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Financement libyen :
ce que la justice reproche à Nicolas Sarkozy

Accusé d'avoir laissé la Libye de Kadhafi financer sa campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy a été condamné en première instance, puis a fait appel. Preuves contestées, victimes du DC-10, présomption d'innocence : ce que dit le dossier.

Mis à jour le mardi 30 juin 2026 — 21h17
7 min
Nicolas Sarkozy quittant le tribunal lors du procès en appel du financement libyen présumé de sa campagne de 2007.
Nicolas Sarkozy au procès en appel du financement libyen, à Paris.© Thomas Samson / AFP

Nicolas Sarkozy, 71 ans, a été condamné en première instance, le 25 septembre 2025, à cinq ans de prison ferme et 100 000 euros d'amende pour association de malfaiteurs, dans l'affaire du financement présumé de sa campagne présidentielle de 2007 par la Libye de Mouammar Kadhafi. Il a fait appel et conteste toute corruption : son procès en appel s'est tenu à Paris du 16 mars au 27 mai 2026, et la cour d'appel rendra son arrêt le 30 novembre. D'ici là, la présomption d'innocence s'applique.

Dix prévenus comparaissaient, dont ses anciens proches Claude Guéant et Brice Hortefeux. Le parquet général a requis sept ans de prison contre l'ancien président — la peine la plus lourde du dossier. Retour sur ce que la justice lui reproche, l'état des preuves, et ce qui peut sortir du délibéré.

Ce que la justice reproche à Sarkozy

Selon le jugement de première instance, un « pacte corruptif » aurait été scellé fin 2005 entre des proches de Nicolas Sarkozy et Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et chef des renseignements militaires libyens. Senoussi avait été condamné par contumace à la perpétuité par la cour d'assises de Paris, en 1999, pour son rôle dans l'attentat contre le DC-10 d'UTA — 170 morts, dont 54 Français, au-dessus du désert du Ténéré, le 19 septembre 1989.

Le pacte supposé : la Libye financerait la campagne en échange d'une promesse de grâce pour Senoussi, du retour de Tripoli sur la scène internationale et d'une coopération nucléaire. Au cœur du dossier, deux « rencontres occultes » — Claude Guéant, alors directeur de cabinet à l'Intérieur, et Brice Hortefeux ont chacun rencontré Senoussi en Libye, les 30 septembre et 21 décembre 2005, en marge de déplacements officiels. Le tribunal a jugé qu'ils « n'ont donné aucune explication cohérente et crédible » de ces tête-à-tête, et que Sarkozy, dont ils étaient les plus proches collaborateurs, ne pouvait l'ignorer.

Les preuves, et leurs limites

Le tribunal a jugé « probants » les carnets de Choukri Ghanem, ancien ministre libyen du Pétrole retrouvé mort dans le Danube en 2012 : ils détaillent trois flux totalisant 6,5 millions d'euros. Mais l'enquête n'a jamais établi que cet argent ait atterri sur les comptes de la campagne — l'argument central de la défense. Les juges ont estimé que le pacte était condamnable « indépendamment du fait qu'aucune somme ne soit in fine arrivée ».

Plusieurs pièces ont été écartées. La « note Moussa Koussa », qui évoquait 50 millions d'euros et avait été publiée par Mediapart entre les deux tours de la présidentielle de 2012, est « le plus probable[ment] un faux », selon le jugement. Les déclarations de l'intermédiaire Ziad Takieddine — mort deux jours avant le verdict de première instance — ont été qualifiées d'« extrêmement variables », et les dépositions d'anciens dignitaires libyens jugées « souvent imprécises », possiblement nourries par la rancœur contre l'homme qui avait lâché Kadhafi en 2011.

Guéant : la distance, puis le rapprochement

En appel, la défense de Sarkozy a reposé sur trois axes : l'absence de preuve d'une arrivée d'argent, une « machination » du clan Kadhafi pour se venger, et une mise à distance de ses anciens proches. Qualifiant d'« erreur » les rencontres de Guéant et Hortefeux avec Senoussi, il a laissé entendre qu'elles relevaient d'initiatives personnelles.

Claude Guéant, 81 ans, absent pour raisons de santé, a riposté par une attestation lue à l'audience par son avocat : « Je n'ai jamais de ma vie reçu ni sollicité d'argent de quiconque. Le sous-entendre est grave. » Le texte rappelait un dîner officiel à Tripoli, en juillet 2007, où Kadhafi aurait évoqué le sort de Senoussi et où Sarkozy se serait tourné vers lui : « Claude, voyez cela. » Sarkozy dément, et lâche à la barre : « L'association de malfaiteurs, là, c'est trop pour moi. » À sa dernière comparution, le 29 avril, le ton s'adoucit : il se dit « touché » de savoir Guéant souffrant et cherche à « arrondir les angles » avec son ancien bras droit.

170 morts, 36 ans d'attente

Le 1er avril, les familles des victimes du DC-10 d'UTA ont témoigné — onze femmes et un homme à la barre, trente-six ans après l'explosion au-dessus du Ténéré. Maryvonne Raveneau, veuve du commandant de bord, à Sarkozy assis à deux mètres d'elle : « Le désert du Ténéré est imbibé du sang de 170 personnes assassinées par Senoussi. Ce même Senoussi rencontré par Guéant et Hortefeux. Personne ne fera croire que vous ne le saviez pas. »

Danièle Klein, vêtue de la veste de son frère tué à 30 ans : « 170 morts, deux jours et demi de procès par contumace. Un procès d'avocats et de papier. » Pour ces familles, la mémoire de leurs proches a été « sacrifiée sur l'autel » de la réconciliation franco-libyenne, scellée par la visite de Kadhafi à Paris en décembre 2007.

Trois condamnations, un cumul inédit

Le dossier libyen n'est pas isolé : Nicolas Sarkozy est déjà définitivement condamné dans deux affaires.

AffaireCondamnationStatut
Bismuth (écoutes)3 ans dont 1 an ferme — corruption, trafic d'influenceDéfinitive (Cassation, déc. 2024) ; bracelet électronique purgé en 2025.
Bygmalion12 mois dont 6 avec sursis — financement illégal de la campagne 2012Définitive (Cassation, nov. 2025) ; confusion des peines refusée.
Financement libyen5 ans ferme — association de malfaiteurs (acquitté de corruption)En appel (16 mars – 27 mai 2026) ; arrêt le 30 novembre 2026. Détention provisoire de vingt jours à l'automne 2025.

Début 2026, la justice a refusé de fusionner les peines Bygmalion et Bismuth ; Sarkozy doit purger un nouveau bracelet électronique. Si l'arrêt d'appel confirme la condamnation libyenne, les cinq ans s'ajouteraient — un cumul sans précédent pour un ancien président de la République, déjà le premier à avoir été incarcéré. Ailleurs en Europe, d'autres anciens dirigeants affrontent la justice, comme l'ex-chef du gouvernement espagnol José Luis Rodríguez Zapatero.

Sept ans requis, la défense plaide la relaxe

L'audience s'est achevée le 27 mai 2026. Le parquet général a requis sept ans de prison contre l'ancien président pour association de malfaiteurs, corruption et financement illégal — la peine la plus lourde demandée contre les dix prévenus, devant six ans contre Claude Guéant et quatre ans, dont deux avec sursis, contre Brice Hortefeux. La défense a plaidé la relaxe, comme les avocats d'Éric Woerth, ancien trésorier de campagne.

Appelé une dernière fois à la barre, Sarkozy a lancé : « Je ne peux pas croire que dans la France de 2026, un homme soit condamné à sept ans de prison pour des faits qu'il n'a pas commis et contre lequel, après quatorze ans d'enquête, il n'y a aucune preuve. » Marqué par ses vingt jours de détention, il a dit vouloir attendre la décision « comme un homme qui va se demander tous les jours en se réveillant, tous les soirs en se couchant : est-ce que je vais y retourner ? ».

Trois scénarios pour le 30 novembre

La cour d'appel peut confirmer ou infirmer chacun des chefs retenus en première instance. Trois issues se dessinent. Une confirmation pleine de la peine de cinq ans ferme, qui ouvrirait la voie à un pourvoi en cassation et à un nouveau mandat de dépôt. Une confirmation atténuée, qui reconnaîtrait l'association de malfaiteurs tout en réduisant ou aménageant la peine — l'absence de trace d'argent versé restant l'argument le plus solide de la défense. Ou une relaxe, si la cour juge les éléments insuffisants : l'hypothèse la moins probable au vu des motivations détaillées de la première instance, mais celle que la défense espère arracher sur le terrain de la preuve.

Quelle que soit l'issue, l'affaire libyenne ne s'arrêtera pas là : Nicolas Sarkozy doit être jugé séparément pour corruption présumée de Ziad Takieddine, en lien avec les rétractations de l'intermédiaire avant sa mort, à Beyrouth, en septembre 2025.

L'essentiel

  • Nicolas Sarkozy a été condamné en première instance, le 25 septembre 2025, à cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteurs ; il a fait appel et conteste toute corruption.
  • L'accusation décrit un « pacte corruptif » noué en 2005 avec le régime de Kadhafi, via deux rencontres de ses proches Guéant et Hortefeux avec Abdallah Senoussi — mais aucune trace d'argent versé à la campagne n'a été établie.
  • Le parquet général a requis sept ans de prison contre l'ancien président ; la cour d'appel de Paris rend son arrêt le 30 novembre 2026.

Questions fréquentes

De quoi Nicolas Sarkozy est-il accusé ?
D'avoir laissé sceller, en 2005, un « pacte corruptif » avec le régime libyen de Mouammar Kadhafi : un financement occulte de sa campagne présidentielle de 2007 en échange de contreparties. Il a été condamné en première instance pour association de malfaiteurs et conteste toute corruption.
A-t-il déjà été condamné dans cette affaire ?
En première instance : le 25 septembre 2025, le tribunal l'a condamné à cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteurs, tout en l'acquittant de corruption. Il a fait appel ; la présomption d'innocence s'applique jusqu'à l'arrêt de la cour d'appel, attendu le 30 novembre 2026.
L'argent libyen est-il arrivé sur les comptes de campagne ?
L'enquête ne l'a jamais établi, et c'est l'argument central de la défense. Les juges de première instance ont estimé que le pacte était condamnable « indépendamment du fait qu'aucune somme ne soit in fine arrivée ».
Qu'a requis le parquet en appel ?
Sept ans de prison contre Nicolas Sarkozy pour association de malfaiteurs, corruption et financement illégal — la peine la plus lourde demandée contre les dix prévenus, devant les six ans visant Claude Guéant.
Sarkozy est-il condamné dans d'autres dossiers ?
Oui, définitivement dans deux affaires : les écoutes (Bismuth) et le financement de sa campagne de 2012 (Bygmalion). Le dossier libyen est le troisième, et le seul encore non définitif.

Thomas Renaud

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