbollah accuse par ailleurs le ministre des Affaires étrangères de garder le silence face aux interventions américaines au Liban tout en choisissant la confrontation avec l'Iran — un « deux poids, deux mesures » que le mouvement juge révélateur des véritables pressions en jeu.
Pourquoi cette rupture est historique
Pour comprendre la portée de cette décision, il faut remonter à 1982. C'est cette année-là, pendant l'invasion israélienne du Liban, que les Gardiens de la Révolution iraniens ont créé le Hezbollah comme bras armé de la résistance chiite. Depuis, l'Iran a financé, armé et formé le mouvement, qui est devenu la force militaire la plus puissante du pays — dépassant l'armée libanaise elle-même. Pendant quarante ans, cette relation a structuré la vie politique libanaise : aucune décision majeure ne se prenait sans l'accord tacite du Hezbollah, et donc de Téhéran. L'élection du président de la République, la composition des gouvernements, la politique étrangère — tout passait par ce filtre.
La guerre qui a éclaté le 28 février a brisé cet équilibre. Lorsque le Hezbollah a commencé à lancer des roquettes vers Israël le 2 mars, entraînant le Liban dans un conflit régional que la majorité de la population n'avait pas choisi, l'escalade israélienne a été dévastatrice : plus de 1 000 morts, un million de déplacés, trois ponts du Litani détruits, le sud du pays isolé. Pour une part croissante des Libanais, le Hezbollah n'est plus un bouclier mais un aimant à destructions — un mouvement qui sacrifie le Liban sur l'autel de la stratégie iranienne.
Le président Joseph Aoun, élu en janvier 2025 après plus de deux ans de vide institutionnel, incarne cette bascule. Adversaire assumé du Hezbollah, il dispose d'un soutien populaire significatif dans ses efforts pour reprendre le contrôle de la souveraineté nationale. L'expulsion de l'ambassadeur iranien est le geste diplomatique le plus fort de cette ligne politique — et le plus risqué.
Le Hezbollah, piégé entre deux guerres
Le Hezbollah se retrouve dans une situation sans précédent : en guerre contre Israël au sud, et en conflit ouvert avec son propre gouvernement à Beyrouth. Le mouvement continue de se battre — il a attaqué un char et des soldats israéliens près de la frontière et tiré un barrage de roquettes sur Kiryat Shmona mercredi 25 mars. Mais dans le même temps, les forces israéliennes « manœuvrent à l'intérieur du territoire libanais pour s'emparer d'une ligne de défense avancée » jusqu'au fleuve Litani, à environ 30 kilomètres de la frontière, selon le ministre israélien de la Défense Israël Katz. C'est un rappel direct de la zone tampon maintenue par l'armée israélienne entre 1982 et 2000.
Le parallèle historique est lourd de sens. C'est précisément la résistance du Hezbollah contre l'occupation israélienne du sud du Liban qui lui avait conféré sa légitimité populaire après le retrait israélien de 2000. Vingt-six ans plus tard, le mouvement se bat sur le même terrain, mais sans le soutien du gouvernement central et avec une opinion publique fracturée. L'expulsion de l'ambassadeur iranien fragilise le récit fondateur du Hezbollah : il ne peut plus se présenter comme le défenseur du Liban si le Liban lui-même le désavoue.
Ce que cela signifie : le Hezbollah déclare la mesure « nulle et non avenue », mais ne dispose pas de moyens institutionnels pour l'empêcher. S'il tente de bloquer physiquement le départ de l'ambassadeur ou de défier ouvertement le gouvernement, il confirmerait l'accusation d'être un État dans l'État — exactement le reproche qui a motivé l'expulsion. S'il laisse faire, il accepte un précédent qui affaiblit durablement l'axe Téhéran-Beyrouth.
Ce que la fracture change pour le Liban et la région
L'échéance est fixée : l'ambassadeur Sheibani doit avoir quitté le Liban dimanche 29 mars. Trois scénarios se dessinent. Si l'Iran obtempère, ce sera la reconnaissance de facto que Beyrouth peut défier Téhéran — un précédent qui pourrait encourager d'autres mesures contre l'influence iranienne. Si l'Iran refuse, le Liban se retrouvera face à un dilemme : appliquer sa propre décision par la force (impensable face au Hezbollah) ou perdre toute crédibilité. Troisième option : un compromis discret, où l'ambassadeur part mais est remplacé rapidement, permettant aux deux parties de sauver la face.
Pour la France, cette fracture a une résonance directe. Paris, qui cosigne avec quatre autres pays une opposition à toute offensive terrestre israélienne au Liban, doit intégrer un paramètre nouveau : un gouvernement libanais qui ne parle plus d'une seule voix. Le dispositif naval français — le Charles de Gaulle, huit frégates, deux Mistral — positionné au large de Chypre, opère dans un contexte où le Liban lui-même est divisé sur ses alliances. La question n'est plus seulement de savoir si Israël envahira le sud du Liban, mais si le Liban survivra politiquement à cette guerre, comme le détaille Regards Actuels dans le suivi quotidien du conflit (J26).











