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Procès Sarkozy financement libyen :
la rupture avec Guéant

Au procès en appel du financement libyen présumé de la campagne, la rupture publique entre Nicolas Sarkozy et son ancien bras droit Claude Guéant s'est jouée à la barre. Phase d'interrogatoires et plaidoiries achevées, verdict attendu.

Mis à jour le jeudi 28 mai 2026 — 09h53
11 min
Nicolas Sarkozy quittant le tribunal lors du procès en appel du financement libyen présumé de sa campagne de 2007
Nicolas Sarkozy au procès en appel du financement libyen, à Paris.© Thomas Samson / AFP
Mise à jour — 2 mai 2026. La phase d'interrogatoires s'est achevée le 29 avril, jour de la cinquième et dernière comparution de Nicolas Sarkozy. À la barre, l'ancien président a tenté d'arrondir les angles avec Claude Guéant, après les avoir tendus le 14 avril. Le 1er mai, Mediapart publie une enquête signée Fabrice Arfi et Karl Laske sur les « faux calculs » de Sarkozy. Les plaidoiries des parties civiles, du parquet général et de la défense se déroulent en mai. Verdict mis en délibéré au 30 novembre 2026.

Nicolas Sarkozy, 71 ans, est jugé en appel à Paris depuis le 16 mars 2026 pour le financement présumé de sa campagne présidentielle de 2007 par le régime libyen de Mouammar Kadhafi. En première instance, le 25 septembre 2025, le tribunal correctionnel l'avait condamné à cinq ans de prison ferme et 100 000 euros d'amende pour association de malfaiteurs, sanctionnant ce qu'il qualifiait de « corruption au plus haut niveau » d'une « exceptionnelle gravité ».

Dix prévenus comparaissent. L'audience s'est achevée le 27 mai 2026. Sarkozy conteste toute corruption. L'enquête, ouverte en 2013, dure depuis plus de douze ans.

Ce que la justice reproche à Sarkozy

Selon le jugement de première instance, un « pacte corruptif » aurait été scellé fin 2005 entre des proches de Nicolas Sarkozy et Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et chef des services de renseignements militaires libyens. Senoussi avait été condamné par contumace à la réclusion criminelle à perpétuité par la cour d'assises de Paris le 10 mars 1999, pour son rôle dans l'attentat contre le DC-10 d'UTA au-dessus du désert du Ténéré, le 19 septembre 1989. L'attentat avait fait 170 morts de 18 nationalités, dont 54 Français.

Le « pacte », selon l'accusation : la Libye financerait la campagne de Sarkozy en échange d'une promesse d'amnistie ou de grâce pour Senoussi, du retour de la Libye sur la scène internationale et du développement de la filière nucléaire libyenne.

Au cœur du dossier, deux « rencontres occultes ». Deux collaborateurs de Nicolas Sarkozy — Claude Guéant, alors directeur de cabinet au ministère de l'Intérieur, et Brice Hortefeux — ont chacun rencontré Senoussi en Libye, le 30 septembre et le 21 décembre 2005, en marge de déplacements officiels. Le tribunal a estimé qu'ils « n'ont donné aucune explication cohérente et crédible » de ces tête-à-tête, et que Sarkozy, dont ils étaient « les plus proches collaborateurs », ne pouvait pas l'ignorer.

Les preuves et leurs limites

Le tribunal de première instance a jugé « probants » les carnets de Choukri Ghanem, ancien Premier ministre puis ministre du Pétrole libyen, dont le corps a été retrouvé dans le Danube à Vienne le 29 avril 2012. Ces carnets détaillent trois flux financiers totalisant 6,5 millions d'euros, attribués à Bachir Saleh (alors patron du fonds souverain libyen), Saïf al-Islam Kadhafi (fils du dictateur, assassiné le 3 février 2026 à Zintan) et Abdallah Senoussi.

Mais l'enquête n'a jamais établi que cet argent avait été versé sur les comptes de la campagne. C'est l'argument central de Sarkozy. Les juges de première instance ont estimé que le « pacte corruptif » était condamnable « indépendamment du fait qu'aucune somme ne soit in fine arrivée ».

Deux pièces ont été écartées du dossier. La « note Moussa Koussa », évoquant 50 millions d'euros de financement occulte et publiée par Mediapart entre les deux tours de la présidentielle 2012 : « le plus probable est que ce document soit un faux », a tranché le jugement. Les témoignages de l'intermédiaire Ziad Takieddine — mort deux jours avant le verdict de première instance — ont été qualifiés d'« extrêmement variables ». Quant aux dépositions des anciens dignitaires libyens, les juges les ont jugées « souvent imprécises » et possiblement motivées par la rancœur contre l'homme qui avait lâché Kadhafi en 2011.

La défense de Sarkozy en appel

Le 17 mars, à l'ouverture, Sarkozy s'est dit « innocent » de tout « acte de corruption, ni de près ni de loin ». Sa stratégie en appel repose sur trois axes : l'absence de preuve d'une arrivée d'argent, une « machination » du clan Kadhafi visant à se venger, et la mise à distance progressive de ses anciens proches.

Le 7 avril, il qualifie les rencontres de Guéant et Hortefeux avec Senoussi d'« erreur ». Deux jours plus tard, le 9 avril, il pousse la distance d'un cran avec Guéant, évoquant des « éléments apparus dans le dossier » qui ne pouvaient relever, selon lui, que d'initiatives personnelles. C'est ce changement de ligne qui déclenche la riposte du 14 avril.

14 avril : Guéant contre-attaque par avocat interposé

Claude Guéant, 81 ans, n'a pas pu comparaître pour raisons de santé. Mardi 14 avril, son avocat Me Philippe Bouchez El Ghozi se lève à l'audience et passe deux heures à démonter la nouvelle stratégie de l'ancien président.

Il lit une attestation écrite signée Guéant : « Si, comme c'est vraisemblable, il est sous-entendu que l'intérêt personnel serait un intérêt financier, je tiens à affirmer que je n'ai jamais de ma vie reçu ni sollicité d'argent de quiconque. Le sous-entendre est grave. »

L'avocat questionne le revirement de Sarkozy : comment celui qu'il qualifiait d'« honnête homme » en première instance ne le serait-il plus un an après ? « Peut-être qu'il m'a fallu un temps de digestion. Parfois j'ai trouvé que certaines choses étaient un peu indigestes », répond Sarkozy.

L'attestation rapporte aussi un épisode contesté. Lors d'un dîner officiel à Tripoli en juillet 2007, Kadhafi aurait évoqué le sort de Senoussi. Sarkozy, fraîchement élu président, se serait tourné vers Guéant : « Claude, voyez cela. » Sarkozy dément catégoriquement : « Je suis heureux pour Claude Guéant qu'il ait retrouvé cette mémoire-là et qu'il soit suffisamment en forme pour se souvenir de ce qu'il s'est passé il y a 19 ans. » En pleine audience, il ajoute : « L'association de malfaiteurs, là, c'est trop pour moi. »

29 avril – 1er mai : revirement et « faux calculs »

Le 29 avril, Nicolas Sarkozy se présente pour la cinquième et dernière fois à la barre. Le ton change. L'ancien président se dit « touché de savoir que Claude Guéant n'est pas là et qu'il souffre » et tente d'« arrondir les angles » avec son ex-bras droit, selon les comptes rendus de France Info et de Radio France. Le revirement est notable : deux semaines plus tôt, c'est lui qui semblait préparer une rupture publique.

La conciliation reste partielle. Sur l'épisode du dîner de Tripoli, en juillet 2007, Sarkozy continue de contredire Guéant : il maintient n'avoir jamais demandé qu'on s'occupe du sort de Senoussi, et soutient que Kadhafi n'a pas non plus abordé ce sujet en sa présence.

Le 1er mai, Mediapart publie une longue enquête signée Fabrice Arfi et Karl Laske, intitulée « Les faux calculs de Nicolas Sarkozy ». Le journal y revient sur les éléments chronologiques qui, selon lui, fragilisent la ligne de défense de l'ancien président. France 24, le même jour, résume l'effet d'ensemble : la défense ressort « affaiblie » de cette dernière séquence.

Le procès aborde maintenant sa phase finale. Les parties civiles, dont les familles des victimes du DC-10 d'UTA, plaident en mai. Le parquet général présentera ensuite ses réquisitions. Les avocats de la défense plaideront en dernier. Audience close le 27 mai 2026 ; délibéré au 30 novembre.

170 morts, 36 ans de chagrin

Le 1er avril, les familles des victimes du DC-10 d'UTA ont témoigné. Onze femmes et un homme à la barre. Trente-six ans après l'explosion au-dessus du Ténéré.

Maryvonne Raveneau, veuve du commandant de bord du vol UTA 772, à Sarkozy assis à deux mètres d'elle : « Le désert du Ténéré est imbibé du sang de 170 personnes assassinées par Senoussi. Ce même Senoussi rencontré par Guéant et Hortefeux. Personne ne fera croire que vous ne le saviez pas. »

Danièle Klein, portant la veste de son frère tué à 30 ans : « 170 morts, deux jours et demi de procès par contumace. Aucune des familles n'aura le droit de prendre la parole. Un procès d'avocats et de papier. »

Les « filles du DC-10 » estiment que la mémoire de leurs proches a été « sacrifiée sur l'autel des ambitions personnelles » et de la réconciliation franco-libyenne, concrétisée par la visite officielle de Kadhafi en France en décembre 2007. Françoise Tenenbaum-Klein : « Si par malchance, à la place de mon frère, quelqu'un de votre famille proche avait pris ce vol, accepteriez-vous de rencontrer, de dîner, de négocier avec son assassin ? »

Trois dossiers, trois condamnations

Le procès libyen n'est pas isolé. Nicolas Sarkozy est déjà définitivement condamné dans deux autres affaires.

Affaire Condamnation Statut
Bismuth (écoutes) 3 ans dont 1 an ferme — corruption, trafic d'influence Définitive (Cassation, 18 déc. 2024). Bracelet électronique 7 fév. – 14 mai 2025.
Bygmalion 12 mois dont 6 avec sursis — financement illégal de la campagne 2012 Définitive (Cassation, 26 nov. 2025). Confusion refusée le 9 mars 2026. Nouveau bracelet à purger.
Financement libyen 5 ans ferme — association de malfaiteurs (acquitté de corruption) En appel du 16 mars au 27 mai 2026 ; délibéré le 30 novembre 2026. Détention provisoire effectuée du 21 oct. au 10 nov. 2025.

Le 9 mars 2026, le tribunal a refusé de fusionner les peines Bygmalion et Bismuth. Sarkozy doit donc purger un nouveau bracelet électronique pour Bygmalion. Si l'arrêt d'appel confirme la condamnation libyenne, la peine de cinq ans ferme s'ajouterait aux deux précédentes — un cumul inédit pour un ancien président de la République.

Derniers mots : Hortefeux « moralement à terre », la défense plaide la relaxe

Le procès en appel, ouvert mi-mars, touche à sa fin. Mardi 26 mai, dans ses derniers mots devant la cour d'appel de Paris, l'ancien ministre Brice Hortefeux s'est décrit comme un homme « physiquement debout » mais « moralement à terre », usé par l'affaire du financement libyen présumé de la campagne victorieuse de 2007 de Nicolas Sarkozy. « À terre de voir l'engagement de sa vie soupçonné », « de voir son intégrité mise en cause », a-t-il dit.

Son avocate, Florence Bourg, venait de demander sa relaxe — comme l'avait fait l'avocat d'Éric Woerth, Jean-Yves Le Borgne, pour l'ancien trésorier de la campagne. Le 13 mai, le parquet général avait requis quatre ans de prison, dont deux avec sursis, contre Brice Hortefeux pour association de malfaiteurs, et dix mois avec sursis contre Éric Woerth, relaxé en première instance du délit de complicité de financement politique illégal. L'affaire est désormais entre les mains de la cour.

Le procès en appel s'est achevé le 27 mai 2026 avec les plaidoiries de la défense de Nicolas Sarkozy. Le parquet général a requis sept ans d'emprisonnement contre l'ancien président, 71 ans, pour association de malfaiteurs, corruption et financement illégal de campagne — la peine la plus lourde demandée contre les dix prévenus, devant les six ans visant Claude Guéant. Avant de se retirer, le président de la cour, Olivier Géron, a fixé le délibéré au 30 novembre.

Appelé une dernière fois à la barre, Sarkozy a lancé : « je ne peux pas croire que dans la France de 2026, un homme soit condamné à sept ans de prison pour des faits qu'il n'a pas commis et contre lequel, après 14 ans d'enquête, il n'y a aucune preuve ». Marqué par les vingt jours passés à la prison de la Santé à l'automne 2025, il a dit vouloir attendre la décision « pas comme un ancien président de la République mais comme un homme qui va se demander tous les jours en se réveillant, tous les soirs en se couchant : est-ce que je vais y retourner ? ».

Trois scénarios pour le verdict

La cour d'appel de Paris peut, en théorie, infirmer ou confirmer chacun des chefs retenus en première instance. Trois scénarios principaux se dessinent.

1. Confirmation pleine. La cour valide la condamnation à cinq ans ferme pour association de malfaiteurs. Sarkozy peut former un pourvoi en cassation. Le mandat de dépôt à effet différé, prononcé en première instance, peut être à nouveau requis et appliqué.

2. Confirmation atténuée. La cour reconnaît l'association de malfaiteurs mais réduit la peine, par exemple en convertissant une partie en sursis ou en aménagement sous bracelet électronique. Une issue de cette nature reste possible, l'absence de trace d'arrivée des fonds restant l'argument le plus solide de la défense.

3. Relaxe. La cour estime que les éléments retenus contre Sarkozy ne suffisent pas à caractériser l'association de malfaiteurs. Cas le moins probable au vu des motivations détaillées du jugement de première instance, mais possible si la défense convainc sur l'absence de preuve directe.

Quelle que soit l'issue, un autre volet de l'affaire libyenne reste à juger : Sarkozy doit comparaître séparément pour corruption présumée du principal témoin du dossier, Ziad Takieddine, en lien avec les rétractations de l'intermédiaire avant sa mort à Beyrouth le 23 septembre 2025.

L'essentiel

  • Le procès en appel du financement libyen s'est tenu à Paris du 16 mars au 27 mai 2026 ; la cour rendra sa décision le 30 novembre 2026.
  • Nicolas Sarkozy a été condamné en première instance, le 25 septembre 2025, à cinq ans ferme pour association de malfaiteurs.
  • L'accusation repose sur deux rencontres secrètes de Guéant et Hortefeux avec Abdallah Senoussi en 2005, condamné à perpétuité pour l'attentat du DC-10 d'UTA (170 morts).
  • Le 29 avril, Sarkozy clôt cinq comparutions par un revirement : il « tente d'arrondir les angles » avec Guéant après les avoir tendus le 14 avril.
  • Troisième dossier pénal de Sarkozy — déjà condamné définitivement dans les affaires Bismuth (déc. 2024) et Bygmalion (nov. 2025).

Questions fréquentes

Pourquoi Nicolas Sarkozy est-il jugé en appel à Paris en 2026 ?
Parce qu'il a fait appel de sa condamnation à cinq ans de prison ferme prononcée le 25 septembre 2025 par le tribunal correctionnel de Paris, dans le dossier du financement libyen présumé de sa campagne 2007. L'appel suspend l'exécution de la peine de fond, mais Sarkozy a malgré tout été incarcéré en exécution provisoire du 21 octobre au 10 novembre 2025, avant d'être remis en liberté sous contrôle judiciaire par la cour d'appel.
Quelle est la peine encourue ?
La peine maximale pour association de malfaiteurs en lien avec une infraction punie de plus de cinq ans est de dix ans de prison et 150 000 euros d'amende. La cour d'appel peut confirmer, alourdir ou réduire la peine prononcée en première instance. Elle peut aussi, en théorie, relaxer, mais ce cas est rare lorsque le tribunal a livré un jugement aussi détaillé qu'en septembre 2025.
Quel est le rôle d'Abdallah Senoussi dans l'affaire ?
Abdallah Senoussi est le beau-frère de Kadhafi et l'ancien chef des services de renseignements militaires libyens. Il a été condamné par contumace à la réclusion criminelle à perpétuité par la cour d'assises de Paris en 1999 pour son rôle dans l'attentat contre le DC-10 d'UTA (170 morts en 1989). Selon l'accusation, le « pacte corruptif » de 2005 visait notamment à obtenir une amnistie ou une grâce pour lui.
Quelle est la date du verdict ?
Le procès en appel s'est achevé le 27 mai 2026 et le président de la cour, Olivier Géron, a mis sa décision en délibéré. L'arrêt sera rendu le 30 novembre 2026.
Quelles autres affaires Nicolas Sarkozy a-t-il déjà perdues ?
Deux. Affaire Bismuth (écoutes) : trois ans dont un ferme, condamnation définitive en décembre 2024 ; bracelet électronique exécuté de février à mai 2025. Affaire Bygmalion (financement illégal de la campagne 2012) : un an dont six mois ferme, condamnation définitive en novembre 2025 ; nouveau bracelet à purger après le refus de confusion le 9 mars 2026.

Thomas Renaud

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