Pendant que le monde s’enflamme autour du détroit d’Ormuz, un séisme silencieux redessine la France de l’intérieur. En 2025, pour la première fois depuis la Libération, le pays a enregistré plus de décès que de naissances. Ce basculement, confirmé par l’INSEE en janvier 2026, n’est pas un accident statistique. C’est le début d’une transformation qui touche les retraites, les hôpitaux, les EHPAD — et qui sera au cœur de la présidentielle 2027.
Les chiffres d’un basculement historique
En 2025, 645 000 bébés sont nés en France, contre 651 000 décès. Le solde naturel — la différence entre naissances et décès — est devenu négatif pour la première fois depuis 1945 : -6 000. Ce n’est plus une tendance. C’est un point de bascule.
Le taux de fécondité s’est établi à 1,56 enfant par femme, en recul par rapport à 1,61 en 2024. C’est le niveau le plus bas depuis la fin de la Première Guerre mondiale — un plancher que même les années de la Seconde Guerre n’avaient pas atteint. En quinze ans, le nombre annuel de naissances a chuté de 24 % par rapport au pic de 2010.
La population continue de croître — 69,1 millions d’habitants au 1er janvier 2026 —, mais uniquement grâce au solde migratoire. Sans l’immigration, la France perdrait déjà des habitants. Les projections de l’INSEE indiquent un pic à 70 millions vers 2040, puis un déclin à 68 millions en 2070.
1,4 cotisant par retraité : quand la pyramide s’inverse
Le système de retraite français repose sur la répartition : les actifs d’aujourd’hui financent les pensions d’aujourd’hui. En 2004, on comptait 2,02 cotisants pour chaque retraité. En 2025, ce ratio est tombé à 1,40. Il ne remontera pas : les baby-boomers arrivent massivement à la retraite, tandis que les cohortes qui les remplacent sur le marché du travail sont de plus en plus réduites.
Les conséquences financières sont chiffrées. Le Conseil d’orientation des retraites (COR) estime que le déficit supplémentaire lié au déclin démographique atteindra 30 milliards d’euros d’ici 2070. Le niveau de vie relatif des retraités, aujourd’hui légèrement supérieur à celui des actifs, devrait tomber à 91,7 % de celui des actifs en 2040, puis 87,5 % en 2070.
D’ici 2040, les plus de 65 ans représenteront 50 personnes pour 100 actifs de 20 à 64 ans, contre 38 aujourd’hui. La France comptera alors près de 23 millions de personnes de plus de 60 ans, contre 18 millions en 2021. Le nombre d’actifs, lui, stagne : il n’augmente plus que de 20 000 personnes par an.
EHPAD : 85 % en déficit, et la vague arrive
Les EHPAD publics — qui accueillent près de la moitié des résidents et souvent les plus modestes — sont dans une situation financière alarmante. Selon la Fédération hospitalière de France (FHF), 85 % d’entre eux sont en déficit, avec une aggravation de 60 % en un an. Des menaces de fermeture touchent des établissements dans plusieurs départements, au risque de supprimer l’offre d’hébergement accessible dans des bassins de vie entiers.
Et le pic n’est pas atteint. La DREES estime que 365 000 places en EHPAD supplémentaires seront nécessaires d’ici 2050, et que 150 000 à 200 000 emplois devront être créés dans le secteur de l’aide aux personnes âgées. Or, le Plan Grand Âge — promis par Emmanuel Macron dès 2018 pour anticiper ce vieillissement — a été reporté à plusieurs reprises sans jamais aboutir.
Comme l’ont révélé les municipales de mars 2026, que Regards Actuels a suivies article par article, des communes entières se vident pendant que d’autres débordent. Derrière les résultats électoraux — nombreuses communes à liste unique, abstention élevée chez les 25-34 ans —, c’est la carte démographique du pays qui se redessine.
Le sujet fantôme de la présidentielle 2027
La démographie est le sujet que personne ne met en tête d’affiche, mais qui conditionne tous les autres. Financer les retraites avec 1,4 cotisant par retraité exige soit une hausse des cotisations, soit une baisse des pensions, soit une augmentation de l’immigration de travail, soit un allongement de la durée de cotisation. Chacune de ces options est politiquement clivante.
Comme Regards Actuels le documente dans son suivi de la présidentielle 2027, les leçons des municipales — percée du RN dans les villes moyennes, effondrement de la participation — dessinent un électorat qui vieillit, se fragmente, et attend des réponses sur la santé, la dépendance et le pouvoir d’achat. La démographie est le fil rouge qui relie ces attentes.
Le congé de naissance de six mois par parent, annoncé par Emmanuel Macron dans le cadre du « réarmement démographique » de janvier 2024 et prévu pour 2026, est la mesure la plus visible. Mais les démographes s’accordent : les politiques natalistes peuvent infléchir une courbe, pas l’inverser. La France n’évitera pas le vieillissement. La question est de savoir si elle s’y prépare — ou si elle continue de reporter.











