Une fièvre hémorragique qui tue vite, une souche contre laquelle aucun vaccin n'est homologué, et une région ravagée par la guerre : l'épidémie d'Ebola déclarée dans l'est de la République démocratique du Congo cumule les difficultés. Le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé s'est déplacé en personne, et un premier cas a été diagnostiqué en France chez un soignant de retour de la zone.
Où en est l'épidémie : le dernier bilan
La RDC a déclaré mi-mai une nouvelle épidémie d'Ebola — la dix-septième de son histoire — et l'OMS a aussitôt déclenché une « urgence de santé publique de portée internationale », son niveau d'alerte le plus élevé. Le risque pour la santé publique a été porté à « très élevé » au niveau national.
Fin juin, les chiffres officiels rapportés par l'OMS faisaient état de 1 048 cas et 267 décès, soit une létalité d'environ 25 %. Le bilan monte sans discontinuer — moins de 500 cas au début du mois, plus de 800 à la mi-juin — et l'OMS estimait que la transmission « s'accélérait ». Les cas se concentrent dans l'est du pays, l'Ituri restant de loin la province la plus touchée, devant le Nord-Kivu et le Sud-Kivu ; le virus a aussi débordé en Ouganda voisin. Surtout, ce bilan est probablement sous-estimé : Médecins sans frontières et Oxfam alertent sur le manque de tests, et « personne ne connaît l'ampleur réelle de l'épidémie en RDC, ni quelles sont précisément les zones où le virus circule », résume Kate White, coordinatrice médicale d'urgence de MSF.
Le plus dur est peut-être à venir. La Fédération internationale de la Croix-Rouge prévient que le pic de l'épidémie est « devant nous » et qu'elle pourrait « durer encore un an ». L'Institut national de santé publique congolais redoute, lui, « une expansion géographique brutale » faute d'actions de santé publique assez rapides. Plusieurs experts estiment que la flambée pourrait rivaliser avec celle de 2014-2016 en Afrique de l'Ouest, qui avait fait plus de 11 000 morts. « En l'absence de mesures fortes de santé publique, ce niveau est possible », a averti Jason Asher, des Centres américains de contrôle des maladies (CDC). Début juin, l'OMS et l'Africa CDC ont lancé un plan de 518 millions de dollars (446 millions d'euros) sur six mois, centré sur la surveillance, les tests et la prévention des infections. « L'épidémie progresse rapidement et nous sommes toujours en train de courir derrière », a reconnu le directeur général de l'OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus.
La visite du patron de l'OMS, signe de gravité
Rares sont les épidémies où le directeur général de l'OMS se rend lui-même au chevet d'un pays. Tedros Adhanom Ghebreyesus a fait le déplacement jusqu'à Kinshasa, avant de gagner l'épicentre, dans la province reculée de l'Ituri. « Même si la situation est complexe, je pense qu'on peut arrêter cette chose », a-t-il déclaré à son arrivée, assurant aux Congolais qu'ils ne sont « pas seuls ».
Le symbole est fort, mais le terrain résiste. En Ituri comme au Kivu, les services de l'État sont largement absents, et la présence de groupes armés rend l'accès des équipes sanitaires difficile, voire dangereux. C'est tout le paradoxe de cette riposte : la volonté politique internationale se heurte à une réalité de guerre.
Bundibugyo : la souche sans vaccin homologué
La souche responsable est Bundibugyo, identifiée pour la première fois en Ouganda en 2007. C'est l'un des quatre virus du genre qui provoquent la maladie à virus Ebola chez l'humain — et, à ce jour, aucun vaccin ni traitement antiviral n'est homologué contre elle.
Le vaccin Ervebo, du laboratoire Merck, utilisé lors de la grande épidémie du Kivu de 2018-2020, ne cible que la souche Zaïre. L'Institut Pasteur indique qu'il a montré, sur le modèle animal, une protection partielle contre Bundibugyo, mais cette protection croisée n'a jamais été validée chez l'humain. Le virus provoque une fièvre brutale, des vomissements, des diarrhées, des douleurs abdominales et, dans les formes sévères, des hémorragies. Il reste toutefois nettement moins contagieux que le Covid-19 : sa transmission suppose un contact direct avec les fluides corporels d'une personne malade et symptomatique. En cinquante ans, Ebola a fait plus de 15 000 morts en Afrique, principalement dus à la souche Zaïre.
Une épidémie dans une région en guerre
Le foyer principal, l'Ituri, est l'une des provinces les plus troublées de RDC : mal desservie, théâtre de massacres réguliers attribués à des rebelles affiliés au groupe État islamique, elle accueille près d'un million de déplacés. Les provinces voisines du Nord-Kivu et du Sud-Kivu sont, elles, en partie contrôlées par le groupe armé M23, soutenu par le Rwanda.
C'est là que se loge le pire scénario. Des millions de personnes ayant fui les combats s'entassent dans des camps insalubres, où la promiscuité est totale. « Si Ebola arrive, on sera exterminés car on est entassés », confie à l'AFP une déplacée d'un camp de l'Ituri. L'arrivée du virus dans ces espaces serait catastrophique. Pour tenter d'endiguer la propagation, les autorités ont interdit les veillées mortuaires et limité les rassemblements ; le M23 a, de son côté, annoncé vouloir coopérer avec les services sanitaires dépendant de Kinshasa. La guerre pèse jusque dans les hôpitaux : le Comité international de la Croix-Rouge fait état d'une hausse de 30 % des blessés de combat depuis le début de l'épidémie, dans un système de santé déjà exsangue.
Vaccins et traitements : ce que l'OMS prépare
Faute d'outil homologué, la recherche s'accélère. Le dispositif d'urgence de l'OMS a recommandé de faire progresser en priorité deux anticorps monoclonaux vers des essais cliniques, et d'évaluer un antiviral en prophylaxie pour les contacts à haut risque, en lien avec Africa CDC, l'agence sanitaire de l'Union africaine.
Côté vaccins, deux pistes sont suivies : un candidat « rVSV Bundibugyo », qui pourrait entrer en essais cliniques sous six à neuf mois, et un vaccin développé par l'université d'Oxford et le Serum Institute indien, en cours de fabrication. Aucune ne permettra de vacciner avant plusieurs mois — ce qui laisse la riposte reposer, pour l'heure, sur les mesures classiques : isolement des cas, suivi des contacts, hygiène et enterrements sécurisés. Dans un pays où l'accès aux médicaments est déjà fragile, chaque semaine compte.
Un premier cas en France, un risque de propagation faible
Fin juin, la France a enregistré son premier cas, le premier hors d'Afrique depuis le début de l'épidémie : un médecin de l'ONG Alima, rentré de RDC, testé positif à son arrivée à Paris et pris en charge à l'hôpital Bichat, la charge virale « très faible ». Asymptomatique à l'embarquement, il n'a ressenti que des maux de tête pendant le vol ; cinq passagers proches de lui ont été identifiés et placés en isolement pour vingt et un jours. Les autorités se veulent rassurantes, et le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies juge le risque « très faible » pour la population européenne.
Le risque pour la population française reste jugé faible, parce que le virus ne se transmet pas dans l'air mais par contact direct avec une personne malade. Les autorités ont renforcé la surveillance : toute personne revenant d'une zone touchée est invitée à surveiller sa température pendant vingt et un jours et, en cas de fièvre, à appeler le Samu (Centre 15) en signalant son trajet, sans se rendre directement aux urgences — pour éviter de mettre sous tension un hôpital public déjà fragilisé.
À Mayotte, où la question de l'importation se pose en raison des flux migratoires depuis l'Afrique de l'Est, le risque est classé « très faible » : l'incubation du virus dure vingt et un jours au maximum, quand le trajet emprunté par les migrants prend deux à trois mois — un porteur symptomatique serait, en pratique, repéré avant son arrivée. Le centre hospitalier de Mamoudzou a néanmoins installé une tente d'isolement et formé ses équipes. Ce dispositif rappelle celui déployé face à d'autres alertes importées, comme la vigilance hantavirus liée à un navire de croisière.
Pourquoi la riposte court derrière
Sur le terrain, la riposte accumule les angles morts. Les capacités de diagnostic n'existent que dans six sites, et « certaines zones restent des angles morts » de la surveillance, reconnaît l'OMS : faute d'alertes, des chaînes de transmission entières peuvent passer inaperçues. Moins de la moitié des contacts de malades étaient suivis, loin des quelque 90 % nécessaires pour casser les chaînes de contamination.
Deux obstacles aggravent encore la riposte. Le premier est financier : selon Oxfam, le traçage des cas pâtit du « retrait du financement américain destiné à la surveillance épidémiologique », au moment où les besoins explosent. Le second tient à la confiance : la défiance et le déni freinent le suivi des contacts à domicile, et les volontaires de la Croix-Rouge congolaise disent avoir été insultés, menacés, parfois agressés. « Pour enrayer l'épidémie, il faut investir non seulement dans la réponse sanitaire, mais aussi dans la confiance des populations », plaide Bruno Michon, de la Croix-Rouge.
Réunis en sommet à Évian, les dirigeants du G7 ont appelé à « une réponse forte et coordonnée », rappelant que l'épicentre se trouve dans « une zone isolée et touchée par le conflit ». À Bunia, des volontaires de la Croix-Rouge mettaient au même moment en terre le cercueil d'un enfant de trois ans, présumé emporté par le virus.











