Mise à jour le 22 mars 2026 à 23h00
Vingt-trois jours après le début des frappes israélo-américaines contre l’Iran, le conflit s’étend dangereusement au Liban. Israël a détruit les ponts sur le fleuve Litani et annoncé intensifier ses opérations terrestres. Les Gardiens de la Révolution ont explicitement refusé de rouvrir le détroit d’Ormuz, conditionnant toute réouverture à la reconstruction de leurs centrales électriques détruites. L’ultimatum de Donald Trump expire lundi soir. Le directeur de l’OMS parle de « phase périlleuse ». La France, prise entre sa coalition à 22 pays pour Ormuz et son opposition à l’invasion du Liban, voit sa marge de manœuvre se rétrécir d’heure en heure.
Dernières évolutions J23 (22 mars)
Le Liban au bord de l’invasion terrestre
Le conflit s’est étendu brutalement au Liban dimanche. Le ministre israélien de la Défense Israël Katz a ordonné à l’armée de « détruire immédiatement tous les ponts au-dessus du fleuve Litani qui servent à des activités terroristes ». Le pont de Qasmiyeh, situé sur la principale route côtière reliant la région de Tyr au reste du pays, a été détruit dans l’après-midi. Deux autres ponts avaient déjà été frappés mercredi. Le sud du Liban est désormais coupé du reste du territoire.
Le président libanais Joseph Aoun a aussitôt dénoncé un « prélude à une invasion terrestre » et une « violation flagrante de la souveraineté du Liban ». Katz a annoncé qu’Israël allait « accélérer la destruction des maisons libanaises dans les villages de contact » à la frontière. L’armée israélienne a revendiqué l’élimination du commandant des forces spéciales de la Force Radwan, l’unité d’élite du Hezbollah.
Un civil israélien a été tué par une roquette tirée depuis le Liban au kibboutz de Misgav Am, dans le nord du pays — la première victime civile sur la frontière nord depuis l’entrée en guerre du Hezbollah le 2 mars. La France, qui avait cosigné un communiqué à cinq pays (France, Allemagne, Royaume-Uni, Canada, Italie) s’opposant à toute offensive terrestre, se retrouve devant un fait quasi accompli.
Les Gardiens de la Révolution verrouillent Ormuz
Dimanche à 15h35 (heure de Paris), les Gardiens de la Révolution ont apporté une réponse sans ambiguïté à l’ultimatum de Trump : « Le détroit sera complètement fermé et ne rouvrira pas tant que nos centrales détruites n’auront pas été reconstruites. » C’est la première fois que l’IRGC conditionne la réouverture d’Ormuz à un résultat concret — la reconstruction de centrales dont la destruction n’a même pas encore eu lieu puisque l’ultimatum n’expire que lundi soir.
Le colonel Ebrahim Zolfaqari, porte-parole du commandement Khatam al-Anbiya, a précisé que « les infrastructures de carburant, énergie, technologies de l’information et dessalement utilisées par l’Amérique et le régime dans la région seront frappées ». Le président du Parlement iranien Mohammad Bagher Ghalibaf a renchéri : les infrastructures régionales seront « considérées comme des cibles légitimes et détruites de manière irréversible ». Les usines de dessalement du Golfe fournissent la quasi-totalité de l’eau potable aux Émirats et au Koweït — une menace existentielle pour ces pays.
L’ultimatum de Trump : Ormuz ou les centrales
« Rouvrez totalement et inconditionnellement le détroit d’Ormuz sous 48 heures, ou les États-Unis frapperont et anéantiront vos centrales électriques EN COMMENÇANT PAR LA PLUS GRANDE ! » Le message, publié samedi soir sur Truth Social, marque une escalade verbale sans précédent. La menace ne vise plus les capacités militaires iraniennes mais les infrastructures civiles — un seuil que Washington n’avait pas officiellement franchi.
Le réseau électrique iranien, déjà fragilisé par des décennies de sous-investissement et trois semaines de frappes, alimente les hôpitaux, les systèmes de communication et ce qu’il reste de l’appareil industriel du pays. Le ministre iranien de l’Énergie Abbas Aliabadi a confirmé dimanche que « les infrastructures vitales en matière d’eau et d’électricité ont subi de lourds dommages », ajoutant que des dizaines d’installations de traitement et de distribution d’eau ont été touchées. Le directeur de l’OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus a estimé que la guerre entrait dans une « phase périlleuse », appelant « urgemment toutes les parties à la plus grande retenue militaire ».
Ormuz : le détroit fantôme
Entre le 1er et le 21 mars, le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz a chuté de 95 %. Seulement 124 traversées enregistrées, contre environ 2 500 en temps normal sur la même période. Ormuz, par lequel transitent 20 % du pétrole mondial, est de facto fermé pour tout navire considéré comme « hostile » par Téhéran. Environ 20 000 marins restent bloqués dans la zone.
Le Brent a franchi les 112 dollars le baril dimanche, après un pic à 119 dollars le 19 mars. Goldman Sachs avertit que le cours pourrait dépasser le record historique de 2008 (147,50 dollars) et prévoit des prix élevés « jusqu’en 2027 ». Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a mesuré l’ampleur du blocage : « Ce sont 10 millions de barils de pétrole par jour qui ne peuvent pas sortir du Golfe arabo-persique. » Si le conflit dure « plus de six mois », « toutes les économies du monde en souffriront », a-t-il ajouté. Les frappes iraniennes sur le complexe de Ras Laffan au Qatar ont mis hors service 17 % de la capacité d’export de GNL qatarie. Vingt-deux pays, dont la France, le Royaume-Uni, le Japon et les Émirats, se sont dits « prêts à contribuer aux efforts » de réouverture, exigeant un « moratoire immédiat et global sur les attaques d’infrastructures civiles ».
Netanyahu à Arad : « Nous allons les viser personnellement »
Dimanche matin, Benjamin Netanyahu s’est rendu sur le site de l’impact du missile iranien à Arad. Devant les décombres d’un immeuble résidentiel, il a prononcé les mots les plus explicites depuis le début du conflit : « Nous allons nous en prendre au régime. Nous allons nous en prendre aux Gardiens de la Révolution islamique, cette bande de criminels. Et nous allons les viser personnellement, leurs dirigeants, leurs installations, leurs actifs économiques. »
Netanyahu a également appelé les dirigeants du monde à rejoindre la coalition contre l’Iran. Le ministre de la Défense Katz a franchi un seuil supplémentaire en autorisant l’armée à éliminer tout responsable iranien de haut rang sans autorisation supplémentaire. Israël a déjà éliminé des dirigeants du Hamas (Ismaïl Haniyeh à Téhéran en juillet 2024) et du Hezbollah (Hassan Nasrallah en septembre 2024). Le guide suprême Ali Khamenei a été tué le 28 février dans les premières frappes du conflit. La promesse de Netanyahu étend désormais cette doctrine à l’ensemble de la chaîne de commandement iranienne : militaire, politique, économique.
Dimona et Arad : la nuit la plus violente en Israël
Samedi soir, deux missiles iraniens se sont abattus sur le sud d’Israël en quelques heures. Le premier a visé Dimona, ville stratégique abritant le Centre de recherche nucléaire du Néguev Shimon Peres. Le projectile a frappé une zone résidentielle à environ cinq kilomètres de l’installation. Au moins 64 personnes ont été blessées, dont un garçon de 10 ans grièvement atteint par des éclats d’obus.
Le second missile a touché Arad, à une quarantaine de kilomètres plus au nord. « Il y a eu un “boum, boum” ! Ma mère a crié », a raconté à l’AFP Ido Franky, 17 ans. « C’est effrayant. Cette ville n’avait jamais connu ça. » Au moins 59 personnes ont été blessées. Trois bâtiments ont été directement frappés, un cratère de cinq mètres s’est formé au centre-ville. Au total, plus de 180 blessés entre les deux villes.
C’est l’attaque la plus destructrice par l’ampleur des dégâts matériels depuis le début de la guerre. Les écoles restent fermées dans tout Israël dimanche 22 et lundi 23 mars. Dimanche, une bombe à fragmentation iranienne a également touché Tel-Aviv : 15 blessés, dont un homme de 53 ans grièvement atteint.
Le virage nucléaire du conflit
En visant Dimona, l’Iran a dit riposter à une frappe « ennemie » contre son complexe nucléaire de Natanz, au sud de Téhéran. L’armée israélienne a assuré ne « pas être au courant » d’une telle attaque, la télévision publique Kan rapportant qu’il s’agissait d’une action américaine.
L’Organisation iranienne de l’énergie atomique a assuré qu’« aucune fuite de matières radioactives n’a été signalée » à Natanz. Côté israélien, l’Agence internationale de l’énergie atomique a indiqué n’avoir « détecté aucun niveau anormal de radiation » à Dimona, mais son directeur Rafael Grossi a appelé à « la retenue militaire maximale » pour éviter tout risque d’accident nucléaire. Depuis le début de la guerre, plus de 400 missiles balistiques ont été tirés sur Israël, avec un taux d’interception de 92 % selon Tsahal.
Frappes croisées : Téhéran, Riyad, Bagdad
Dimanche aux premières heures, l’armée israélienne a annoncé mener des frappes « au cœur de Téhéran ». Des explosions ont également retenti à Jérusalem après une nouvelle alerte aux missiles iraniens. Les représailles iraniennes s’étendent dans le Golfe : trois missiles balistiques ont visé la région de Riyad (un intercepté, deux tombés en zones inhabitées). Les Émirats ont signalé de nouvelles attaques de missiles et de drones. En Irak, entre six et huit attaques nocturnes de roquettes et de drones ont visé le centre diplomatique et logistique américain à l’aéroport de Bagdad, sans revendication, mais les factions armées pro-iraniennes prennent régulièrement pour cible les intérêts américains depuis le début de la guerre.
Le fait politique majeur vient cependant de Riyad. L’Arabie saoudite a expulsé l’attaché militaire iranien et quatre diplomates, leur donnant 24 heures pour quitter le territoire, invoquant des « attaques ininterrompues ». C’est une rupture diplomatique partielle qui officialise le basculement du Golfe dans le camp anti-iranien. Depuis le rétablissement des relations entre Riyad et Téhéran en mars 2023 sous l’égide de la Chine, les deux pays entretenaient un canal de communication. Ce canal est désormais coupé.
En mer, un « projectile inconnu » a explosé à proximité d’un vraquier au nord de Charjah, selon l’agence maritime britannique UKMTO.
Ce que cela change pour la France et les Français
La France est prise en étau. D’un côté, Paris a rejoint une coalition de 22 pays se disant « prêts à contribuer » à la réouverture d’Ormuz — un glissement sémantique depuis le refus initial de Macron le 17 mars. De l’autre, la France a cosigné un communiqué à cinq pays s’opposant à toute offensive terrestre israélienne au Liban — une position directement contredite par l’intensification militaire israélienne de dimanche. Emmanuel Macron avait qualifié l’escalade d’« inconsidérée » le 19 mars, appelant à un « moratoire sur les infrastructures civiles et une désescalade rapide ».
Le dispositif naval français, le plus important déployé dans la région depuis des décennies, comprend le porte-avions Charles de Gaulle, huit frégates, deux porte-hélicoptères de classe Mistral, un pétrolier-ravitailleur et un sous-marin nucléaire d’attaque, avec des navires espagnols et néerlandais intégrés. Mais la sécurité opérationnelle n’est pas sans faille : le 19 mars, un militaire embarqué a enregistré un jogging de 7 km sur l’application Strava, révélant les coordonnées GPS du porte-avions au large de Chypre — un incident révélé par Le Monde qui illustre la tension entre secret-défense et quotidien des marins en opération. Un soldat français, l’adjudant-chef Arnaud Frion du 7e BCA, a été tué le 13 mars au Camp Tiger près d’Erbil.
À la pompe, le gazole se maintient au-dessus de 2,06 €/l, le SP95-E10 approche 1,85 €/l, et 182 stations restent en rupture de stock. Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a mesuré l’ampleur de la crise : « Ce sont 10 millions de barils de pétrole par jour qui ne peuvent pas sortir du Golfe arabo-persique. » Si le Brent, déjà au-dessus de 112 dollars le baril, atteint les niveaux anticipés par Goldman Sachs (dépassement du record de 2008 à 147,50 dollars), le litre d’essence en France franchirait durablement la barre des 2 euros, comme l’analysait Regards Actuels dans les trois scénarios pour l’été 2026. La Commission européenne a appelé les États membres à réduire leurs objectifs de remplissage de gaz pour l’hiver prochain.
L’escalade nucléaire entre Natanz et Dimona ajoute une dimension nouvelle. Le chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi a qualifié d’« écocide » les frappes sur les dépôts pétroliers de Téhéran, affirmant que « la contamination des sols et des nappes phréatiques pourrait avoir des conséquences sur plusieurs générations ». L’Observatoire des conflits et de l’environnement a recensé plus de 300 incidents environnementaux depuis le début de la guerre.
Bilan humain J23
| Zone | Morts | Blessés | Notes |
|---|---|---|---|
| Iran | 1 500+ | 21 000+ | 200+ établissements de santé évacués, infra eau et électricité gravement endommagées |
| Liban | 1 000+ | n.d. | 3 ponts du Litani détruits, sud isolé, 1M+ déplacés |
| Israël | 16 | 180+ | 400+ missiles tirés, 92 % interceptés ; +1 civil roquette Liban |
| Émirats | 8 | 160 | 345 missiles, 1 773 drones interceptés |
En Iran, les autorités reconnaissent désormais officiellement un bilan supérieur à 1 500 morts et 21 000 blessés. Le Croissant-Rouge iranien recense 81 365 sites civils endommagés. Ces chiffres sont considérés comme sous-estimés en raison de l’effondrement partiel des réseaux de communication.











