On ne la trouve dans aucun bilan du ministère de la Santé. Elle n'a pas de code dans la classification internationale des maladies. Elle ne se dépiste pas en pharmacie. Pourtant, elle touche neuf Français sur dix.
L'anxiété de guerre — war anxiety, comme l'appellent les Anglo-Saxons — s'est installée comme un bruit de fond durable : une peur diffuse qui ne se traite ni par antibiotique ni par décret, mais qui revient nuit après nuit, alerte après alerte. Née de l'enchaînement des crises — guerre au Moyen-Orient, menaces sur le pouvoir d'achat, dérèglement climatique —, elle déborde largement le cercle des personnes habituellement sujettes à l'angoisse.
87 % d'inquiets : ce que les sondages mesurent
Le chiffre vient d'un sondage ELABE pour BFMTV réalisé auprès d'un millier d'adultes représentatifs : 87 % des sondés se déclarent inquiets face à la guerre au Moyen-Orient, et 44 % « très inquiets » — un bond de douze points en deux semaines. D'autres chiffres complètent le tableau : 90 % redoutent un impact négatif sur leur pouvoir d'achat, 82 % estiment que le conflit augmente le risque d'attentat en France. Ce ne sont pas des chiffres d'opinion politique, mais des indicateurs de souffrance psychique : quand une telle proportion de la population exprime une inquiétude durable, l'analyse bascule de la préoccupation citoyenne à la santé publique.
Qu'est-ce que la war anxiety ? Définition et symptômes
La war anxiety n'est pas un diagnostic reconnu par le DSM-5-TR ni par la CIM-11. Le concept est apparu dans la littérature scientifique anglo-saxonne après le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, en février 2022, pour décrire un état de stress chronique lié à un contexte géopolitique perçu comme menaçant. Les médecins généralistes français signalent une hausse des consultations pour des symptômes communs : insomnies avec ruminations sur l'actualité, irritabilité, difficultés de concentration, défilement compulsif des alertes — le doomscrolling —, tensions corporelles sans cause organique. Pris isolément, chacun de ces signes paraît banal ; leur accumulation sur plusieurs semaines, dans une population non clinique, ne l'est pas. Antoine Pelissolo, professeur de psychiatrie à l'hôpital Henri-Mondor (Créteil) et spécialiste des troubles anxieux, invite à distinguer la simple inquiétude de l'anxiété chronique qui justifie une consultation.
Guerre, prix, climat : une triple anxiété
Ce qui rend la séquence singulière, c'est la convergence de trois sources d'angoisse qui se nourrissent. La première est géopolitique : la guerre au Moyen-Orient, les menaces nucléaires, les recherches sur la mobilisation générale qui ont explosé, l'idée que le pire est devenu probable. La deuxième est économique : l'inflation se lit sur chaque ticket de caisse, et le pouvoir d'achat reste la première préoccupation déclarée. La troisième est climatique : l'éco-anxiété, déjà documentée chez les 18-30 ans, se superpose désormais à l'anxiété de guerre. Quand un retraité s'inquiète à la fois du prix du fioul, de la sécheresse à venir et d'un conflit qui pourrait dégénérer, ce n'est pas de la fragilité : c'est une lucidité à laquelle le système de santé n'offre pas de réponse adaptée.
Doomscrolling et impuissance apprise
Deux concepts cliniques éclairent la mécanique. Le doomscrolling — le défilement compulsif des contenus négatifs, surtout au coucher et au réveil — maintient le cerveau en état d'alerte : exposé en continu à des signaux de menace, il fragmente le sommeil et nourrit l'angoisse matinale. S'y ajoute l'impuissance apprise, théorisée par les psychologues Martin Seligman et Steven Maier : quand un individu perçoit que les menaces échappent à tout contrôle personnel, il cesse de chercher des solutions, il subit. L'anxiété de guerre mêle les deux — une information continue qui maintient l'éveil, et le sentiment d'impuissance face à des événements qui se jouent à des milliers de kilomètres.
Les enfants, premières éponges
Une dimension reste peu documentée : la transmission aux enfants. Les enseignants signalent des cauchemars liés à la guerre, des questions sur les bombes et les abris, des refus d'aller à l'école, des régressions chez les plus jeunes. Quand un élève de CM2 demande si les bombes peuvent tomber en France, le « non, ne t'inquiète pas » ne suffit plus — parce que l'adulte se pose la même question. Or les psychologues de l'Éducation nationale sont en sous-effectif chronique : environ un pour 1 500 élèves, là où les organisations professionnelles réclament un pour 600 à 800.
Mon Soutien Psy : ce que le dispositif couvre
Le dispositif Mon Soutien Psy a été refondu : douze séances par an remboursées (contre huit), 50 euros par séance (contre 30), et un accès direct au psychologue sans ordonnance préalable. L'Assurance maladie prend en charge 60 % du coût, la complémentaire le reste si le contrat le permet. L'avancée est réelle, mais reste en deçà d'une crise d'anxiété de masse : douze séances ne suffisent pas à la majorité des patients en souffrance prolongée, et le dispositif n'inclut pas les psychiatres — vers qui renvoie tout suivi spécialisé, avec ses délais et ses dépassements, sur fond de pénurie de psychotropes.
Quand consulter ? Les signaux d'alerte
L'inquiétude est une réaction normale à un contexte anxiogène ; elle devient problématique au-delà d'un certain seuil. Quatre signaux justifient une consultation : une durée supérieure à deux semaines sans amélioration malgré les efforts pour limiter l'exposition aux informations ; une altération du fonctionnement quotidien (travail, proches, sorties) ; des symptômes physiques persistants (insomnie, tachycardie, troubles digestifs sans cause organique) ; des pensées noires ou idées suicidaires, même fugaces. En cas de pensée suicidaire, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable gratuitement 24 heures sur 24, par téléphone ou messagerie.
Trois gestes qui aident
Les recommandations convergentes des spécialistes tiennent en trois principes. S'informer sans se noyer : une à deux consultations d'actualité par jour, à heures fixes, suffisent ; désactiver les notifications d'alerte est l'un des conseils les plus cités. Maintenir les routines corporelles : petit-déjeuner régulier, trente minutes de marche, sommeil stable — le corps sert d'ancrage quand le mental dérive. Parler en face à face, pas dans l'abstrait des réseaux sociaux qui amplifient l'anxiété sans la nommer, mais dans un cadre qui autorise l'aveu de vulnérabilité.
Reste le niveau collectif, où la réponse française paraît sous-dimensionnée. La santé mentale a beau avoir été déclarée grande cause nationale, il manque encore une campagne grand public pour destigmatiser la consultation, un vrai renforcement de la médecine scolaire et un forfait psy élargi au-delà de douze séances pour les anxiétés qui durent. En attendant, chacun fait avec. Les Français ne sont pas isolés : ils sont épuisés d'avoir peur ensemble.











