Ses geôliers l'appelaient « le bavard », parce qu'il « argumentait sans cesse ». Alors ils l'ont battu, jusqu'aux « lésions étendues » et aux « hématomes qui ont pourri » que décrit Alexeï, ex-agent pénitentiaire russe passé à l'Ouest, qui a vu ce jeune lieutenant ukrainien mourir sans soins dans une prison russe fin 2022 — avant, peut-être, un enterrement anonyme. Ce récit fait partie des témoignages recueillis par l'AFP auprès de trois anciens membres de l'administration pénitentiaire russe ayant fait défection, qui confirment de l'intérieur ce que l'ONU, l'OSCE et les grandes organisations de défense des droits humains documentent depuis des années : une machine à briser les captifs ukrainiens, « comme des chiots », selon les mots d'un ancien prisonnier.
Combien de prisonniers ukrainiens en Russie ?
Début 2026, environ 7 000 prisonniers de guerre ukrainiens se trouvaient aux mains des Russes, selon le président Volodymyr Zelensky. S'y ajoutent 15 378 civils « détenus illégalement », d'après les données transmises à l'AFP par le bureau ukrainien pour les droits humains — élus locaux, journalistes, bénévoles, raflés dans les zones occupées ou déportés en Russie. Le décompte vérifié par les Nations unies est plus étroit : le Haut-Commissariat aux droits de l'homme évoquait, mi-2025, environ 1 800 civils ukrainiens encore détenus — l'écart disant surtout l'opacité du système. Une chose est documentée : la mort en détention d'au moins 143 prisonniers ukrainiens, dont six civils, confirmée à l'AFP par le Parquet ukrainien.
Tortures : ce qu'établissent les rapports internationaux
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a interrogé, depuis juin 2023, 215 détenus civils libérés : la plupart livrent des récits concordants de torture et de mauvais traitements — passages à tabac, chocs électriques, simulacres d'exécution, positions douloureuses prolongées, privation de nourriture, d'eau et de sommeil. Soixante-quinze d'entre eux font état de violences sexuelles : 49 hommes, 25 femmes, un adolescent. Un rapport de l'OSCE, à l'automne 2025, cite les autorités ukrainiennes : 89 % des personnes libérées disent avoir subi des mauvais traitements en captivité, dont 42 % des violences sexuelles.

Amnesty International, dans un rapport publié le 4 mars 2025 — « A Deafening Silence », fondé sur 104 entretiens —, qualifie ces pratiques de crimes de guerre et de possibles crimes contre l'humanité : torture, détentions au secret prolongées, disparitions forcées, familles laissées sans nouvelles pendant des années. Human Rights Watch documente le même schéma dans son rapport mondial. Moscou dément en bloc : en 2025, Vladimir Poutine a assuré que la Russie traitait ses prisonniers « humainement ».
Les défecteurs racontent autre chose. « Le chef de notre groupe territorial a réuni les effectifs et a dit que les règles en vigueur ne s'appliqueraient plus dans le cadre du travail avec les prisonniers de guerre », rapporte à l'AFP Sergueï, ancien membre des forces spéciales de l'administration pénitentiaire, qui a démissionné et fui la Russie : « Il a donné carte blanche pour utiliser la force physique sans restriction. » Pour Vladimir Ossetchkine, fondateur de Gulagu.net, qui documente ces violations depuis la France, les détenus ukrainiens sont pris dans un système « organisé » que contrôlent le FSB et l'administration pénitentiaire — un appareil dont la brutalité ne s'arrête pas à ses prisonniers, comme le montre l'enrôlement de force d'étrangers dans l'armée russe.

Ce que dit le droit — et ce qu'il permet
Le statut des prisonniers de guerre est régi par la troisième convention de Genève du 12 août 1949, que la Russie comme l'Ukraine ont signée : interdiction absolue de la torture, accès du Comité international de la Croix-Rouge aux lieux de détention (article 126), droit de donner des nouvelles à sa famille, interdiction de la coercition. Les protocoles additionnels de 1977 étendent ces protections ; leur violation engage la responsabilité pénale individuelle des auteurs comme celle de l'État. La Cour pénale internationale a déjà émis, en mars 2023, des mandats d'arrêt contre Vladimir Poutine et la commissaire russe aux droits de l'enfant Maria Lvova-Belova, pour la déportation d'enfants ukrainiens — aucun n'a été exécuté à ce jour.
Le dilemme du CICR
Dépositaire des conventions de Genève, le CICR est dans une position inconfortable : statutairement, il peut parler publiquement quand la confidentialité ne produit plus rien ; opérationnellement, il dépend des accès que les belligérants veulent bien lui accorder — et ils sont restés parcellaires côté russe depuis 2022. Une tribune d'anciens diplomates et humanitaires a jugé en 2025 que ce silence n'était « plus tenable ». L'institution défend sa ligne : rompre publiquement, c'est risquer de perdre tout accès, donc tout regard extérieur. Le débat oppose deux conceptions de l'humanitaire — préserver l'accès à tout prix, ou alerter pour faire monter la pression.

Échanges de prisonniers : la seule porte de sortie
Négociés par des intermédiaires — la Turquie, les Émirats arabes unis, le Vatican pour des cas individuels sensibles —, les échanges ont permis le retour de plusieurs milliers de captifs depuis 2022. Kiev réclame régulièrement un échange « tout contre tout » ; Moscou s'y refuse, gardant ses détenus comme levier. Le rythme suit l'état du champ de bataille, et il s'est tendu à mesure que la guerre gagnait encore en intensité — jusqu'à la plus grosse attaque aérienne russe sur Kiev depuis l'invasion, début juillet. Les civils, que la convention de Genève ne prévoit pas d'« échanger » puisqu'ils n'auraient jamais dû être détenus, entrent en pratique dans des accords parallèles.

L'Ukraine n'est pas exempte de reproches : les Nations unies documentent aussi des exécutions de soldats russes capturés — quelques dizaines de cas — et recensaient, mi-2025, 2 258 personnes détenues par Kiev. Les ordres de grandeur ne sont pas comparables, mais la protection juridique, elle, est inconditionnelle ; l'Ukraine a ouvert des poursuites contre certains de ses propres soldats, là où Moscou nie tout.
Trois ans et trois mois de captivité ont appris à Iaroslav Roumiantsev, capturé à Marioupol, ce que la machine sait faire : « Ils arrivent à changer vos pensées et à vous faire croire que plus personne ne vous attend. » À chaque échange de prisonniers, sur un tarmac ou un pont d'échange, des dizaines d'hommes découvrent que c'était faux.











