20 000 vols supprimés. C'est l'annonce du transporteur allemand Lufthansa pour son programme jusqu'à fin octobre 2026, justifiée par la flambée du kérosène et la fermeture de sa filiale régionale CityLine au 18 avril.
En France, le tableau diffère. Air France-KLM, qui avait étendu sa couverture kérosène en début d'année à 87 % du premier semestre, amortit. Sa filiale low-cost Transavia annonce le 26 avril l'annulation de moins de 2 % de son programme mai-juin. KLM raye 160 vols européens, soit environ 1 % de son trafic continental.
Sur les écrans des aéroports européens, deux logiques cohabitent : celles des compagnies qui ont anticipé l'envolée du carburant, et celles qui ne l'ont pas fait. Pour les passagers, le règlement européen 261/2004 garantit le remboursement ou le réacheminement — pas toujours l'indemnisation forfaitaire.
État des annulations, des hausses tarifaires et des droits, au 1er mai 2026.
La crise en chiffres : six semaines de réserves, +20 à 40 % de tarifs
L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a publié à la mi-avril un avertissement chiffré : sans réouverture du détroit d'Ormuz, l'Europe disposerait de six semaines de réserves de kérosène, selon Fatih Birol, son directeur général. Le détroit bloque 40 % des imports européens de kérosène.
L'IATA, association internationale du transport aérien, prévoit une hausse de 20 à 40 % des tarifs aériens cet été, toutes compagnies confondues. Son directeur général Willie Walsh, dans un communiqué publié le 17 avril 2026, estime que les annulations en chaîne pourraient se généraliser en Europe à partir de la fin du mois de mai — quelques compagnies asiatiques ayant déjà rogné leurs programmes.
Sur le marché de gros, la tonne de kérosène est passée d'environ 750 dollars avant la crise à un record de 1 840 dollars (1 576 euros) à Rotterdam le 3 avril 2026, selon les données reprises par Pixidia et Aerotime. En Europe du Nord-Ouest, le tonneau a bondi de 1 528 à 1 700 dollars en une semaine. L'Union européenne dépend du Moyen-Orient pour près de 75 % de ses importations nettes de carburant aérien, selon l'AIE citée par franceinfo.
Cette donnée nourrit toute la chaîne d'effets sur les compagnies aériennes et les passagers.
Pourquoi le kérosène manque : Ormuz, raffineries, aéroports
Le détroit d'Ormuz, fermé depuis le 28 février 2026, charrie en temps normal environ 20 % du commerce mondial de pétrole et près de 20 % du gaz naturel liquéfié, selon l'AIE. Le kérosène en suit la même route.
Pour l'Europe, une part importante du kérosène consommé est raffinée dans le Golfe persique à partir de pétrole brut, puis acheminée par tankers via Ormuz. Quand Ormuz se ferme, c'est l'ensemble de la chaîne qui se tend.
L'Agence européenne de la sécurité aérienne (AESA) a recommandé aux compagnies européennes d'éviter le survol de onze espaces aériens du Moyen-Orient — Iran, Irak, Israël, Jordanie, Liban, Qatar, Koweït, Bahreïn, Émirats arabes unis, Arabie saoudite et Oman — selon l'avis CZIB 2026-03-R6, dont la validité a été étendue au 1er mai 2026 par décision du 24 avril. Le sud de l'Arabie saoudite et l'Oman restent autorisés au-dessus du niveau de vol 320. Cette restriction a allongé les routes long-courriers vers l'Asie et alourdi les consommations de kérosène — quand le carburant manquait.
Qui annule, qui tient : tableau au 1er mai
Sur la base des annonces officielles publiées entre fin mars et fin avril 2026, voici le partage entre compagnies européennes :
- Lufthansa — annonce du 22 avril 2026 : 20 000 vols court-courriers supprimés d'ici fin octobre, principalement au départ de Francfort et Munich, soit environ 40 000 tonnes de kérosène économisées et 120 vols par jour en moins jusqu'à fin mai, selon le transporteur. Fermeture de la filiale régionale CityLine annoncée le 16 avril, effective le 18 avril : 27 avions CRJ retirés, environ 2 000 employés reclassés selon Euronews et Aerobuzz. Impact global : « moins de 1 % des sièges-kilomètres offerts », selon Lufthansa.
- Transavia France (filiale Air France-KLM) — annonce du 26 avril : annulation de plusieurs vols mai-juin, représentant « moins de 2 % du programme » sur la période, selon la compagnie.
- KLM — 160 vols européens annulés en mai, environ 1 % du trafic continental, selon l'annonce de la compagnie.
- Ryanair — couverture forte revendiquée : 80 % des besoins carburant à 67 dollars le baril jusqu'en mars 2027, selon le PDG Michael O'Leary, qui a prévenu le 28 avril 2026 que des compagnies européennes pourraient faire faillite si le prix du kérosène se maintient.
- Air France-KLM — abaisse ses prévisions de croissance 2026 le 30 avril, mais maintient son programme grâce à sa couverture carburant.
L'inégalité tient principalement à la politique de couverture du kérosène.
Le hedging : pourquoi Air France-KLM amortit
Le hedging — couverture financière du carburant — permet à une compagnie aérienne de bloquer le prix de son kérosène à l'avance, par contrats à terme.
Air France-KLM a étendu sa politique de couverture début 2026, avant l'escalade du conflit iranien. Selon le communiqué Q1 2026 du groupe (30 avril), l'horizon est passé de six à huit trimestres et le taux annuel de couverture est passé de 68 % à 87 %. La couverture du premier semestre 2026 atteint 87 %.
L'effet financier de cette anticipation : un amortissement de 1,3 milliard d'euros sur l'année (1,5 milliard de dollars), selon le groupe. Mais le surcoût net reste massif : la facture carburant 2026 attendue passe à 8 milliards d'euros, soit 2,1 milliards d'euros de plus que 2025. Le surcoût incrémental se concentre au deuxième semestre — 1,1 milliard de dollars au T2, 800 millions au T3, 500 millions au T4, selon les données publiées par Aerotime et Investing.com.
Lufthansa, faiblement couverte sur le second semestre, encaisse l'envolée à plein. Le groupe a aussi dû gérer plusieurs jours de grèves consécutives en avril du personnel de cabine et des pilotes, selon Le Temps.
Surcharge carburant : 319 euros sur un Paris-New York
Sur les billets, la hausse passe par la surcharge YR, ligne dédiée au carburant.
Selon les données collectées par la plateforme Ulysse, la taxe YR d'Air France atteint 319 euros sur un aller-retour Paris-New York ou Paris-Montréal en avril 2026. Sur certaines routes vers l'Amérique du Nord, la surcharge représente près d'un tiers du prix total du billet en classe économique.
Plus largement, depuis début mars, les compagnies européennes ont relevé leurs surcharges carburant de 15 à 30 %, particulièrement sur les long-courriers, selon L'Echo Touristique. Les analystes anticipent des billets 12 à 18 % plus chers cet été pour les compagnies faiblement couvertes, et 10 à 15 % de hausse même chez les mieux protégées, selon les fourchettes reprises par carnets-de-voyages.fr.
Vol annulé : remboursement ou réacheminement, c'est obligatoire
Le règlement européen (CE) n°261/2004 est clair sur ce point. Quelle que soit la cause de l'annulation, la compagnie doit proposer au passager :
- soit le remboursement intégral du billet sous sept jours (vol non utilisé, et vol retour si le voyage perd son sens) ;
- soit un réacheminement dans les meilleurs délais, dans des conditions comparables ;
- soit un réacheminement à une date ultérieure à la convenance du passager.
L'obligation est ferme. Aucune circonstance — y compris une pénurie de carburant — n'autorise la compagnie à se soustraire au remboursement ou au réacheminement, selon la Direction générale de l'Aviation civile (DGAC).
Pour des coûts supplémentaires (hôtel, repas, transports), le règlement prévoit une prise en charge en cas d'attente prolongée à l'aéroport.
L'indemnisation forfaitaire et la clause « circonstances extraordinaires »
C'est le second volet du règlement 261/2004 — et le plus contesté.
En cas d'annulation prévenue moins de quatorze jours avant le départ, le passager peut prétendre à une indemnisation forfaitaire au titre de l'article 7 du règlement, selon la distance du vol :
- 250 euros pour les vols de 1 500 km ou moins ;
- 400 euros pour les vols intra-UE de plus de 1 500 km et les autres vols de 1 500 à 3 500 km ;
- 600 euros pour les vols supérieurs à 3 500 km hors intra-UE.
Cette indemnisation s'ajoute au remboursement.
Mais l'article 5 du règlement prévoit une exemption : « Un transporteur aérien n'est pas tenu de verser l'indemnisation s'il est en mesure de prouver que l'annulation est due à des circonstances extraordinaires qui n'auraient pas pu être évitées même si toutes les mesures raisonnables avaient été prises. »
La fermeture du détroit d'Ormuz et la pénurie de kérosène qui s'ensuit s'inscrivent, à fin avril 2026, dans le cadre des « circonstances extraordinaires » classiquement invoquées par les transporteurs aériens (catastrophes naturelles, conflits armés, instabilité politique). Cette qualification leur permettrait d'éviter l'indemnisation forfaitaire.
Plusieurs juristes contestent cette lecture. Continuer à vendre des billets en sachant qu'il manque de kérosène relève d'un choix commercial, plaident-ils, comme le rappellent Le Tribunal du Net et Econostrum. Aucune décision de justice n'a tranché ce cas précis. Des recours sont en cours, suivis par les associations de consommateurs.
Vol sec ou forfait touristique : la directive 2015/2302 change la donne
Une distinction juridique pèse lourd dans la pratique.
Pour un vol sec — un billet acheté seul auprès d'une compagnie ou d'une agence en ligne — c'est le règlement 261/2004 qui s'applique. La protection est forte sur le remboursement, plus floue sur l'indemnisation.
Pour un forfait touristique (vol + hôtel, vol + voiture, vol + activité) acheté ensemble auprès d'un même prestataire, c'est la directive européenne 2015/2302 qui prend le relais. L'organisateur du voyage doit alors proposer une alternative équivalente ou un remboursement total — y compris si la cause est une pénurie de carburant.
La protection est sensiblement plus solide pour les forfaits que pour les vols secs.
France et UE : libération des stocks et plan d'urgence du 22 avril
En France, la porte-parole du gouvernement et ministre déléguée à l'Énergie Maud Bregeon a déclaré le dimanche 19 avril 2026 que la France dispose de 100 jours de réserves stratégiques de kérosène. Le gouvernement envisage de les libérer en cas de tension. « Il n'y a aucune pénurie à l'heure où nous parlons », a-t-elle précisé. Les stocks « répondent à des problèmes de volume et non à des problèmes de prix » — autrement dit, ils ne sont pas destinés à contenir les hausses tarifaires, mais à éviter une rupture physique.
À Bruxelles, la Commission européenne a présenté le 22 avril 2026 un plan d'urgence en quatre mesures, sous la responsabilité du commissaire à l'Énergie Dan Jørgensen :
- Cartographie des capacités de raffinage dans l'UE pour maximiser la production intra-européenne ;
- Mécanisme d'achat groupé de kérosène, calqué sur le plan gaz européen de 2022 ;
- Suspension temporaire du marché carbone aviation (ETS) ;
- Création d'un observatoire kérosène.
Dan Jørgensen a alerté que l'UE « approchait très rapidement » d'une crise d'approvisionnement potentielle, avec des risques de hausses tarifaires et d'annulations cet été.
Cette réponse à deux niveaux — France et UE — vise à éviter une pénurie physique. Elle ne traite pas la mécanique des prix, qui dépend du retour des flux via Ormuz.
Été 2026 : les signaux à surveiller
Quatre indicateurs reviendront dans les prochaines semaines.
D'abord, la capacité de Ras Laffan au Qatar. Amputée de 17 % par les frappes iraniennes du 19 mars, le complexe gazier ne reviendra à pleine capacité qu'à long terme : selon le cabinet Wood Mackenzie cité par The National, le site nord pourrait redémarrer dans le mois qui suit la reprise des opérations, le site sud, plus durement touché, pas avant la fin de l'été. La restauration complète des trains de liquéfaction détruits prendrait trois à cinq ans, l'équipement spécialisé n'étant produit que par trois fabricants au monde.
Ensuite, l'évolution du blocus naval à Ormuz. Donald Trump a rejeté le 30 avril la proposition iranienne de réouverture du détroit, conditionnée à la levée du blocus américain. Tant qu'aucune issue ne se dessine, les flux restent contraints.
Troisième indicateur : la liste des compagnies qui annulent. Air France-KLM résiste pour l'instant grâce à son hedging, mais le surcoût net se concentre au second semestre — 1,1 milliard de dollars dès le deuxième trimestre, selon le groupe. Plusieurs low-cost européennes faiblement couvertes pourraient suivre.
Quatrième indicateur : la jurisprudence. La première décision de tribunal sur l'application des « circonstances extraordinaires » à la pénurie kérosène 2026 fera précédent — pour cette saison estivale et au-delà. Les arbitrages énergétiques européens nourrissent le même horizon.
Pour le passager qui voit son vol annulé, la grille reste celle du règlement 261/2004 : remboursement ou réacheminement obligatoire, indemnisation forfaitaire si la compagnie ne prouve pas la circonstance extraordinaire. Forfait touristique : la directive 2015/2302 prend le relais.
Ras Laffan ne rouvrira pas demain. Au second semestre 2026, la couverture d'Air France-KLM ne tiendra plus le choc à elle seule. La saison estivale arrive.
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