Mojtaba Khamenei est le nouveau guide suprême de la République islamique d'Iran. Élu le 8 mars 2026 par l'Assemblée des experts avec environ 90 % des voix, ce religieux de 56 ans succède à son père Ali Khamenei, tué le 28 février dans les frappes aériennes américano-israéliennes qui ont frappé Téhéran et plusieurs sites stratégiques iraniens. En accédant au poste le plus puissant du pays, Mojtaba Khamenei achève une ascension menée dans l'ombre pendant deux décennies, mêlant théologie, appareil sécuritaire et contrôle financier.
Son profil, longtemps dissimulé au grand public iranien, est celui d'un homme qui a méthodiquement construit un réseau d'influence au sein du Beit Rahbari (bureau du Guide suprême), des Gardiens de la Révolution et du Setad, le plus grand conglomérat économique du pays. Son élection pose une question inédite dans l'histoire de la République islamique : l'Iran est-il devenu une monarchie théocratique ? Le parcours de Mojtaba Khamenei, entre séminaire religieux, fortune opaque et appareil répressif, offre des éléments de réponse.
Du séminaire de Qom au sommet du pouvoir iranien
Mojtaba Khamenei est né en 1969 à Téhéran, fils d'Ali Khamenei, alors figure religieuse de second rang qui deviendra guide suprême en 1989 après la mort de l'ayatollah Khomeini. Le jeune Mojtaba grandit dans un environnement où politique et religion sont indissociables. Il suit des études de théologie au séminaire de Qom, le principal centre de formation du clergé chiite iranien, où il se spécialise en jurisprudence islamique (fiqh).
Le séminaire de Qom, fondé en 1922 par l'ayatollah Abdolkarim Haeri Yazdi, constitue le cœur intellectuel du chiisme duodécimain. C'est dans cette institution que sont formés les clercs qui peuplent l'appareil théocratique iranien : juges des tribunaux révolutionnaires, membres du Conseil des gardiens de la Constitution, responsables des fondations religieuses. Mojtaba y a acquis le titre de hojatoleslam (preuve de l'islam), un rang clérical inférieur à celui d'ayatollah, ce qui constitue un point de fragilité dans un système où la légitimité religieuse conditionne l'exercice du pouvoir suprême.
Contrairement à d'autres fils de dignitaires iraniens, Mojtaba Khamenei n'a jamais occupé de poste officiel dans le gouvernement ou le parlement. Son ascension s'est faite au sein du Beit Rahbari, le bureau du Guide suprême, qu'il a intégré au début des années 2000. Selon Mehdi Khalaji, chercheur au Washington Institute for Near East Policy, Mojtaba est devenu « le gardien des secrets et le filtre entre son père et le reste du système politique iranien ».
Son rôle au sein du Beit Rahbari lui a permis de contrôler les flux d'information parvenant au guide suprême, de superviser les nominations dans les institutions clés et de nouer des alliances avec les commandants des Gardiens de la Révolution (Pasdaran). Les analystes iraniens le surnommaient « le prince héritier invisible », une désignation qui prenait acte de son influence réelle sans titre officiel. Ali Alfoneh, chercheur à l'Arab Gulf States Institute à Washington, notait dès 2018 que « Mojtaba Khamenei exerce un pouvoir de facto supérieur à celui de la plupart des ministres ».
Avant 2020, Mojtaba Khamenei n'avait quasiment aucune apparition publique. Marié et père de plusieurs enfants, il a cultivé une discrétion qui tranchait avec l'exposition médiatique d'autres figures du régime. Ce n'est qu'à partir de 2020 que des photos de lui ont commencé à circuler dans les médias iraniens, signalant une préparation progressive de l'opinion publique à une succession dynastique. En 2023, il a été photographié aux côtés de hauts commandants des Pasdaran lors d'une cérémonie militaire — une première qui a été interprétée par les observateurs comme un signal politique.
Le Setad, un empire économique de 95 milliards de dollars
Le Setad (Setad-e Ejraiye Farman-e Hazrat-e Emam, littéralement « quartier général pour l'exécution de l'ordre de l'Imam ») est un conglomérat étatique placé sous l'autorité directe du guide suprême. Selon une enquête de Reuters publiée en novembre 2013, la valeur de ses actifs était estimée à 95 milliards de dollars, un chiffre qui en fait l'une des plus grandes entités économiques du Moyen-Orient.
Le Setad opère dans l'immobilier, la pétrochimie, les télécommunications, la finance et l'industrie pharmaceutique. Il est exempt de tout contrôle parlementaire et n'est soumis à aucune obligation de transparence comptable. Ses revenus ne figurent dans aucun budget officiel de la République islamique. Le conglomérat est inscrit sur la liste des sanctions du département du Trésor américain depuis 2013. L'enquête de Reuters révélait que le Setad avait été bâti en partie sur la confiscation de propriétés appartenant à des Iraniens exilés après la révolution de 1979, dont des membres de minorités religieuses — baha'is, juifs, chrétiens — dont les biens avaient été saisis par décret révolutionnaire.
Selon des rapports de l'opposition iranienne en exil, notamment le Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), Mojtaba Khamenei aurait utilisé sa position pour développer un portefeuille personnel d'investissements. Ces rapports, non vérifiables de manière indépendante, font état de propriétés en Europe — hôtels et terrains de golf — ainsi que de participations dans des entreprises de construction opérant sous des sociétés écran. En 2019, le CNRI avait publié un document détaillant ce qu'il présentait comme un réseau de 14 sociétés liées à la famille Khamenei, enregistrées dans plusieurs juridictions dont la Turquie, les Émirats arabes unis et la Malaisie.
Le contrôle du Setad confère au nouveau guide suprême un levier économique sans équivalent au sein du système politique iranien. Il signifie que Mojtaba Khamenei dispose non seulement de l'autorité politique et religieuse suprême, mais aussi d'une puissance financière capable de récompenser les loyautés et de punir les dissidences au sein de l'appareil d'État. À titre de comparaison, le budget annuel officiel de la République islamique pour 2025, adopté par le Majlis (parlement), s'élevait à environ 90 milliards de dollars, un montant comparable à la valeur estimée du seul Setad.
Le rôle dans la répression et l'appareil sécuritaire
Mojtaba Khamenei est considéré par plusieurs sources proches du renseignement occidental comme l'un des architectes de la stratégie de répression des mouvements de contestation en Iran. Son nom est associé à la coordination entre les Basij — les milices paramilitaires du régime, comptant entre 1 et 5 millions de membres selon les estimations — et les Gardiens de la Révolution lors des protestations de novembre 2019, au cours desquelles Amnesty International a documenté la mort d'au moins 304 manifestants en l'espace de quelques jours.
Les Basij, créés pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988) comme force de mobilisation populaire, sont devenus sous Ali Khamenei un instrument de contrôle social. Rattachés aux Pasdaran, ils sont présents dans les universités, les entreprises et les quartiers. Mojtaba Khamenei a supervisé, selon des sources citées par le chercheur Afshon Ostovar (auteur de Vanguard of the Imam, Oxford University Press, 2016), la restructuration des Basij au début des années 2010, les transformant d'une milice décentralisée en un réseau de surveillance et d'intervention plus efficace.
En septembre 2022, la mort de Mahsa Amini, une jeune Kurde de 22 ans arrêtée par la police des mœurs, a déclenché le mouvement « Femme, Vie, Liberté » (Zan, Zendegi, Azadi). La répression qui a suivi a causé la mort d'au moins 551 manifestants selon l'ONG Iran Human Rights (bilan de mars 2023). Selon des sources citées par le média d'opposition Iran International, Mojtaba Khamenei aurait joué un rôle de coordination entre le bureau du Guide et les forces de sécurité pendant cette crise. Plus de 22 000 personnes ont été arrêtées dans les quatre premiers mois du mouvement, selon les données collectées par le projet HRANA (Human Rights Activists News Agency).
Ses liens avec les Pasdaran sont structurels. Il a développé des relations personnelles avec plusieurs commandants de haut rang, servant d'intermédiaire entre le bureau du Guide et le Conseil suprême de sécurité nationale. Ce réseau lui assure le soutien de l'appareil militaro-sécuritaire, condition indispensable pour exercer le pouvoir réel en Iran.
Le département d'État américain et l'Union européenne ont sanctionné à titre personnel plusieurs responsables iraniens impliqués dans la répression de 2022, mais Mojtaba Khamenei n'a été ciblé que par des sanctions canadiennes (octobre 2022), une anomalie que certains analystes attribuent à sa discrétion institutionnelle. Le Parlement européen a adopté en janvier 2023 une résolution demandant l'inscription des Pasdaran sur la liste des organisations terroristes de l'UE, sans que le Conseil de l'UE n'ait donné suite.
Ce que son élection signifie pour l'avenir du régime
L'élection de Mojtaba Khamenei au poste de guide suprême constitue un tournant dans l'histoire de la République islamique. Pour la première fois depuis la révolution de 1979, le pouvoir suprême passe de père en fils, instaurant de facto une succession dynastique dans un système théocratique qui se présentait comme l'antithèse de la monarchie des Pahlavi.
L'Assemblée des experts, composée de 88 clercs élus pour un mandat de huit ans, est constitutionnellement chargée de désigner et de superviser le guide suprême. En pratique, cette institution a toujours fonctionné comme une chambre d'enregistrement. L'élection de Mojtaba Khamenei avec 90 % des voix confirme ce schéma. Selon Ali Vaez, directeur du programme Iran à l'International Crisis Group, « l'Assemblée des experts n'a jamais été un organe de délibération indépendant, et la rapidité du vote — moins de dix jours après la mort d'Ali Khamenei — montre que la succession avait été préparée depuis des années ».
Sa première déclaration publique en tant que guide suprême, diffusée le 8 mars par la télévision d'État, réaffirme la doctrine de la « résistance » (moqavemat) face aux États-Unis et à Israël. Il a qualifié les frappes du 28 février de « crime contre l'humanité » et promis que l'Iran « ne négociera pas sous les bombes ». Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a déclaré le même jour que les négociations avec Washington n'étaient « plus à l'ordre du jour ».
Cette orientation s'inscrit dans un contexte militaire dramatique. Depuis le 28 février 2026, les frappes américano-israéliennes ont ciblé l'infrastructure militaire et nucléaire iranienne, causant des milliers de morts selon les autorités de Téhéran. Les installations d'enrichissement d'uranium de Natanz et de Fordow, ainsi que des bases des Gardiens de la Révolution, figurent parmi les sites touchés. Le programme nucléaire iranien, qui avait atteint un taux d'enrichissement de 84 % en 2023 selon l'AIEA, est l'un des motifs avancés par Washington pour justifier les frappes.
Pour les observateurs du régime iranien, l'arrivée de Mojtaba Khamenei signale une continuité idéologique doublée d'un renforcement du pouvoir personnel. Sanam Vakil, directrice du programme Moyen-Orient à Chatham House, estime que « la succession dynastique verrouille la ligne dure pour une génération ». Le nouveau guide, à 56 ans, pourrait rester en fonction pendant plusieurs décennies, consolidant un système où le pouvoir politique, religieux, militaire et économique converge entre les mêmes mains.
La communauté internationale fait face à un interlocuteur dont le parcours indique un rejet des compromis diplomatiques. Les chancelleries occidentales, confrontées à une guerre en cours et à un nouveau guide suprême qui a grandi dans l'appareil répressif du régime, doivent désormais calibrer leur stratégie face à un Iran dirigé non plus par un vieillard de 86 ans, mais par un homme de 56 ans formé à exercer un pouvoir absolu. La question de savoir si la concentration du pouvoir entre les mains de Mojtaba Khamenei rendra le régime plus stable ou plus fragile face à une population iranienne dont 60 % a moins de 30 ans reste ouverte.











