On ne la trouve dans aucun bilan du ministère de la Santé. Elle n'a pas de code dans la classification internationale des maladies. Elle ne se dépiste pas en pharmacie. Elle ne se transmet pas par gouttelettes.
Pourtant, elle touche neuf Français sur dix.
L'anxiété de guerre — war anxiety, comme l'appellent les Anglo-Saxons — est devenue le bruit de fond de tout le printemps 2026. Une peur diffuse qui ne se traite ni par antibiotique ni par décret, mais qui s'installe nuit après nuit, alerte après alerte.
Trois mois après l'ouverture du conflit Iran-États-Unis le 28 février, l'horizon ne s'est pas dégagé. Le cessez-le-feu du 8 avril vacille — dans la nuit du 27 au 28 mai, les États-Unis ont abattu quatre drones iraniens et frappé une station de contrôle à Bandar Abbas ; les Gardiens de la Révolution ont riposté en visant une base américaine, le Koweït activant ses défenses anti-aériennes. Le baril de Brent oscille entre 95 et 100 dollars. Le front libanais s'étend à toute la zone sud du fleuve Zahrani, déclarée « zone de combat » par Israël. Tant que le décor géopolitique reste suspendu, l'anxiété reste alimentée.
87 % d'inquiets : ce que les sondages mesurent sans le nommer
Le chiffre vient du sondage ELABE pour BFMTV, réalisé en ligne les 31 mars et 1er avril 2026 auprès de 1 000 adultes représentatifs de la population française âgée de 18 ans et plus.
87 % des sondés se déclarent inquiets face à la guerre au Moyen-Orient. 44 % se disent « très inquiets » — un bond de 12 points en deux semaines, l'enquête précédente du 18 mars indiquant 32 % de très inquiets.
D'autres chiffres complètent le tableau. 90 % des Français craignent un impact négatif sur leur pouvoir d'achat. 82 % considèrent que le conflit augmente le risque d'attentat en France. 57 % jugent négativement l'offensive israélo-américaine contre l'Iran.
Ce ne sont pas des chiffres d'opinion politique. Ce sont des indicateurs de souffrance psychique massive. Quand une telle proportion de la population exprime une inquiétude durable, l'analyse bascule du registre de la préoccupation citoyenne à celui de la santé publique.
Qu'est-ce que la war anxiety ? Définition et symptômes
La war anxiety n'est pas un diagnostic psychiatrique reconnu par le DSM-5-TR (American Psychiatric Association, mars 2022) ni par la CIM-11 (OMS, en vigueur depuis le 1er janvier 2022). Le concept est apparu dans la littérature scientifique anglo-saxonne après le déclenchement de la guerre Russie-Ukraine en février 2022, pour décrire un état de stress chronique lié à un contexte géopolitique perçu comme menaçant.
Les médecins généralistes français signalent depuis fin février 2026 une augmentation marquée des consultations pour des symptômes communs.
- Insomnies à 3 heures du matin avec ruminations sur les actualités
- Irritabilité au travail, à la maison, dans la file d'attente
- Difficulté à se concentrer sur des tâches qui ne posaient pas problème six mois plus tôt
- Défilement compulsif des alertes sur le téléphone — le doomscrolling documenté par les chercheurs en psychologie depuis la pandémie de COVID-19
- Tensions corporelles : maux de tête, douleurs dorsales, troubles digestifs sans cause organique identifiée
Pris isolément, chacun de ces signes paraît banal. Leur accumulation, sur plusieurs semaines consécutives et dans une population non clinique, ne l'est pas.
Antoine Pelissolo, professeur de psychiatrie à l'hôpital Henri-Mondor (Créteil) et chef de service, spécialiste des troubles anxieux depuis plus de vingt ans, a publié dans Euronews Health des recommandations pratiques pour distinguer la simple inquiétude de l'anxiété chronique nécessitant une consultation.
Triple anxiété : guerre, prix, climat — la convergence française de 2026
Ce qui rend la situation du printemps 2026 sans précédent en France, c'est la convergence simultanée de trois sources d'angoisse qui se nourrissent mutuellement.
La première est géopolitique. La guerre Iran de 2026 ouverte le 28 février, le blocage du détroit d'Ormuz, les menaces nucléaires, les recherches Google sur la mobilisation générale qui ont explosé, les discussions sur une troisième guerre mondiale qui ne sont plus l'apanage des survivalistes.
Trois mois de conflit ont suffi pour installer dans l'opinion l'idée que le pire est non seulement possible, mais peut-être probable. La série d'éliminations ciblées de chefs militaires à Gaza et au Liban, dont celle du nouveau chef du Hamas Mohammed Odeh le 26 mai, alimente ce sentiment d'enchaînement.
La deuxième est économique. L'inflation liée à la guerre n'est pas théorique. Elle se lit sur chaque ticket de caisse, chaque facture d'électricité, chaque affichage de prix à la pompe. Le pouvoir d'achat reste la première préoccupation déclarée par 90 % des Français selon le même sondage ELABE.
La troisième est climatique. L'éco-anxiété, déjà documentée chez les 18-30 ans depuis 2019, se superpose désormais à l'anxiété de guerre chez des populations qui n'y étaient pas sujettes. Quand un retraité du Lot-et-Garonne s'inquiète à la fois du prix du fioul, de la sécheresse à venir et d'un conflit qui pourrait dégénérer, ce n'est pas de la fragilité. C'est de la lucidité à laquelle le système de santé n'offre aucune réponse adaptée.
Doomscrolling et impuissance apprise : le mécanisme psychique de 2026
Deux concepts cliniques aident à comprendre la mécanique de l'anxiété de guerre. Le premier est le doomscrolling, néologisme apparu sur Twitter en octobre 2018 et popularisé en 2020 par la journaliste américaine Karen Ho (Quartz) pendant la pandémie de COVID-19 : le défilement compulsif des contenus négatifs en ligne, surtout au coucher et au réveil.
Plusieurs études publiées depuis 2021 documentent l'effet du doomscrolling sur le sommeil, l'humeur et la perception du monde. Le cerveau, exposé en continu à des signaux de menace, maintient un niveau d'éveil élevé même lorsque la menace immédiate est absente. Le sommeil devient fragmenté. L'angoisse au réveil est précédée par les premières alertes consultées avant le lever.
Le second concept est l'impuissance apprise, théorisée par les psychologues américains Martin Seligman et Steven Maier à partir de 1967 à l'Université de Pennsylvanie, puis formalisée par Seligman dans son livre Helplessness (1975). Quand un individu perçoit que les menaces qui l'entourent échappent à tout contrôle personnel, il cesse progressivement de chercher des solutions. Il subit. Et il s'abîme.
L'anxiété de guerre de 2026 mêle ces deux mécanismes : information continue qui maintient l'éveil, plus sentiment d'impuissance face à des événements qui se déroulent à des milliers de kilomètres et sur lesquels chaque citoyen pris individuellement n'a aucune prise.
Les enfants : les signaux que les enseignants signalent
Une dimension est encore peu documentée mais signalée par les enseignants depuis mars 2026 : la transmission de l'anxiété aux enfants.
Cauchemars liés à la guerre. Questions sur les bombes, les sirènes, les abris. Refus d'aller à l'école certains matins. Régressions chez les plus jeunes (énurésie, peur du noir).
Quand un élève de CM2 demande à son professeur si les bombes peuvent tomber en France, la réponse « non, ne t'inquiète pas » ne suffit plus. Parce que le professeur, lui aussi, se la pose.
Les psychologues de l'Éducation nationale sont en sous-effectif chronique en France — environ un PsyEN pour 1 500 élèves selon les dernières données du ministère, contre une moyenne européenne recommandée de 1 pour 1 000. Les organisations professionnelles françaises demandent un seuil de 1 pour 600-800 pour permettre un suivi individuel réel.
Mon Soutien Psy 2026 : ce qui a changé, ce que ça couvre
Le dispositif Mon Soutien Psy a été refondu en 2026 sur trois points concrets.
- 12 séances par an remboursées (contre 8 auparavant)
- 50 € par séance (contre 30 € auparavant), sans dépassement d'honoraires possible
- Accès direct au psychologue, sans ordonnance préalable du médecin traitant — depuis 2026
L'Assurance maladie prend en charge 60 % du coût de la séance. La complémentaire santé finance les 40 % restants si le contrat le permet. Le tiers payant intégral est généralisé à partir d'octobre 2026 selon le calendrier ministériel.
Cette évolution est une avancée mesurable. Elle reste très en deçà de ce qu'imposerait une crise d'anxiété de masse. Douze séances par an pour une anxiété de fond qui dure depuis trois mois et pourrait s'installer durablement ne suffisent pas à la majorité des patients en souffrance prolongée.
Et le dispositif n'inclut pas les psychiatres : pour un trouble anxieux nécessitant un suivi spécialisé ou un traitement médicamenteux, la consultation chez un psychiatre relève du secteur 1 ou 2 classique, avec ses délais et ses dépassements.
Quand consulter ? Les signaux d'alerte
L'inquiétude est une réaction normale à un contexte anxiogène. Elle devient problématique au-delà d'un certain seuil. Les psychiatres distinguent quatre signaux d'alerte qui justifient une consultation médicale.
- Durée supérieure à deux semaines sans amélioration spontanée, malgré les efforts pour limiter l'exposition aux informations.
- Altération du fonctionnement quotidien : impossibilité de travailler, de s'occuper de ses proches, de sortir.
- Symptômes physiques persistants : insomnie chronique, tachycardie, troubles digestifs sans cause organique.
- Pensées noires ou idées suicidaires, même fugaces.
En cas de pensée suicidaire, le numéro national de prévention du suicide est le 3114, accessible gratuitement 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 sur l'ensemble du territoire français, par téléphone ou par messagerie instantanée.
Trois gestes qui aident, selon les spécialistes
Ce qui fonctionne, d'après les recommandations convergentes des spécialistes français et internationaux, tient en trois principes pratiques.
Premier — s'informer sans se noyer. Une à deux consultations d'actualité par jour, à des horaires définis, suffisent. Le flux continu d'alertes pousse ensuite l'amygdale dans un état d'alerte permanent. Désactiver les notifications push d'actualité sur le téléphone est l'une des recommandations les plus citées.
Deuxième — maintenir les routines corporelles. Le petit-déjeuner régulier, l'activité physique modérée (30 minutes de marche par jour), le rythme de sommeil stable, l'hygiène alimentaire. Le corps sert d'ancrage quand le mental dérive.
Troisième — parler en face à face. Pas dans l'abstrait des réseaux sociaux, qui amplifient l'anxiété sans la nommer, mais dans un cadre qui permet l'aveu de vulnérabilité sans jugement. Les relations sociales restent le premier amortisseur du stress en période de crise selon la littérature sur la résilience collective.
En 2020, le confinement avait brisé ces liens. En 2026, ils sont intacts mais saturés. Les Français ne sont pas isolés. Ils sont épuisés d'avoir peur ensemble.
Ce que la France ne fait pas — et ce qu'elle pourrait faire
La santé mentale a été déclarée grande cause nationale 2026 par le gouvernement, en janvier — avant le déclenchement de la guerre. Le dispositif Mon Soutien Psy a été refondu mais pas dimensionné pour absorber une anxiété collective de cette ampleur.
Quatre leviers manquent dans la réponse française actuelle.
Une campagne nationale de communication grand public pour normaliser la consultation psychologique et destigmatiser l'anxiété. Le Royaume-Uni a lancé en 2019 la campagne Every Mind Matters portée par le NHS, étendue pendant la pandémie de COVID-19, qui propose des outils d'auto-évaluation en ligne et oriente vers les ressources adaptées.
Un renforcement de la médecine scolaire avec un seuil-cible national psychologue/élèves aligné sur les pays scandinaves.
Une formation accélérée des médecins généralistes au repérage et à la prise en charge des troubles anxieux modérés, dans un contexte de tension persistante sur les psychotropes et de saturation des psychiatres.
Un élargissement du forfait psychologue au-delà des 12 séances actuelles pour les patients dont l'anxiété persiste plus de trois mois — sans rendre le dispositif inflationniste, mais en évitant l'arrêt brutal d'un suivi qui commence à porter ses fruits.
Aucun de ces leviers n'a été activé fin mai 2026. La déclaration de grande cause nationale reste pour l'instant déclaratoire.
À retenir
- 87 % des Français déclarent une inquiétude face à la guerre, 44 % se disent « très inquiets » (sondage ELABE pour BFMTV des 31 mars-1er avril 2026), un niveau confirmé par les sondages IFOP et Ipsos publiés depuis. 85 % redoutent une extension régionale, 60 % une extension à l'Europe.
- La war anxiety n'est pas un diagnostic, mais un état de stress chronique mesuré par les sondages depuis 2022.
- Triple convergence : guerre, inflation, climat. Peu de populations en France échappent au croisement des trois.
- Mon Soutien Psy : 12 séances à 50 € en accès direct depuis 2026 — utile mais sous-dimensionné pour une crise de masse.
- Trois gestes utiles : s'informer sans se noyer, maintenir les routines corporelles, parler en face à face.
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Sources : ELABE — Sondage 31 mars-1er avril 2026 pour BFMTV · Euronews Health — War anxiety, recommandations Pr Pelissolo · Ameli — Mon Soutien Psy 2026 · Service Public — Mon Soutien Psy : augmentation des séances remboursées · CHU Henri-Mondor — Pr Antoine Pelissolo · Santé publique France — BEH Baromètre santé 2021 (épisodes dépressifs 18-24 ans) · 3114 — Numéro national de prévention du suicide











