Quand les Français pensent aux conséquences de la guerre en Iran, ils voient d’abord le prix à la pompe. Mais une autre crise, moins visible, est en train de s’installer dans les rayons des supermarchés, les chantiers du BTP et les usines : celle du plastique.
Le naphta a bondi de 128 % en trois mois
Le naphta est un produit issu du raffinage du pétrole brut. C’est la matière première des vapocraqueurs, ces installations industrielles qui transforment les hydrocarbures en éthylène, propylène et butadiène — les briques de base de la quasi-totalité des plastiques produits dans le monde.
Depuis le blocage partiel du détroit d’Ormuz par les Gardiens de la Révolution iraniens fin février, les prix internationaux du naphta sont passés de 56,90 dollars le baril début janvier à 129,70 dollars la semaine dernière, selon les données de Trading Economics. En aval, le polyéthylène — qui sert à fabriquer les films plastiques, les bouteilles et les sacs — est passé de 1 400 euros la tonne à près de 2 000 euros en quelques semaines. Le polypropylène, utilisé dans l’automobile et l’emballage alimentaire, a grimpé de 37 % en un mois.
Les fournisseurs ont commencé à répercuter ces hausses sur les entreprises françaises, avec des augmentations de 20 à 40 % selon les références, d’après la fédération Polyvia.
Du détroit d’Ormuz à votre cuisine : la chaîne que personne ne voit
Ce qui rend cette crise particulièrement pernicieuse, c’est son invisibilité. Le consommateur ne fait pas le lien entre un détroit au Moyen-Orient et le prix de son pack d’eau ou de ses sacs poubelles. La chaîne est pourtant directe : le pétrole brut transite par Ormuz, il est raffiné en naphta dans les complexes pétrochimiques européens, transformé en granulés plastiques, puis moulé en emballages, bouteilles, films alimentaires, fenêtres en PVC ou composants automobiles.
Les emballages captent à eux seuls environ 40 % de la production de plastique, selon Elipso, le syndicat français de l’emballage plastique et souple. De l’agroalimentaire à l’automobile, en passant par le bâtiment et la santé, aucun secteur industriel n’échappe à cette dépendance.
Cette vulnérabilité est spécifiquement européenne. Aux États-Unis, les vapocraqueurs fonctionnent largement à l’éthane, issu du gaz de schiste produit localement. En Europe, les installations de Lavéra, Gonfreville-l’Orcher ou du bassin d’Anvers tournent quasi exclusivement au naphta importé. La guerre en Iran ne frappe donc pas seulement le carburant des automobilistes : elle menace les fondations mêmes de l’industrie manufacturière européenne.
« Il y aura un prix qui sera plus élevé sur nos produits très rapidement », a prévenu le directeur général d’Utz France, l’un des principaux fabricants de contenants plastiques, interrogé par France 2. Le coût de l’emballage représentant jusqu’à 10 % du prix final d’un produit, la hausse finira par se retrouver dans le caddie du consommateur.
La Corée du Sud, laboratoire de ce qui pourrait arriver en Europe
Ce scénario n’est pas théorique. En Corée du Sud, où 40 à 45 % du naphta consommé provient d’importations transitant par le Golfe, la panique a déjà commencé. Les habitants se sont rués sur les sacs poubelles — un produit quotidien dont le prix dépend directement du cours du naphta.
Un étudiant de 24 ans à Séoul a confié à l’AFP s’être « précipité pour en acheter », craignant qu’ils « deviennent plus chers ». Le gouvernement sud-coréen a appelé la population à réduire sa consommation de produits plastiques, tandis que certains fournisseurs ont relevé leurs prix de près de 50 %, d’autres étant en rupture de stock.
De la bière aux cosmétiques, l’ensemble de l’industrie asiatique subit la crise énergétique née du conflit. L’Europe n’en est pas encore là, mais les signaux s’accumulent. Certaines références de polymères sont déjà en tension sur le marché européen, et Polyvia alerte sur un risque de pénurie « à moyen terme » si le détroit d’Ormuz reste perturbé.
Combien ça va coûter aux ménages français
En croisant les données de Polyvia et d’Elipso, le mécanisme de transmission aux prix à la consommation se dessine. Le polyéthylène a progressé de 43 % (de 1 400 à 2 000 euros la tonne). Si l’emballage représente 10 % du prix d’un produit, la répercussion directe est de l’ordre de 3 à 4 % sur les produits emballés. Pour un ménage qui dépense 400 euros par mois en produits courants, cela représente 12 à 16 euros mensuels supplémentaires, soit 150 à 190 euros sur une année.
Ce surcoût vient s’ajouter à la flambée des carburants et du gaz que Regards Actuels suit quotidiennement dans le cadre de la guerre en Iran. Le plastique est le troisième front économique du conflit, après l’énergie et l’alimentation — et celui dont les consommateurs ont le moins conscience.
Les deux prochaines semaines seront décisives
Vendredi 27 mars, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a affirmé vouloir atteindre « tous les objectifs » de Washington en Iran « dans les deux prochaines semaines ». Donald Trump a repoussé au 6 avril son ultimatum de frappes sur le secteur énergétique iranien si le détroit d’Ormuz n’est pas rouvert.
Si le passage reste perturbé au-delà de cette date, la pénurie de naphta en Europe pourrait devenir structurelle, avec des conséquences en cascade sur l’ensemble de la chaîne industrielle. Ce vendredi encore, les Gardiens de la Révolution ont forcé trois navires à faire demi-tour dans le détroit.
Le vice-président iranien Esmael Saghab Esfahani a résumé la situation sur le réseau X : « Posez le pied sur le sol iranien, et 150 dollars deviendra le prix plancher du pétrole. » À ce tarif, le naphta — et tout ce qu’il fabrique — deviendrait un produit de luxe.











