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Du premier choc pétrolier à Ormuz :
la France a protégé son électricité, pas son plein

Cinquante ans de crises ont doté le pays d'un bouclier. Il s'arrête à la porte de la station-service.

Mis à jour le lundi 24 août 2026 — 22h01
9 min
Vue aérienne d'un pétrolier géant amarré à un terminal portuaire, entouré de remorqueurs
Un pétrolier géant manœuvré par des remorqueurs à l'approche d'un terminal portuaire.© CN-STR / AFP

Cinquante-trois ans séparent les deux images. En novembre 1973, Pierre Messmer apparaît à la télévision pour demander aux Français d'économiser l'essence : « Il nous faut économiser l'essence auto », lance le Premier ministre. Le pétrole fournit alors près de 70 % de l'énergie primaire du pays. Une crise au Moyen-Orient suffit à faire vaciller toute l'économie.

En août 2026, le détroit d'Ormuz fonctionne encore au ralenti après des mois de conflit avec l'Iran. Le passage par lequel transitait avant la guerre environ un cinquième de la consommation pétrolière mondiale reste profondément perturbé. Pourtant, aucune consigne nationale n'ordonne aux Français de baisser leur chauffage ou de laisser leur voiture au garage : le 1er avril, le gouvernement a appelé à économiser l'énergie, sans rien rendre obligatoire.

Entre les deux crises, la France a changé. Pas complètement. Ce 24 août, le Brent s'échange encore autour de 93 dollars le baril et le trafic commercial à travers Ormuz reste très inférieur à son niveau d'avant-guerre. Le choc continue de se transmettre aux carburants et aux coûts de transport.

L'histoire des chocs pétroliers français raconte finalement moins le prix du baril que cette transformation : crise après crise, le pays s'est construit plusieurs étages de protection. Ils fonctionnent plutôt bien pour produire de l'électricité. Beaucoup moins pour faire rouler une voiture ou un camion.

1973 : quand presque toute l'économie dépend du pétrole

Le premier choc pétrolier surprend une France qui a construit sa croissance sur une énergie abondante et bon marché. En 1973, le pétrole représente environ 69 % de la consommation française d'énergie primaire, et l'indépendance énergétique du pays ne dépasse guère 22 %.

Puis vient la guerre du Kippour. À partir d'octobre, les producteurs arabes réduisent leur production et certains imposent un embargo aux pays considérés comme soutiens d'Israël. La perte maximale d'offre atteint environ 4,5 millions de barils par jour, soit près de 7 % de la production mondiale de l'époque.

Le prix du brut s'envole. En France, l'inflation passe de 7,3 % en 1973 à 13,7 % en 1974. Le coût de l'énergie bondit et l'activité ralentit brutalement.

Mais contrairement à une image souvent associée à cette époque, la France n'instaure pas de « dimanches sans voiture ». Pierre Messmer écarte explicitement l'idée le 30 novembre 1973, estimant qu'elle pénaliserait les Français ne disposant que du week-end. Le gouvernement préfère limiter la vitesse à 90 km/h sur les routes et 120 km/h sur autoroute et suspendre les compétitions automobiles. Les Pays-Bas, la Belgique ou la Suisse, eux, ferment réellement leurs routes certains dimanches.

La réponse française la plus durable ne se voit pourtant pas sur les routes : elle commence dans les centrales.

Le nucléaire, première assurance contre le pétrole

Le 6 mars 1974, Pierre Messmer présente le programme qui accélère massivement la construction de réacteurs nucléaires. L'idée n'est pas seulement industrielle. Elle est géopolitique : produire davantage d'électricité avec une source qui ne dépend pas des importations de pétrole du Moyen-Orient.

La même crise provoque une autre réponse, internationale cette fois. L'Agence internationale de l'énergie est créée en novembre 1974 au sein de l'OCDE pour organiser la sécurité d'approvisionnement des pays consommateurs et coordonner leur réaction en cas de nouvelle rupture.

Les deux protections mettront des années à produire pleinement leurs effets. Et le pétrole va bientôt rappeler qu'il n'a pas cessé d'être un problème.

1979 : une deuxième crise, mais une France déjà en train de changer

La révolution iranienne fait chuter brutalement la production du pays à partir de la fin de 1978. La perte initiale atteint jusqu'à 5,6 millions de barils quotidiens. Puis la guerre entre l'Iran et l'Irak provoque une nouvelle rupture en 1980.

Le résultat se retrouve une nouvelle fois dans les prix français : l'inflation atteint 10,8 % en 1979 puis 13,6 % en 1980. Mais le pays n'est déjà plus tout à fait celui de 1973.

La part du pétrole dans sa consommation d'énergie primaire est tombée à environ 57 % en 1980. Le parc nucléaire commence à monter en puissance. Les campagnes d'économie d'énergie, résumées par le célèbre « chasse au gaspi », installent aussi l'idée qu'une crise pétrolière ne se traite pas seulement en cherchant d'autres fournisseurs : elle se traite en consommant autrement.

Le mouvement est lancé. Il faudra encore plusieurs décennies pour qu'il transforme réellement le bilan énergétique.

2008 : un « troisième choc » qui ne ressemble pas aux deux premiers

L'épisode de 2008 est souvent baptisé « troisième choc pétrolier ». Le terme a été employé à l'époque par des responsables politiques européens, mais la comparaison a ses limites.

Cette fois, personne ne ferme un robinet. La hausse a commencé plusieurs années auparavant, portée par l'augmentation rapide de la demande mondiale — notamment asiatique —, des capacités de production peu disponibles à court terme et un environnement financier qui amplifie les mouvements de prix.

En juillet 2008, le pétrole atteint son record nominal : le 11, le baril dépasse 147 dollars en séance. Puis Lehman Brothers tombe, l'économie mondiale plonge et le scénario s'inverse. La demande recule et le pétrole perd en quelques mois la majeure partie de sa valeur.

C'est ce qui distingue 2008 de 1973 et 1979 : les deux premiers chocs naissaient d'un manque physique de pétrole. En 2008, l'envolée des prix résulte beaucoup plus largement de la rencontre entre une demande très dynamique et une offre difficile à augmenter rapidement, avant que la récession ne casse brutalement cette demande.

La crise de 2026, elle, ramène le monde à quelque chose de beaucoup plus ancien : une route physique se ferme.

Ormuz : une rupture d'une ampleur jamais observée

Avant le conflit, environ 20 millions de barils de brut et de produits pétroliers franchissaient chaque jour le détroit d'Ormuz, soit environ un cinquième de la consommation mondiale. Lorsque les mouvements de pétroliers se sont presque arrêtés, les producteurs du Golfe se sont retrouvés avec du pétrole qu'ils ne pouvaient plus évacuer.

L'Agence internationale de l'énergie qualifie la crise actuelle de plus grande perturbation d'offre jamais enregistrée sur le marché pétrolier mondial. Au plus fort de la crise, les producteurs du Golfe ont dû réduire leur production d'au moins 10 millions de barils par jour.

La réponse internationale a elle aussi battu un record. En mars, les pays membres de l'AIE ont décidé de mettre à disposition 400 millions de barils de stocks d'urgence, de très loin la plus grande action collective organisée depuis la création de l'agence.

Ces réserves ont empêché la rupture d'approvisionnement de devenir immédiatement une pénurie mondiale. Elles n'ont pas rouvert le détroit.

Au 24 août, le trafic suivi par les sociétés spécialisées reste extrêmement réduit. Kpler n'a compté que treize navires de matières premières le samedi 22 août et quatre le lendemain. Ces chiffres doivent être pris avec prudence : certains bâtiments coupent leur transpondeur et échappent au comptage public. Mais le trafic visible reste environ 90 % inférieur à celui d'avant le conflit.

Le choc devait être brutal et bref. Près de six mois après le début du conflit, le marché commence au contraire à envisager qu'il dure.

Ce que cinquante ans ont réellement changé pour la France

C'est ici que la comparaison avec 1973 devient instructive. À l'époque, le pétrole fournissait environ 69 % de l'énergie primaire consommée en France. En 2024, sa part n'est plus que de 28 %, et le nucléaire représente désormais 41 % du bouquet énergétique primaire.

Le changement est encore plus spectaculaire dans l'électricité. En 2025, les réacteurs nucléaires ont produit 68,1 % de l'électricité française. Avec les renouvelables, plus de 95 % de la production électrique métropolitaine est bas-carbone, et le fioul n'y joue plus qu'un rôle marginal.

C'est la grande réussite du bouclier construit depuis 1973 : une flambée du pétrole ne se transforme plus mécaniquement en crise de la production électrique française.

À cela s'ajoutent les stocks stratégiques. En France, les opérateurs doivent maintenir des réserves équivalentes à 29,5 % des volumes de produits finis mis à la consommation l'année précédente. Ces réserves sont constituées de produits finis, de pétrole brut ou de produits intermédiaires de raffinage, afin de pouvoir répondre à une rupture d'approvisionnement.

Nucléaire, diversification, stocks : cinquante ans de crises ont bien produit une assurance. Mais elle comporte un trou énorme.

Le plein reste le point faible

Ce trou roule sur quatre roues. En 2024, les transports représentent près des deux tiers de la consommation française de produits pétroliers raffinés. Dans le détail de la consommation finale énergétique de pétrole, leur poids approche même 80 %.

Voitures, camionnettes, poids lourds, avions, engins agricoles : ce sont eux qui maintiennent le lien direct entre le cours mondial du pétrole et l'économie française.

Le nucléaire peut empêcher un choc d'Ormuz de faire exploser directement le coût de production de l'électricité. Il ne remplit pas un réservoir de gazole. Les stocks stratégiques peuvent empêcher une pénurie physique immédiate. Ils ne garantissent pas un prix bas à la pompe.

Et lorsque le carburant augmente, l'effet dépasse l'automobiliste : transport routier, livraison, agriculture, aviation et certaines chaînes logistiques répercutent à leur tour une partie du surcoût. C'est pourquoi le pétrole représente encore 38 % de la consommation finale d'énergie française, beaucoup plus que sa part dans le bouquet primaire.

La prochaine protection française ne se construira probablement pas dans une cuve de stockage supplémentaire. Elle se construit dans l'électrification des transports.

Le prochain « plan Messmer » roule sur batterie

En 1973, la vulnérabilité se trouvait partout : chauffage, industrie, production électrique, transports ; en 2026, elle s'est concentrée.

La France peut produire presque toute son électricité sans pétrole. Elle dispose de stocks d'urgence et consomme proportionnellement beaucoup moins d'or noir qu'il y a cinquante ans. Mais ses routes restent largement dépendantes des carburants pétroliers : c'est ce que révèle Ormuz.

Le premier choc avait convaincu la France qu'elle devait produire autrement son électricité. Le choc actuel rappelle qu'un demi-siècle plus tard, elle n'a pas encore complètement appris à se déplacer autrement.

Entre les deux, le pétrole a perdu une grande partie de son pouvoir sur le pays.

Sauf lorsqu'il faut faire le plein.

L'essentiel

  • Au moment du premier choc, le pétrole pesait plus des deux tiers de ce que le pays brûlait comme énergie ; il en pèse un peu plus du quart au dernier bilan connu.
  • Le programme nucléaire, l'Agence internationale de l'énergie et les réserves obligatoires sont trois réponses nées de ces crises : elles mettent la production d'électricité à l'abri d'une flambée du brut.
  • Les carburants, eux, absorbent l'essentiel des produits raffinés consommés dans le pays : c'est par là que le cours mondial continue d'entrer dans l'économie française.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un choc pétrolier ?
Une hausse brutale et durable du prix du brut, provoquée par une rupture d'approvisionnement, une explosion de la demande, ou les deux. L'expression s'impose en France après l'embargo arabe de 1973, qui multiplie le prix du baril en quelques mois.
Pourquoi la France encaisse-t-elle mieux qu'en 1973 ?
Parce que chaque crise a laissé une infrastructure derrière elle : le programme nucléaire lancé par Pierre Messmer en mars 1974, l'Agence internationale de l'énergie créée en novembre de la même année, et l'obligation de stockage, qui immobilise en permanence l'équivalent d'un peu plus de cent jours de livraisons.
Le nucléaire protège-t-il du prix du baril ?
Il protège la production d'électricité, pas les déplacements. En 2025, les réacteurs ont fourni 68,1 % de l'électricité produite en France métropolitaine, et plus de 95 % de cette production était bas-carbone. Aucun réacteur n'a jamais fait avancer un poids lourd.
Pourquoi les prix à la pompe montent-ils quand même ?
Parce que les transports absorbent près des deux tiers des produits pétroliers raffinés consommés en France, et que rien ne les remplace à court terme. La facture d'électricité est abritée, celle du plein ne l'est pas.
Quel est le choc pétrolier le plus cher de l'histoire ?
En prix affiché, celui de 2008 : le baril a dépassé 147 dollars en séance le 11 juillet, un record jamais battu depuis. En volume menacé, c'est celui que traverse le marché depuis la fermeture d'Ormuz, avec environ un cinquième du pétrole mondial suspendu au passage d'un seul détroit.

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