Le grain au plus bas, la tasse toujours chère
Le contraste a de quoi agacer. Sur le marché de New York, la livre d'arabica est retombée sous les 2,80 dollars, son plus bas niveau depuis fin 2024 ; en un an, le grain vert a perdu plus de 20 % de sa valeur. Le robusta, l'autre grande variété, a suivi la même pente. Et pourtant, en grande surface, le paquet de café moulu de marque n'a pas bougé : toujours affiché entre 15 et 20 euros le kilo.
On est loin du vertige de l'automne 2025, quand l'arabica avait inscrit un record historique, près de 4,35 dollars la livre. En quelques mois, plus d'un tiers de cette valeur s'est évaporé. La raison tient en deux mots : récolte brésilienne. Reste à comprendre pourquoi cette détente ne se voit pas encore à la caisse.
Comment le café a quadruplé en cinq ans
Le café est un marché mondialisé, hypersensible au climat. Le traumatisme fondateur remonte au 18 juillet 1975 : un gel d'une violence rare s'abat sur le Paraná, le Minas Gerais et São Paulo. Le « black frost » noircit puis tue près d'un milliard et demi de caféiers. Deux ans plus tard, l'arabica grimpe à 3,39 dollars la livre — un record qui tiendra près d'un demi-siècle.
Il faudra attendre fin 2024 pour qu'il cède : sous l'effet cette fois de la sécheresse, l'arabica dépasse son record de 1977, du jamais-vu en près de cinquante ans. La mécanique s'emballe. À l'automne 2025, le grain culmine à un sommet historique, autour de 4,35 dollars la livre. En cinq ans, il aura quadruplé — la livre valait à peine 1,10 dollar en 2020. Cette flambée, le consommateur l'a payée à la caisse. Mais entre le grain brésilien et le paquet de moulu, ni la hausse ni, aujourd'hui, la baisse ne voyagent en ligne droite.
Pourquoi les cours flambent, puis retombent
Quatre forces ont nourri l'envolée. D'abord la sécheresse au Brésil, qui produit environ 35 % du café mondial : en 2024, le pays a subi son pire épisode en sept décennies, grains plus petits et volumes réduits à la clé. Ensuite les déboires du Vietnam, premier producteur mondial de robusta, frappé entre 2023 et 2024 par El Niño, la sécheresse puis les inondations. La concentration du négoce a fait le reste : une poignée de groupes — Neumann, ECOM, Volcafe, Olam, Louis Dreyfus — contrôle l'essentiel du commerce du café vert, et le moindre ajustement de leurs positions décale le cours mondial. À cela s'ajoute une demande mondiale record, tirée par l'Asie : la Chine, qui buvait l'équivalent de 2 millions de sacs en 2010, en consomme environ 6 millions aujourd'hui.
Le retournement, lui, vient encore du Brésil. La Conab, l'agence officielle, table sur une récolte 2026/27 record de 66,7 millions de sacs, en hausse de 18 % sur la saison précédente, dont 45,7 millions d'arabica (+28 %) : la plus grosse production jamais enregistrée. De quoi inonder un marché qui, quelques mois plus tôt, redoutait la pénurie. C'est ce basculement d'anticipation, plus qu'une chute réelle de la consommation, qui a fait plonger les cours.
Du grain à la tasse : où part l'argent
La répartition du prix d'un paquet révèle un déséquilibre durable. Sur 100 euros payés en rayon :
| Maillon de la chaîne | Part du prix final |
|---|---|
| Producteur (caféiculteur) | 10-15 % |
| Coopérative / Exportateur | 10-20 % |
| Importateur / Négociant | 10-15 % |
| Torréfacteur | 15-25 % |
| Distributeur / Détaillant | 20-30 % |
Le caféiculteur, en première ligne face aux aléas climatiques et à la volatilité, ne capte qu'environ un dixième du prix payé en rayon. À chaque maillon, les hausses passées n'ont été répercutées qu'en partie : les torréfacteurs, dont la matière première s'envolait, en ont absorbé une fraction, quitte à rogner leurs marges. C'est aussi pour cela que, le mouvement inversé, ils reconstituent d'abord ces marges avant de baisser leurs tarifs.
Pourquoi la baisse n'arrive pas encore en rayon
La raison tient à un décalage de calendrier : le café vendu aujourd'hui a été acheté hier, aux cours d'hier. Pour atteindre l'étiquette, la baisse doit descendre toute la chaîne — importateur, torréfacteur, distributeur —, et chacun reconstitue d'abord ce que la flambée lui a coûté. À l'aller, le même délai avait retardé la hausse de plusieurs mois.
Les capsules amplifient l'écart : elles dépassent souvent 60 euros le kilo en équivalent, un prix qui tient moins au café qu'au reste — dosette propriétaire, emballage individuel, fidélité à un système, sur le modèle de l'imprimante et de ses cartouches. Elles pèsent à elles seules plus de la moitié de la valeur du marché français. Face à la note, les ménages se reportent sur les marques de distributeur, 30 à 40 % moins chères, autour de 12 à 18 euros le kilo — le même réflexe d'arbitrage que face à la shrinkflation qui ronge le reste du panier alimentaire.
Le détour par Ormuz, et la suite
Un dernier facteur freine la répercussion de la baisse : le transport. Le café n'est pas produit au Moyen-Orient, mais il emprunte les mêmes routes maritimes que le pétrole. Les tensions autour du détroit d'Ormuz ont contraint des armateurs à dérouter leurs flottes par le cap de Bonne-Espérance — dix à quinze jours de mer en plus, et environ 30 % de carburant supplémentaire. CMA CGM a appliqué une surcharge « conflit » de 2 000 à 4 000 dollars par conteneur, les modèles ventilés, fréquents pour le café, étant parmi les plus exposés. Ce surcoût, comme celui qu'avaient imposé les chocs pétroliers, s'ajoute à la facture de l'importateur.
Les analystes voient malgré tout le marché poursuivre sa détente : la Banque mondiale anticipait dès l'automne 2025 un recul de l'arabica, et le marché pourrait afficher un surplus de plusieurs millions de sacs. Mais chez les torréfacteurs, la prudence domine. « La volatilité du marché du café est devenue structurelle », résumait début 2026 Antonio Baravalle, PDG de Lavazza, qui pointe trois moteurs durables : le changement climatique, les tensions géopolitiques et la crise logistique. Le retour aux prix de 2020 est exclu. Pour le consommateur, la question n'est donc plus de savoir si le café baissera, mais quand cette baisse franchira enfin la porte du supermarché.











