C'est un paradoxe bien connu des sanctions internationales : l'argent appartient à l'Iran, et l'Iran ne peut pas y toucher. À Doha, les négociateurs américains et iraniens viennent pourtant d'entrouvrir le coffre. Selon l'agence officielle iranienne Irna, la dernière session de discussions techniques a débouché sur un accord permettant à Téhéran d'« acquérir des produits dont il a besoin » avec une partie de ses avoirs gelés au Qatar. Le vice-ministre des Affaires étrangères Kazem Gharibabadi a précisé que « plusieurs sujets liés à la dépense d'une partie des six premiers milliards de dollars » avaient été examinés.
D'où viennent ces six milliards ?
Ces fonds ne sont pas nés de la guerre en cours. Ce sont des recettes pétrolières iraniennes, longtemps immobilisées en Corée du Sud par le jeu des sanctions américaines, puis transférées en 2023 sur des comptes d'accès restreint au Qatar, lors d'un échange de prisonniers négocié sous médiation qatarie — cinq Américains détenus en Iran contre cinq Iraniens détenus aux États-Unis. La règle fixée alors par Washington : cet argent ne pouvait financer que des achats humanitaires — nourriture, médicaments, matériel médical et agricole — auprès de vendeurs agréés, sous la supervision du Trésor américain.
Gelé ne veut pas dire confisqué
Le gel d'avoirs est une arme financière, pas une saisie. L'État sanctionné reste propriétaire de ses fonds ; il perd seulement la capacité de les faire circuler, aucune banque n'osant traiter des transactions qui l'exposeraient elle-même aux sanctions américaines. D'où l'architecture retenue au Qatar : l'argent ne « rentre » jamais en Iran. Il circule de compte supervisé en fournisseur agréé, et Téhéran reçoit des marchandises, pas des dollars. L'accord conclu à Doha ne change pas ce principe : il rouvre le robinet, fermé depuis des mois, et en élargit l'usage aux « produits » dont le pays a besoin.
Un thermomètre des négociations
Ce dégel s'inscrit dans le processus lancé par le protocole d'accord signé le 17 juin entre Téhéran et Washington, qui prévoit au moins soixante jours de négociations — médiation du Qatar et du Pakistan, émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner, et un canal de communication dédié au signalement des violations. Selon une source proche des discussions citée par l'AFP, les pourparlers se concentrent d'abord sur le détroit d'Ormuz, le nucléaire étant renvoyé à des sessions ultérieures. Le point dur n'a pas bougé : l'Iran répète vouloir imposer un droit de passage dans le détroit, ce que les États-Unis jugent inacceptable — Washington s'employant en parallèle à rassurer les monarchies du Golfe. Réunis à Bahreïn, les responsables de la défense de douze pays ont réaffirmé leur attachement à la « libre circulation du commerce » ; Ormuz est « placé sous le commandement de l'Iran, non du Centcom », a rétorqué Kazem Gharibabadi.
Les négociateurs se retrouveront après les funérailles de Téhéran, qui doivent durer six jours. D'ici là, les six milliards restent où ils sont : au Qatar, sous supervision — débloqués sur le papier, dépensés nulle part.











