Cent huit jours. C’est la durée pendant laquelle la France pourrait, en théorie, tenir sans importer une seule goutte de pétrole, en puisant dans ses seules réserves stratégiques. La loi en exige 90. Le pays en stocke davantage — une marge de sécurité au-delà de l’obligation européenne et internationale. Derrière ce chiffre se cache un dispositif que la plupart des Français n’avaient jamais entendu nommer, et que la moindre menace sur le détroit d’Ormuz, par où transite une large part du brut mondial, suffit à réveiller.
90 jours de réserves : un héritage du choc pétrolier de 1973
L’origine du système est connue. Octobre 1973, guerre du Kippour : les pays arabes producteurs imposent un embargo et réduisent leur production. En quelques mois, le baril quadruple, passant d’environ 2,30 à 9 dollars. L’Europe occidentale, alors dépendante du pétrole pour 60 à 70 % de son énergie, vacille. La réponse vient en 1974 avec la création, à Paris, de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), rattachée à l’OCDE. Fidèle à sa doctrine d’autonomie gaullienne, la France n’y adhère qu’en 1992.
Le principe : chaque pays membre doit maintenir des stocks équivalents à 90 jours d’importations nettes de brut et de produits raffinés. La directive européenne de 2009 fixe la même cible, transposée en France dans le Code de l’énergie. Concrètement, chaque société qui distribue des carburants doit mettre à disposition en permanence un volume de sécurité égal à 29,5 % de ses ventes de l’année précédente — un taux légèrement supérieur aux 90 jours stricts, pour la marge.
SAGESS, CPSSP : qui détient et qui paie
La France a choisi un modèle dit « délégué ». Les opérateurs peuvent détenir eux-mêmes leurs stocks, ou confier l’obligation au Comité professionnel des stocks stratégiques pétroliers (CPSSP), créé par la loi pétrolière de 1992. Le CPSSP sous-traite la gestion physique à la SAGESS, Société anonyme de gestion des stocks de sécurité, créée en 1988 : une société privée, constituée des pétroliers actifs en France, qui porte environ les trois quarts des réserves stratégiques du pays.
La mécanique est financière. La SAGESS emprunte sur les marchés pour acheter brut et produits raffinés ; intérêts, stockage et assurances sont refacturés au CPSSP, puis aux opérateurs au prorata de leurs ventes — donc, in fine, au consommateur, à la pompe. L’État ne possède pas les stocks : il en fixe la quantité et en pilote la mobilisation, mais le portage reste privé. C’est l’inverse du modèle américain, entièrement public.
Où dort le pétrole français : 17 millions de tonnes, et les cavités de Manosque
Les quelque 17 millions de tonnes de produits pétroliers stockées en France ne sont pas réunies en un seul lieu. Le stockage stratégique se répartit sur des dizaines de sites, regroupés autour de cinq grandes zones de raffinage et de logistique : Marseille-Fos, la Basse-Seine, Donges, Feyzin et Grandpuits. S’y ajoutent une centaine de dépôts d’importation dans les ports et des dépôts « de maillage » qui irriguent le territoire jusqu’à la pompe, reliés par trois grands axes de pipelines.
Le site le plus singulier est souterrain. À Manosque, dans les Alpes-de-Haute-Provence, le complexe Géosel exploite une trentaine de cavités salines creusées entre 350 et 1 000 mètres de profondeur dans le massif du Lubéron. Capacité utile : plus de 9 millions de mètres cubes, moitié brut, moitié raffiné. La roche-sel, imperméable et stable, conserve le pétrole des décennies sans dégradation. À lui seul, Géosel abrite près de 40 % des réserves stratégiques françaises, et peut les acheminer rapidement vers Fos-sur-Mer et la région lyonnaise.
Libérer les stocks : un levier rare mais puissant
Le dispositif n’est pas seulement défensif : il sert aussi à peser sur les marchés. Les libérations coordonnées par l’AIE sont restées rares — guerre du Golfe en 1991, ouragans Katrina et Rita en 2005 (60 millions de barils), guerre civile libyenne en 2011 (60 millions, dont 14,5 pour la France), invasion russe de l’Ukraine en 2022 (182,7 millions de barils, la plus importante libération coordonnée à ce jour).
Une libération coordonnée n’est pas anodine : elle envoie un signal aux marchés autant qu’elle ajoute des barils physiques. Mais l’outil a ses limites. Il amortit un choc, il ne le supprime pas : si la rupture d’approvisionnement se prolonge, l’effet d’annonce s’épuise et les prix repartent. C’est pourquoi les pays membres ne l’actionnent qu’en dernier recours, lors d’une crise majeure menaçant l’offre mondiale.
France et États-Unis : deux modèles de réserves
Le contraste avec les États-Unis éclaire la spécificité française. La Strategic Petroleum Reserve américaine est entièrement publique, gérée par le département de l’Énergie et financée par le contribuable. Sa capacité autorisée — environ 714 millions de barils — en fait la plus grande réserve d’urgence au monde, remplie à un peu plus de la moitié, répartie sur quatre sites du golfe du Mexique. Elle ne contient que du brut. La France, dont les stocks mêlent brut et produits raffinés, peut intervenir plus directement sur le marché de la pompe et par segment — mais avec des volumes plus modestes.
Une dépendance que 90 jours ne suffisent pas à effacer
Le pays importe la quasi-totalité de son brut : environ 45 millions de tonnes en 2024, quand la production nationale couvre moins de 1 % des besoins. Depuis les sanctions contre la Russie, l’Amérique du Nord est devenue la première origine du pétrole importé, devant l’Arabie saoudite et le Kazakhstan. Et la dépendance ne se limite pas au carburant routier : le kérosène, dont la France conserve aussi de larges réserves, conditionne la continuité du trafic aérien en cas de flambée.
Le pétrole reste irremplaçable à court terme dans les transports et dans une partie de l’industrie. Les 90 jours ne sont donc pas une solution : ils sont un délai, un sas pour s’adapter avant l’épuisement. Au-delà, sans réouverture des flux, l’économie basculerait vers le rationnement, comme l’avaient envisagé les chocs de 1973 et 1979. Géosel, SAGESS, CPSSP, AIE : ces sigles administratifs gèrent en silence l’une des dépendances les plus structurantes du pays — la même fragilité que celle des réseaux qu’expose une coupure d’infrastructures critiques. Quand un détroit se ferme, ils sortent de l’ombre. Le coût de ces crises, lui, est documenté de longue date dans l’histoire des chocs pétroliers.











