- Le procès en appel du financement libyen se tient à Paris depuis le 16 mars 2026 — verdict attendu après le 27 mai
- Nicolas Sarkozy a été condamné en première instance à cinq ans ferme pour association de malfaiteurs en septembre 2025
- L'accusation repose sur deux rencontres secrètes de Guéant et Hortefeux avec Abdallah Senoussi, condamné à perpétuité pour l'attentat du DC-10 d'UTA (170 morts)
- Le 14 avril, Guéant contre-attaque par avocat interposé : « Je n'ai jamais reçu ni sollicité d'argent »
- Troisième dossier pénal de Sarkozy — déjà condamné définitivement dans les affaires Bismuth et Bygmalion
Nicolas Sarkozy, 71 ans, est jugé en appel à Paris depuis le 16 mars 2026 pour le financement présumé de sa campagne présidentielle de 2007 par le régime libyen de Mouammar Kadhafi. En première instance, en septembre 2025, le tribunal correctionnel l'avait condamné à cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteurs, sanctionnant ce qu'il qualifiait de « corruption au plus haut niveau » d'une « exceptionnelle gravité ».
Dix prévenus comparaissent. Le procès est prévu jusqu'au 27 mai. Sarkozy conteste toute corruption. L'affaire dure depuis plus d'une décennie.
Ce que la justice reproche à Sarkozy
Selon le jugement de première instance, un « pacte corruptif » aurait été scellé fin 2005 entre des proches de Nicolas Sarkozy et Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et chef des services de renseignements militaires libyens. Senoussi avait été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité par la cour d'assises de Paris en 1999 pour son rôle dans l'attentat contre le DC-10 d'UTA au-dessus du désert du Ténéré, le 19 septembre 1989. L'attentat avait fait 170 morts de 18 nationalités, dont 54 Français.
Le « pacte », selon l'accusation : la Libye financerait la campagne de Sarkozy en échange de la promesse d'une amnistie ou d'une grâce pour Senoussi, d'un retour de la Libye sur la scène internationale et du développement de la filière nucléaire en Libye.
Au cœur du dossier, deux « rencontres occultes ». Deux collaborateurs de Nicolas Sarkozy — Claude Guéant, alors directeur de cabinet au ministère de l'Intérieur, et Brice Hortefeux — ont chacun rencontré Senoussi en Libye — le 30 septembre et le 21 décembre 2005, en marge de déplacements officiels. Le tribunal a estimé qu'ils « n'ont donné aucune explication cohérente et crédible » de ces tête-à-tête, et que Sarkozy, leur « collaborateur le plus proche », ne pouvait pas ne pas en avoir eu connaissance.
Les preuves et leurs limites
Le tribunal a jugé « probants » les carnets de Choukri Ghanem, ancien ministre du Pétrole libyen dont le corps avait été retrouvé dans le Danube en 2012. Ces carnets détaillent trois flux financiers totalisant 6,5 millions d'euros, provenant de Bachir Saleh (patron du fonds souverain libyen), de Seif al-Islam Kadhafi (fils du dictateur, assassiné en février 2026) et de Senoussi.
Mais l'enquête n'a pas établi que cet argent avait effectivement atterri dans les comptes de campagne. C'est l'argument central de Sarkozy. Les juges de première instance ont estimé que le « pacte corruptif » était condamnable « indépendamment du fait qu'aucune somme ne soit in fine arrivée ».
Deux éléments ont été écartés par le tribunal. La « note Moussa Koussa », qui évoquait 50 millions d'euros de financement occulte et avait enflammé la campagne 2012 quand Mediapart l'avait publiée entre les deux tours : « le plus probable est que ce document soit un faux », selon le jugement. Les témoignages de l'intermédiaire Ziad Takieddine : « extrêmement variables ». Quant aux dignitaires libyens, leurs dépositions sont « souvent imprécises » et possiblement motivées par la vengeance contre celui qui avait lâché Kadhafi.
La défense de Sarkozy en appel
Le 17 mars, à l'ouverture, Sarkozy s'est dit « innocent » de tout « acte de corruption, ni de près ni de loin ». Sa stratégie en appel repose sur trois axes : l'absence de preuve que l'argent est arrivé, une « machination » du clan Kadhafi pour se venger, et la mise à distance de ses anciens proches.
Le 7 avril, Sarkozy a qualifié les rencontres de Guéant et Hortefeux avec Senoussi d'« erreur ». Le 9 avril, il s'est distancié encore davantage de Guéant, évoquant des « éléments apparus dans le dossier » qui ne pouvaient pas relever de son travail.
C'est ce changement de ligne qui a provoqué la riposte du 14 avril.
14 avril : Guéant contre-attaque
Claude Guéant, 81 ans, n'est pas en mesure de comparaître pour raisons de santé. Mais mardi, son avocat Me Philippe Bouchez El Ghozi s'est levé à l'audience et a passé deux heures à démonter la nouvelle stratégie de Sarkozy.
Il a lu une attestation écrite de Guéant : « Si, comme c'est vraisemblable, il est sous-entendu que l'intérêt personnel serait un intérêt financier, je tiens à affirmer que je n'ai jamais de ma vie reçu ni sollicité d'argent de quiconque. Le sous-entendre est grave. »
L'avocat a questionné le revirement de Sarkozy : comment celui qu'il qualifiait d'« honnête homme » en première instance ne le serait-il plus un an après ? « Peut-être qu'il m'a fallu un temps de digestion. Parfois j'ai trouvé que certaines choses étaient un peu indigestes », a répondu Sarkozy.
Guéant a aussi livré un épisode contesté par Sarkozy. Lors d'un dîner officiel à Tripoli en juillet 2007, Kadhafi aurait évoqué le sort de Senoussi. Sarkozy, fraîchement élu président, se serait tourné vers Guéant : « Claude, voyez cela. » Sarkozy dément catégoriquement : « Je suis heureux pour Claude Guéant qu'il ait retrouvé cette mémoire-là et qu'il soit suffisamment en forme pour se souvenir de ce qu'il s'est passé il y a 19 ans. »
170 morts, 36 ans de chagrin
Le 1er avril, les familles des victimes de l'attentat du DC-10 d'UTA ont témoigné. Onze femmes et un homme à la barre. 36 ans après l'explosion au-dessus du Ténéré.
Maryvonne Raveneau, veuve du pilote du vol UTA 772, à Sarkozy assis à deux mètres d'elle : « Le désert du Ténéré est imbibé du sang de 170 personnes assassinées par Senoussi. Ce même Senoussi rencontré par Guéant et Hortefeux. Personne ne fera croire que vous ne le saviez pas. »
Danièle Klein, portant la veste de son frère tué à 30 ans : « 170 morts, deux jours et demi de procès par contumace. Aucune des familles n'aura le droit de prendre la parole. Un procès d'avocats et de papier. »
Les « filles du DC-10 » estiment que la mémoire de leurs proches a été « sacrifiée sur l'autel des ambitions personnelles » et de la réconciliation franco-libyenne, concrétisée par la visite officielle de Kadhafi en France en décembre 2007. Françoise Tenenbaum-Klein : « Si par malchance, à la place de mon frère, quelqu'un de votre famille proche avait pris ce vol, accepteriez-vous de rencontrer, de dîner, de négocier avec son assassin ? »
Trois condamnations
Le procès libyen n'est pas isolé. Nicolas Sarkozy est déjà définitivement condamné dans deux autres affaires.
| Affaire | Condamnation | Statut |
|---|---|---|
| Bismuth (écoutes) | 3 ans dont 1 an ferme — corruption, trafic d'influence | Définitive (Cass. déc. 2024). Bracelet fév.-mai 2025. |
| Bygmalion | 1 an dont 6 mois ferme — financement illégal campagne 2012 | Définitive (Cass. nov. 2025). Confusion refusée le 9 mars 2026. Nouveau bracelet à purger. |
| Financement libyen | 5 ans ferme — association de malfaiteurs | En appel depuis le 16 mars 2026. ~3 semaines de détention effectuées. |
Le 9 mars, le tribunal a refusé de fusionner les peines Bygmalion et Bismuth. Sarkozy devra porter un nouveau bracelet électronique pour Bygmalion. Si l'appel du procès libyen confirme la condamnation de première instance, la peine de cinq ans ferme s'ajouterait aux deux précédentes.
Prochaines étapes
Le procès se poursuit à Paris jusqu'au 27 mai 2026. Les plaidoiries de la défense et du parquet sont attendues en mai. Le verdict sera rendu après cette date.
Cet article sera mis à jour à chaque audience significative.











