Ses geôliers l'appelaient « le bavard », parce qu'il « argumentait sans cesse ». Alors ils l'ont battu, jusqu'aux « lésions étendues » et aux « hématomes qui ont pourri » que décrit Alexeï, ex-agent pénitentiaire russe passé à l'Ouest, qui a vu ce jeune lieutenant ukrainien mourir sans soins dans une prison russe fin 2022 — avant, peut-être, un enterrement anonyme. Ce récit fait partie des témoignages recueillis par l'AFP auprès de trois anciens membres de l'administration pénitentiaire russe ayant fait défection, qui confirment de l'intérieur ce que l'ONU, l'OSCE et les grandes organisations de défense des droits humains documentent depuis des années : une machine à briser les captifs ukrainiens, « comme des chiots », selon les mots d'un ancien prisonnier.
Combien de prisonniers ukrainiens en Russie ?
En février 2026, environ 7 000 prisonniers de guerre ukrainiens se trouvaient aux mains des Russes, selon le président Volodymyr Zelensky. S'y ajoutaient, début mars, 15 378 civils « détenus illégalement », d'après les données transmises à l'AFP par le bureau ukrainien pour les droits humains — élus locaux, journalistes, bénévoles, raflés dans les zones occupées ou déportés en Russie. Le 11 août, devant le Conseil de sécurité, l'ONU a estimé à plus de 16 000 le nombre de civils ukrainiens que la Russie détient encore. Le Parquet ukrainien avait confirmé à l'AFP, au printemps, la mort en détention d'au moins 143 prisonniers, dont six civils ; les Nations unies ont pour leur part documenté l'exécution de 129 prisonniers de guerre au début de leur captivité, et la mort de 48 autres en détention.
Tortures : ce qu'établissent les rapports internationaux
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a interrogé, depuis juin 2023, 215 détenus civils libérés : la plupart livrent des récits concordants de torture et de mauvais traitements — passages à tabac, chocs électriques, simulacres d'exécution, positions douloureuses prolongées, privation de nourriture, d'eau et de sommeil. Soixante-quinze d'entre eux font état de violences sexuelles : 49 hommes, 25 femmes, un adolescent. Un rapport de l'OSCE, à l'automne 2025, cite les autorités ukrainiennes : 89 % des personnes libérées disent avoir subi des mauvais traitements en captivité, dont 42 % des violences sexuelles. Devant le Conseil de sécurité, en août 2026, l'ONU a indiqué que plus de 95 % des soldats revenus de captivité et 85 % des civils détenus disaient avoir été torturés ou maltraités, souvent à plusieurs reprises.

Amnesty International, dans un rapport publié le 4 mars 2025 — « A Deafening Silence », fondé sur 104 entretiens —, qualifie ces pratiques de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité : torture, détentions au secret prolongées, disparitions forcées, familles laissées sans nouvelles pendant des années. Human Rights Watch documente le même schéma dans son rapport mondial. Moscou dément en bloc : en 2025, Vladimir Poutine a assuré que la Russie traitait ses prisonniers « humainement ».
Les défecteurs racontent autre chose. « Le chef de notre groupe territorial a réuni les effectifs et a dit que les règles en vigueur ne s'appliqueraient plus dans le cadre du travail avec les prisonniers de guerre », rapporte à l'AFP Sergueï, ancien membre des forces spéciales de l'administration pénitentiaire, qui a démissionné et fui la Russie : « Il a donné carte blanche pour utiliser la force physique sans restriction. » Pour Vladimir Ossetchkine, fondateur de Gulagu.net, qui documente ces violations depuis la France, les détenus ukrainiens sont pris dans un système « organisé » que contrôlent le FSB et l'administration pénitentiaire.

Ce que dit le droit — et ce qu'il permet
Le statut des prisonniers de guerre est régi par la troisième convention de Genève du 12 août 1949, que la Russie comme l'Ukraine ont signée : interdiction absolue de la torture, accès du Comité international de la Croix-Rouge aux lieux de détention (article 126), droit de donner des nouvelles à sa famille, interdiction de la coercition. Les protocoles additionnels de 1977 étendent ces protections ; leur violation engage la responsabilité pénale individuelle des auteurs comme celle de l'État. La Cour pénale internationale a déjà émis, en mars 2023, des mandats d'arrêt contre Vladimir Poutine et la commissaire russe aux droits de l'enfant Maria Lvova-Belova, pour la déportation d'enfants ukrainiens — aucun n'a été exécuté à ce jour.
Le dilemme du CICR
Dépositaire des conventions de Genève, le CICR est dans une position inconfortable : statutairement, il peut parler publiquement quand la confidentialité ne produit plus rien ; opérationnellement, il dépend des accès que les belligérants veulent bien lui accorder — et, côté russe, il ne peut plus visiter les soldats captifs depuis 2024, a confirmé un porte-parole le 18 septembre 2026. Une tribune de deux juristes ukrainiens, dont un ancien procureur général adjoint du pays, a jugé en février 2026 que ce silence n'était « plus tenable ». L'institution défend sa ligne : rompre publiquement, c'est risquer de perdre tout accès, donc tout regard extérieur.

Échanges de prisonniers : la seule porte de sortie
Négociés par des intermédiaires — la Turquie, les Émirats arabes unis, le Vatican pour des cas individuels sensibles —, les échanges ont permis le retour de plusieurs milliers de captifs depuis 2022. Kiev réclame régulièrement un échange « tout contre tout » ; Moscou s'y refuse, gardant ses détenus comme levier. Le rythme suit l'état du champ de bataille : le 19 août 2026, 103 prisonniers de guerre de chaque camp ont encore été échangés, sous l'égide des Émirats arabes unis. Les civils, que la convention de Genève ne prévoit pas d'« échanger » puisqu'ils n'auraient jamais dû être détenus, entrent en pratique dans des accords parallèles.

L'Ukraine n'est pas exempte de reproches : au 21 juillet 2025, les Nations unies recensaient quelque 2 258 personnes détenues par Kiev pour des motifs liés au conflit, et le Haut-Commissariat aux droits de l'homme attribue 11 % des cas de violences sexuelles documentés depuis le début de la guerre aux autorités ukrainiennes, contre 89 % aux autorités russes. La protection juridique, elle, est inconditionnelle.
Trois ans et trois mois de captivité ont appris à Iaroslav Roumiantsev, capturé à Marioupol, ce que la machine sait faire : « Ils arrivent à changer vos pensées et à vous faire croire que plus personne ne vous attend. » À chaque échange de prisonniers, sur un tarmac ou un pont d'échange, des dizaines d'hommes découvrent que c'était faux.











