Chaque jour, trois à quatre corps de travailleurs migrants népalais décédés à l'étranger sont rendus à leurs familles devant l'aéroport de Katmandou. Cette scène, devenue banale, illustre un exode qui constitue l'un des traits dominants de l'économie du Népal, pays le plus pauvre d'Asie du Sud.
Un exode devenu pilier économique
L'État évalue le nombre de travailleurs expatriés à 2,5 millions, soit 7,5% de la population. Faute de trouver des emplois chez eux, les Népalais sont de plus en plus nombreux à travailler dans les chantiers, ateliers et hôtels du Golfe, d'Arabie saoudite, d'Inde ou de Malaisie.
Selon une étude de la Banque mondiale, l'argent rapatrié par ces ressortissants contribue pour plus d'un tiers au PIB du pays. Le montant mensuel des transferts a franchi pour la première fois la barre de 200 milliards de roupies (1,4 milliard de dollars) après la « révolution » de septembre 2025.
Le gouvernement a besoin dargent
« Le gouvernement a besoin d'argent, il ne veut pas le reconnaître, mais il se satisfait très bien que les gens partent à l'étranger et envoient de l'argent », analyse Nilambar Badal, du Réseau national pour des migrations sûres (NNSM). « Notre économie est devenue entièrement dépendante. »
Des familles contraintes au départ
Dans la commune de Madi, au sud du Népal, Dipak Magar, 39 ans, a travaillé dans une usine de marbre en Arabie saoudite. « J'y ai gagné 700.000 roupies népalaises (environ 4.500 euros), tout a été dépensé pour construire la maison », raconte ce père de quatre enfants, qui doit repartir pour Ryad d'ici deux semaines.
« Il faut que je nourrisse ma famille, que je paie l'éducation des enfants », plaide-t-il. « Ici, il n'y a pas de travail. » Un élu local, Birendra Bahadur Bhandar, estime à 1.500 le nombre de jeunes exilés dans cette commune d'environ 50.000 habitants.
L'impact économique
L'économie du Népal, avec un PIB par habitant de 1.447 dollars en 2024, reste fragile. Près d'un quart des 15-24 ans n'exercent aucune activité dans le pays, selon les statistiques officielles.
Un système d'intermédiaires dénoncé
Le commerce des bras népalais est régi depuis 2007 par une loi encadrant un millier d'agences de recrutement autorisées par l'État. Ces agences exigent des centaines de dollars en échange de leurs services. De nombreuses familles s'endettent pour financer le départ d'un proche.


Sanjib Ghoraisaine, 25 ans, en témoigne. Parti au Qatar en janvier 2025 pour nettoyer la piscine d'un hôtel, il s'est retrouvé domestique dans une résidence privée, payé moitié moins. « J'ai payé 200.000 roupies (1.350 dollars) pour espérer un salaire mensuel de 356 dollars », s'indigne-t-il. « Ce n'est qu'en menaçant de me suicider que mon employeur a accepté de me laisser partir. »
Les réactions
L'ancienne ministre du Travail Sarita Giri dénonce un système « pourri et corrompu ». « C'est une vraie mafia », accuse-t-elle. « Tous ces gens arrosent les partis politiques via des fonctionnaires. » Selon l'ONG Pravasi Nepal, « seules 10% des agences assurent elles-mêmes recruter en respectant l'éthique ».
Un bilan humain accablant
Les chiffres officiels révèlent que 14.843 ressortissants népalais résidant hors du pays ont perdu la vie entre 2008 et 2025, dont 1.544 la seule année écoulée. Les cas d'abus et d'exploitation ont progressé au même rythme que les flux de migrants, avec leur lot d'accidents du travail et de maladies professionnelles.


Le porte-parole du ministère de l'Emploi, Pitambar Ghimire, reconnaît que la seule lacune du système réside dans « l'application » des mesures de protection existantes. Aucune agence de recrutement n'a jamais été condamnée pénalement par la justice népalaise.
Des élections sur fond de promesses
En septembre 2025, la Génération Z népalaise est descendue dans les rues pour exiger de pouvoir travailler au pays, provoquant la chute du gouvernement de KP Sharma Oli, 73 ans. Des élections législatives sont prévues le 5 mars 2026.


Le favori pour le poste de Premier ministre, Balendra Shah, 35 ans, maire démissionnaire de Katmandou, assure avoir inscrit l'emploi en tête de ses priorités. « Même si on gagne, on ne ramènera pas tous les Népalais en deux jours », concède-t-il. Les travailleurs expatriés, eux, ne pourront pas voter : malgré une décision de la Cour suprême de 2018, aucun vote par correspondance n'est organisé.











