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Câbles sous-marins :
la France peut-elle être coupée d’internet ?

Marseille concentre 17 des quelque 500 câbles sous-marins qui acheminent 99 % du trafic internet mondial. Coupures près d’Aix-en-Provence, incidents en mer Baltique, navires suspects : panorama d’une vulnérabilité réelle, mais souvent surestimée.

Mis à jour le dimanche 28 juin 2026 — 16h48
7 min
Ingénieur analysant du code sur de grands écrans dans une salle de supervision réseau
Près de 500 câbles sous-marins acheminent l'essentiel du trafic internet mondial ; Marseille en concentre dix-sept.© AFP / GORODENKOFF PRODUCTIONS / Science Photo

On imagine internet dans les airs : satellites, antennes, « cloud ». Il est surtout au fond de l’eau. Près de 500 câbles de fibre optique, posés sur les planchers océaniques, acheminent l’écrasante majorité des données mondiales — et la France en concentre dix-sept à Marseille.

Le pays peut-il pour autant être coupé d’internet ? Coupures à Aix-en-Provence, incidents à répétition en mer Baltique, navire espion russe repéré le long des câbles : les alertes se multiplient. Mais entre l’accident d’ancre et le sabotage d’État, la frontière est plus floue qu’il n’y paraît.

Internet repose sur quelques centaines de câbles posés au fond des mers

Près de 500 câbles sous-marins en service relient les continents, soit environ 1,4 million de kilomètres de fibre, selon les recensements de l’organisme spécialisé TeleGeography. Ils transportent la quasi-totalité du trafic intercontinental, de l’ordre de 99 % des données échangées entre continents.

Un câble a le diamètre d’un tuyau d’arrosage. Posé sur des fonds souvent accessibles, il reste à portée des ancres de navires, des chaluts de pêche et, plus rarement, d’actes délibérés. Quand un câble cède, le trafic est rerouté ; quand plusieurs lâchent au même endroit, le débit s’effondre.

L’International Cable Protection Committee (ICPC), qui fédère les opérateurs, recense 150 à 200 ruptures par an dans le monde, soit environ trois réparations par semaine. Près de 70 % sont dues à la pêche et à l’ancrage ; les actes intentionnels restent minoritaires, même si leur écho médiatique a explosé depuis 2022.

Marseille, dix-sept câbles : le hub français devenu sensible

Marseille est reliée à dix-sept câbles sous-marins depuis l’atterrissement du système Medusa, accueilli par Orange en octobre 2025. La cité phocéenne figure désormais entre la cinquième et la septième place mondiale des carrefours numériques ; elle pointait à la 44e il y a dix ans. Les stations d’atterrissement se concentrent sur quelques kilomètres carrés près du port.

Cette concentration fait sa force — vitesse, redondance, coûts partagés — et sa fragilité. Un même événement, séisme sous-marin, incendie de station ou coupure coordonnée, peut toucher plusieurs câbles d’un coup. La ville fait transiter une part notable des flux entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie.

Octobre 2022 : trois câbles coupés près d’Aix-en-Provence

Dans la nuit du 17 au 18 octobre 2022, trois lignes de fibre ont été sectionnées près d’Aix-en-Provence, sur des segments éloignés de plusieurs centaines de kilomètres. Les axes Marseille-Lyon, Marseille-Milan et Marseille-Barcelone ont été coupés en quelques heures.

La simultanéité des coupures, sur des câbles distincts et dans une fenêtre réduite, a conduit la plupart des spécialistes à écarter l’accident. Le trafic a été rerouté, sans coupure totale, mais avec une dégradation mesurable pendant 48 heures en Europe, en Asie et aux États-Unis. L’enquête n’a jamais abouti publiquement : les auteurs n’ont pas été identifiés.

Mer Baltique : du sabotage présumé à la thèse de l’accident

C’est en mer Baltique que le soupçon s’est cristallisé. Depuis 2022, une dizaine de câbles y ont été endommagés, dont sept entre novembre 2024 et janvier 2025. Trois affaires ont marqué les esprits : le cargo Newnew Polar Bear, qui endommage en octobre 2023 le gazoduc BalticConnector et deux câbles entre Finlande et Estonie ; le Yi Peng 3, qui traîne son ancre en novembre 2024 et coupe deux câbles de données ; le pétrolier Eagle S, qui sectionne le 25 décembre 2024 la liaison électrique Estlink 2 entre Finlande et Estonie.

L’hypothèse d’une « guerre hybride » russe s’est d’abord imposée dans le débat public. Elle a ensuite été nuancée. En janvier 2025, plusieurs responsables du renseignement américain et européen ont indiqué, selon le Washington Post, qu’aucun élément ne prouvait une intention de nuire ni un pilotage par Moscou : les enquêtes, communications interceptées comprises, pointaient plutôt vers des accidents — des ancres traînées par des équipages inexpérimentés sur des navires mal entretenus. Le débat n’est pas clos : d’autres enquêteurs soulignent la répétition des incidents et le poids d’une ancre de plus de cent tonnes, difficile à traîner sur des kilomètres sans s’en apercevoir.

La justice a illustré la difficulté d’attribuer ces coupures. Jugé à Helsinki à partir de fin août 2025, l’équipage de l’Eagle S a vu les poursuites annulées en octobre : le tribunal s’est déclaré incompétent, les faits s’étant déroulés dans les eaux internationales de la zone économique finlandaise, hors des eaux territoriales. L’État finlandais a même été condamné à couvrir près de 195 000 euros de frais des marins — une décision susceptible d’appel.

En toile de fond, le navire russe Yantar, classé bâtiment océanographique mais rattaché au GUGI, la direction des recherches sous-marines du ministère russe de la Défense, a été repéré à plusieurs reprises le long de câbles en Méditerranée, dans l’Atlantique nord et en mer d’Irlande. Aucun sabotage ne lui a été officiellement attribué.

Ce qui se passerait si plusieurs câbles cédaient

Une rupture simultanée de trois à cinq câbles en Méditerranée déclencherait une cascade prévisible, décrite par les opérateurs et l’Ifri. Dans les premières minutes : ralentissement massif, échecs de connexion aux sites hébergés hors d’Europe, latence accrue sur les services en nuage. Dans l’heure : perturbation des paiements par carte et des virements internationaux, dégradation des services hospitaliers connectés. Au-delà de vingt-quatre heures : saturation des câbles restants et priorité donnée au trafic gouvernemental.

La France ne serait pas pour autant coupée d’internet. Les câbles atlantiques vers les États-Unis et les liaisons terrestres vers l’Allemagne prendraient le relais. Mais avec 30 à 40 % du trafic rerouté, la qualité chuterait nettement, et les PME, très dépendantes du nuage, seraient les premières pénalisées.

Stratégie française et plan européen

Le ministère des Armées a lancé sa Stratégie de maîtrise des fonds marins le 14 février 2022, sous l’impulsion de la ministre d’alors Florence Parly : protéger les infrastructures critiques et garantir l’action des forces françaises jusqu’à 6 000 mètres de profondeur. Dans le cadre de France 2030, la Direction générale de l’armement a commandé des drones et robots capables d’opérer à cette profondeur, livrés en 2026 ; le projet Martoc adapte un drone existant à la surveillance des câbles. La France conserve aussi un atout industriel : Alcatel Submarine Networks, à Calais et Nozay, reste l’un des premiers fabricants mondiaux, devant l’américain SubCom et le japonais NEC.

L’Europe a suivi. La Commission a adopté le 21 février 2025 un plan d’action sur la sécurité des câbles sous-marins, puis débloqué le 5 février 2026 une enveloppe de 347 millions d’euros au titre du mécanisme pour l’interconnexion en Europe : 60 millions pour des modules de réparation rapide pré-positionnés dans les ports — un pilote ciblant d’abord la Baltique —, 20 millions pour des câbles « intelligents » dotés de capteurs de surveillance, et 267 millions pour des projets de câbles d’intérêt européen, via des appels lancés en 2026 et 2027.

Si internet tombe : comment rester informé

La France dispose d’un réseau militaire autonome — satellites Syracuse, Athena-Fidus — pour ses communications stratégiques. Pour les civils, rien d’équivalent. La radio FM resterait le canal le plus robuste : France Info, France Inter et France Bleu en local ne dépendent pas d’internet. Les appels et SMS entre mobiles français passent par les antennes et la fibre nationale, mais les messageries comme WhatsApp ou Signal seraient dégradées.

Le guide « Tous responsables » du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale recommande de garder une radio à piles ou à manivelle dans un kit de 72 heures — la même logique de précaution qui entoure les craintes de pénurie de carburant. La France a en revanche perdu son grand émetteur national en grandes ondes : Allouis, dans le Cher, a cessé de diffuser France Inter le 1er janvier 2017 et ne porte plus qu’un signal horaire technique. Plus aucun canal civil de longue portée n’existe hors câbles et réseaux mobiles.

La coupure de 2022 était un avertissement non revendiqué ; les incidents de la Baltique ont révélé autant la vulnérabilité des câbles que la difficulté d’en désigner les responsables. Entre l’ancre maladroite et le sabotage calculé, le doute reste souvent la règle. La France a les industriels, les robots et la stratégie ; il lui reste à traiter la résilience numérique comme une affaire de défense nationale avant la prochaine coupure, et non après.

L'essentiel

  • Près de 500 câbles sous-marins acheminent environ 99 % du trafic internet mondial ; Marseille en concentre 17.
  • L’ICPC recense 150 à 200 ruptures par an, dont près de 70 % dues à la pêche et aux ancres, et non au sabotage.
  • Une coupure majeure ralentirait internet sans isoler la France : le trafic serait rerouté par l’Atlantique.

Questions fréquentes

La France peut-elle vraiment être coupée d’internet ?
Un black-out total est très improbable. La rupture simultanée de plusieurs câbles en Méditerranée ralentirait fortement le réseau, mais le trafic serait rerouté par les câbles atlantiques et les liaisons terrestres vers l’Allemagne. Avec 30 à 40 % du trafic détourné, la qualité de service chuterait, sans coupure générale du pays.
Combien de câbles sous-marins y a-t-il, et où arrivent-ils en France ?
Près de 500 câbles sous-marins relient les continents, soit environ 1,4 million de kilomètres de fibre, selon TeleGeography. En France, Marseille en concentre dix-sept depuis l’atterrissement du système Medusa en octobre 2025, ce qui en fait l’un des premiers carrefours numériques mondiaux.
Les câbles de la mer Baltique ont-ils été sabotés par la Russie ?
C’est l’hypothèse qui a d’abord dominé, après plusieurs coupures en 2023 et 2024. Mais début 2025, le renseignement américain et européen a estimé que ces incidents étaient probablement accidentels — des ancres traînées par des équipages inexpérimentés —, sans preuve d’intention ni de pilotage par Moscou. Le débat reste ouvert, et le procès de l’Eagle S a été annulé pour incompétence du tribunal finlandais.
Que s’est-il passé à Marseille en octobre 2022 ?
Dans la nuit du 17 au 18 octobre 2022, trois câbles de fibre ont été sectionnés près d’Aix-en-Provence, coupant les axes Marseille-Lyon, Marseille-Milan et Marseille-Barcelone. Le trafic a été ralenti pendant 48 heures en Europe, en Asie et aux États-Unis. La simultanéité des coupures a fait écarter l’accident, mais les auteurs n’ont jamais été identifiés.
Comment s’informer si internet tombe ?
La radio FM reste le canal le plus fiable, car elle ne dépend pas d’internet : France Info, France Inter, France Bleu. Les appels et SMS entre mobiles français continuent de passer par les antennes terrestres. Le SGDSN recommande de conserver une radio à piles ou à manivelle dans un kit de 72 heures.

Antoine Lefebvre

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