- 99 % du trafic internet mondial passe par 450 câbles sous-marins, soit 1,3 million de kilomètres de fibres optiques.
- Marseille concentre 17 câbles sous-marins depuis l'atterrissement de Medusa (octobre 2025) — un des cinq à sept hubs mondiaux selon les classements.
- Trois câbles ont été sectionnés près d'Aix-en-Provence dans la nuit du 17 au 18 octobre 2022. Les auteurs n'ont jamais été identifiés.
- Mer Baltique 2023-2024 : trois sabotages présumés impliquant Newnew Polar Bear, Yi Peng 3 et Eagle S. Hypothèse « guerre hybride » russe favorisée par les enquêteurs européens.
- L'UE a débloqué 347 M€ en février 2026 pour la sécurité des câbles. La France a lancé sa Stratégie de maîtrise des fonds marins en 2022 (robots 6 000 m disponibles en 2026).
99 % du trafic mondial sous l'eau, 450 fibres pour le tenir
Quand on pense à internet, on imagine des satellites, du Wi-Fi, du « cloud ». La réalité est plus prosaïque. Selon le ministère des Armées, 99 % des données numériques mondiales passent par 450 câbles sous-marins en fibre optique, soit environ 1,3 million de kilomètres de câbles posés au fond des océans.
Ces câbles ont le diamètre d'un tuyau d'arrosage. Ils reposent sur des fonds accessibles aux ancres de navires, aux chaluts de pêche — et aux sous-marins militaires. Si l'un d'eux cède, le trafic est rerouté. Si plusieurs cèdent simultanément dans la même zone, c'est le ralentissement massif.
Selon l'International Cable Protection Committee (ICPC), le monde compte 150 à 200 pannes de câbles par an, soit environ trois réparations par semaine. Près de 70 % des dommages sont causés par la pêche et l'ancrage. Les ancres seules représentent environ 30 % des incidents. Les sabotages intentionnels restent statistiquement minoritaires — mais leur fréquence augmente depuis 2022.
17 octobre 2022 : trois câbles coupés en quelques heures à Aix-en-Provence
Dans la nuit du 17 au 18 octobre 2022, trois lignes de fibre optique ont été sectionnées près d'Aix-en-Provence. En quelques heures, sur des segments distants de plusieurs centaines de kilomètres. Les axes Marseille-Lyon, Marseille-Milan et Marseille-Barcelone ont été coupés simultanément.
L'incident n'était pas accidentel. Trois coupures coordonnées, dans une fenêtre temporelle réduite, sur des câbles séparés.
La conséquence a été immédiate. Ralentissement du trafic internet en Europe, en Asie, aux États-Unis. Pas de black-out total — les flux ont été reroutés — mais une dégradation mesurable pendant 48 heures. L'enquête n'a jamais abouti publiquement. Les auteurs n'ont pas été identifiés.
Marseille, hub mondial — et talon d'Achille de l'Europe
Marseille est désormais reliée à 17 câbles sous-marins, depuis l'atterrissement du système Medusa par Orange en octobre 2025. La ville se classe selon les sources entre la 5e et la 7e place mondiale des hubs numériques — elle était 44e il y a dix ans. La zone portuaire concentre les atterrissements sur quelques kilomètres carrés.
Cette concentration est un avantage opérationnel : vitesse de transit, redondance, coûts mutualisés. C'est aussi un risque physique : un seul événement — séisme sous-marin, sabotage coordonné, attaque sur une station d'atterrissement — peut toucher plusieurs câbles à la fois.
La Méditerranée concentre une part importante du trafic intercontinental. Marseille fait transiter une fraction significative des flux entre l'Europe, l'Afrique et l'Asie — directement, ou par redirection vers d'autres hubs.
Mer Baltique, Méditerranée : la guerre hybride des ancres
Depuis 2022, la fréquence des incidents suspects a augmenté. Trois cas marquants ont fait basculer la perception européenne de l'accident vers le sabotage présumé.
Chronologie
Quatre incidents marquants depuis 2022
17-18 octobre 2022 — Aix-en-Provence
Trois lignes de fibre optique sectionnées simultanément. Marseille-Lyon, Marseille-Milan, Marseille-Barcelone coupés. Auteurs non identifiés.
Octobre 2023 — Mer Baltique (Newnew Polar Bear)
Le cargo chinois Newnew Polar Bear, sous pavillon de Hong Kong, endommage le pipeline gazier BalticConnector et deux câbles télécoms entre Finlande et Estonie en traînant son ancre. Pékin invoque un accident lors d'une tempête, l'enquête finlandaise privilégie l'acte intentionnel.
17-18 novembre 2024 — Mer Baltique (Yi Peng 3)
Le navire chinois Yi Peng 3, parti d'un port russe, traîne son ancre sur 1,5 jour et coupe deux câbles de données : BCS East-West Interlink (Suède-Lituanie) et C-Lion1 (Finlande-Allemagne).
25 décembre 2024 — Mer Baltique (Eagle S)
Le pétrolier Eagle S de la « flotte fantôme » russe sectionne le câble électrique Estlink-2 (Finlande-Estonie) après avoir traîné son ancre sur 66 miles. Trois marins ont été inculpés par la Finlande en août 2025.
Sources : Zone Militaire (opex360), CBS News (60 Minutes), Wikipedia FR (« Affaire des câbles sous-marins endommagés en mer Baltique »).
Le navire russe Yantar, officiellement classé bâtiment océanographique mais rattaché au GUGI (Direction principale de la recherche en eaux profondes du ministère russe de la Défense), est équipé de sous-marins miniatures capables d'atteindre 6 000 mètres. Il a été repéré à plusieurs reprises le long de câbles sous-marins en Méditerranée orientale, dans l'Atlantique nord et en mer d'Irlande. Zone Militaire documentait en novembre 2024 son escorte hors des eaux irlandaises par la marine de Dublin.
Aucun sabotage n'a été officiellement attribué à un État. Les enquêteurs européens, selon CBS News, privilégient l'hypothèse de la « guerre hybride » russe pour les trois cas baltiques. Le renseignement américain, lui, restait prudent en janvier 2025 : pas de preuve formelle d'intention. La frontière entre l'accident d'ancre et le sabotage délibéré reste, par construction, difficile à établir.
Ce qui se passerait en cas de coupure majeure
Un scénario de rupture simultanée de trois à cinq câbles en Méditerranée provoquerait, selon les analyses des opérateurs et de l'Ifri, une cascade prévisible :
- Dans les premières minutes : ralentissement massif du trafic internet, échec de connexions aux sites hébergés hors Europe, latence accrue sur les services cloud (Google, Microsoft, AWS).
- Dans la première heure : perturbation des systèmes bancaires (paiements par carte, virements internationaux), dégradation des services hospitaliers connectés (télémédecine, dossiers patients, imagerie distante).
- Au-delà de 24 heures : saturation des câbles restants, priorisation du trafic militaire et gouvernemental, dégradation durable pour les particuliers et les entreprises.
La France ne serait pas coupée d'internet. Les câbles atlantiques (vers les États-Unis) et les liaisons terrestres (vers l'Allemagne) prendraient le relais. Mais avec 30 à 40 % du trafic rerouté, la qualité de service chuterait fortement. Les PME françaises, qui dépendent massivement du cloud pour leurs opérations quotidiennes, seraient parmi les premières touchées.
La stratégie française : fonds marins, robots 6 000 m, projet Martoc
Le ministère des Armées a publié sa Stratégie ministérielle de maîtrise des fonds marins le 14 février 2022, sous l'impulsion de la ministre de l'époque Florence Parly. Le texte fixe une double ambition : protéger les infrastructures critiques (dont les câbles) et garantir la liberté d'action des forces françaises jusqu'à 6 000 mètres de profondeur.
L'opérationnel suit. Dans le cadre de France 2030, la DGA a commandé une première capacité de drones et robots autonomes capables d'opérer à 6 000 mètres, livrée en 2026. Le projet Martoc adapte un drone existant à la surveillance des câbles sous-marins et à la détection d'anomalies. En parallèle, un projet de câble intelligent piloté avec la Nouvelle-Calédonie et le Vanuatu (18 millions d'euros, opérateurs français et Ifremer) doit servir de démonstrateur.
Le savoir-faire industriel reste un atout. Alcatel Submarine Networks (ASN), basée à Calais et Nozay, figure parmi les principaux fabricants mondiaux du secteur, aux côtés de l'américain SubCom et du japonais NEC. La France produit, pose et entretient une part significative des câbles déployés sur la planète.
L'Europe se réveille : 347 millions d'euros pour les câbles
La Commission européenne a publié en février 2026 un plan d'action sur la sécurité des câbles sous-marins. Total : 347 millions d'euros. Deux appels de financement de 60 millions d'euros chacun soutiendront les modules de réparation rapide. Un appel séparé de 20 millions financera des équipements de câbles intelligents (capteurs SMART intégrés).
Le déclic, c'est la mer Baltique. Les sabotages présumés de 2023-2024 ont basculé le sujet de la note technique au sommet politique. La résilience numérique européenne devient un dossier de défense, pas seulement de télécommunications.
Si internet tombe demain : ce qu'il reste pour s'informer
La France possède un réseau militaire autonome — Syracuse, satellites Athena-Fidus — pour les communications stratégiques. Pour les civils, rien d'équivalent. La radio FM resterait opérationnelle. Reste la question des grandes ondes : la France a coupé son émetteur national d'Allouis le 1er janvier 2017. Plus aucun canal civil longue portée n'est entretenu.
L'émetteur d'Allouis (Cher), 162 kHz, ne diffuse plus France Inter depuis cette date. Il sert désormais uniquement au signal horaire ALS162 destiné aux opérateurs techniques (énergie, transports). Pour le grand public, plus de canal national longue portée hors câbles et 4G.
Pratique
Comment s'informer si internet tombe ?
- La radio FM reste le canal le plus fiable. France Info (105.5 FM dans la plupart des régions), France Inter (87.8 FM Paris, fréquences variables ailleurs), France Bleu en local. Aucune dépendance à internet.
- Le 4G/5G fonctionne pour les communications locales. Appels et SMS entre mobiles français passent par les antennes terrestres et les liens fibre nationaux. WhatsApp, Signal, réseaux sociaux : dégradés ou inaccessibles.
- Posséder une radio à piles ou à manivelle. Recommandation officielle du guide « Tous responsables » du SGDSN (kit 72 heures).
- Géolocaliser les sirènes du SAIP. Les sirènes du Système d'alerte et d'information des populations testées chaque premier mercredi du mois à midi diffuseraient un signal national en cas de crise majeure.
Le sabotage d'octobre 2022 était un avertissement non revendiqué. Les incidents de la Baltique en 2023-2024 ont été l'accumulation de signaux convergents — sans attribution officielle, mais avec un schéma reconnu par les enquêteurs européens. La résilience numérique nationale n'est plus un dossier de spécialistes. Elle est devenue, depuis février 2026 et les 347 millions d'euros européens, une politique publique. La France a les industriels, les robots, la stratégie. Il lui manque la volonté politique d'en faire un sujet de débat avant la prochaine coupure.
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