On ne la trouve dans aucun bilan du ministère de la Santé. Elle n’a pas de code dans la classification internationale des maladies. Elle n’est pas contagieuse, ne se transmet pas par gouttelettes et ne se dépiste pas en pharmacie.
Pourtant, elle touche 87 % de la population française. L’anxiété de guerre — war anxiety, comme l’appellent déjà les Anglo-Saxons — est le bruit de fond de ce printemps 2026.
87 % d’inquiets : ce que les sondages mesurent sans le nommer
Le chiffre vient d’une enquête ELABE réalisée les 31 mars et 1er avril auprès de 1 000 adultes représentatifs. Parmi eux, 44 % se déclarent « très inquiets ». Un mois plus tôt, le sondage MIS Group pour FranceSoir indiquait que 67 % des Français craignaient une escalade militaire directe.
Ce ne sont pas des chiffres d’opinion. Ce sont des indicateurs de souffrance psychique. « Quand une proportion aussi massive de la population exprime une inquiétude durable, on n’est plus dans le registre de la préoccupation citoyenne, on entre dans le champ de la santé publique », analyse Antoine Pelissolo, psychiatre à l’hôpital Henri-Mondor et spécialiste des troubles anxieux, interrogé par Euronews.
Les symptômes que décrivent les médecins généralistes sont d’une banalité trompeuse.
Insomnies à 3 heures du matin. Irritabilité au travail. Difficulté à se concentrer. Défilement compulsif des alertes sur le téléphone — ce que la littérature scientifique appelle le doomscrolling — un phénomène que nous avions déjà décrit dans notre article sur le headline stress disorder chez les jeunes.
Pris isolément, chacun de ces signes paraît anodin. Leur accumulation, depuis cinq semaines, ne l’est pas.
Triple anxiété : quand la guerre, les prix et le climat frappent en même temps
Ce qui rend la situation de ce printemps 2026 sans précédent, c’est la convergence. La France n’est pas en guerre. Mais elle vit simultanément trois crises anxiogènes qui se nourrissent l’une l’autre.
La première est géopolitique. La guerre en Iran, le blocage d’Ormuz, les menaces nucléaires, les recherches Google sur la « mobilisation générale » qui ont explosé, les discussions sur une troisième guerre mondiale qui ne sont plus l’apanage des survivalistes.
Cinq semaines de conflit ont suffi pour installer l’idée que le pire est non seulement possible, mais peut-être probable.
La deuxième est économique. Le gazole à 2,25 euros, les 52 euros de pouvoir d’achat en moins par mois pour un ménage qui fait deux pleins, les 1 745 stations à sec, les vacances de Pâques annulées. L’inflation liée à la guerre n’est pas théorique. Elle se lit sur chaque ticket de caisse, chaque facture d’électricité, chaque affichage de prix à la pompe.
La troisième est climatique. L’été 2026 s’annonce à +2°C au-dessus des normales selon MétéoNews. Les nappes phréatiques sont basses. L’éco-anxiété, déjà documentée chez les 18-30 ans, se superpose désormais à l’anxiété de guerre chez des populations qui n’y étaient pas sujettes.
Quand un retraité du Lot-et-Garonne s’inquiète à la fois du prix du fioul, de la sécheresse à venir et d’un conflit qui pourrait dégénérer, ce n’est pas de la fragilité. C’est de la lucidité à laquelle le système de santé n’offre aucune réponse.
Les psychologues ont un terme pour décrire cet état : l’impuissance apprise. Quand l’individu perçoit que les menaces qui l’entourent échappent à tout contrôle personnel, il cesse de chercher des solutions. Il subit. Et il s’abîme.
Ce que la France ne fait pas — et ce qu’elle devrait faire
La santé mentale a été déclarée grande cause nationale 2026. C’était en janvier, avant la guerre. Le dispositif Mon Soutien Psy, qui rembourse 12 séances chez un psychologue, n’a pas été élargi depuis.
Douze séances. Pour une anxiété de fond qui dure depuis cinq semaines et pourrait durer des mois.
Dans les déserts médicaux, le délai pour un premier rendez-vous chez un psychiatre dépasse six mois. Les psychologues libéraux affichent complet. Les lignes d’écoute, conçues pour les crises ponctuelles, ne sont pas dimensionnées pour un malaise de masse.
Les enseignants signalent une montée de l’anxiété chez les enfants. Des cauchemars liés à la guerre. Des questions auxquelles les adultes eux-mêmes ne savent pas répondre.
Quand un élève de CM2 demande à son professeur si les bombes peuvent tomber en France, la réponse « non, ne t’inquiète pas » ne suffit plus. Parce que le professeur, lui aussi, se la pose.
Ce qui fonctionne, d’après les spécialistes, tient en trois gestes. D’abord, s’informer sans se noyer : une à deux consultations d’actualité par jour, pas le flux continu d’alertes. Ensuite, maintenir les routines — le petit-déjeuner, le sport, la marche, le rythme.
Enfin, parler. Pas dans l’abstrait des réseaux sociaux, mais en face à face, avec des proches, dans un cadre qui permet l’aveu de vulnérabilité sans jugement.
« Les relations sociales sont le premier amortisseur du stress en période de crise », rappelle la littérature sur la résilience collective.
En 2020, le confinement avait brisé ces liens. En 2026, ils sont intacts mais saturés. Les Français ne sont pas isolés. Ils sont épuisés d’avoir peur ensemble.











