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Alan Greenspan, le maestro de la Fed rattrapé par sa faille

L'« Oracle » de la finance américaine, qui a dirigé la Réserve fédérale pendant dix-huit ans et inspiré aux marchés une confiance quasi religieuse, s'est éteint à 100 ans. Adulé comme le « maestro », il avait reconnu devant le Congrès la « faille » de sa foi dans le laissez-faire.

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Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale américaine, à Washington
Alan Greenspan, ex-président de la Réserve fédérale américaine (Fed) de 1987 à 2006, à Washington le 27 juin 2016.© AFP/Archives

Il avait érigé l'ambiguïté en méthode de gouvernement. « Si je semble particulièrement clair, c'est sans doute que vous ne m'avez pas compris », ironisait Alan Greenspan en 1988, un an après avoir pris les rênes de la Réserve fédérale américaine. Pendant dix-huit ans, le monde de la finance a scruté ses formules alambiquées comme on lit des oracles. L'homme s'est éteint lundi à Washington, à l'âge de 100 ans, laissant derrière lui une réputation longtemps intouchable, puis fissurée.

« Le Maestro », « l'Oracle » : les surnoms disaient l'autorité d'un personnage qui a dirigé la banque centrale la plus puissante du monde de 1987 à 2006, sous quatre présidents, républicains comme démocrates. Un mot de lui pouvait faire monter ou plonger les Bourses. En décembre 1996, sa mise en garde contre « l'exubérance irrationnelle » des marchés, lâchée au détour d'un discours, suffit à faire trembler les places financières du globe en pleine montée de la bulle internet.

Du jazz à la Fed, l'ascension d'un disciple d'Ayn Rand

Né le 6 mars 1926 à New York, fils d'un courtier en Bourse et d'une vendeuse d'origine polonaise, Alan Greenspan montre tôt un penchant pour les mathématiques. Il fréquente une école de musique, joue de la clarinette dans des formations de jazz, avant de bifurquer vers la finance. De cette jeunesse, il gardera le goût des chiffres et une distance d'esthète.

Son orientation intellectuelle, elle, doit beaucoup à Ayn Rand, romancière et philosophe libertarienne dont il fut proche. La théoricienne de « l'objectivisme » prêchait les vertus de l'individu rationnel et d'un capitalisme de « laissez-faire », une foi que Greenspan emportera jusqu'au sommet de l'État. Entré en politique aux côtés de Richard Nixon, conseiller économique de la Maison Blanche en 1974, il est nommé à la tête de la Fed par Ronald Reagan en 1987.

Le baptême du feu est brutal. Quelques semaines après son arrivée, le « Lundi noir » du 19 octobre 1987 fait plonger Wall Street de plus de 20 % en une seule séance. Greenspan ouvre en grand les vannes du crédit, inonde les banques de liquidités, enraye la panique. La leçon restera : face au risque, la Fed interviendra. Reconduit cinq fois, il traversera deux récessions, la crise asiatique de 1997 et les attentats de 2001 sans jamais voir son aura entamée.

Le banquier que tout le monde voulait croire

Autour de lui s'était constitué tout un folklore. Les analystes scrutaient l'épaisseur de sa serviette à l'entrée des réunions de politique monétaire, persuadés d'y lire ses intentions. Sa langue, surnommée le « greenspeak », était si tortueuse qu'elle est devenue un classique du genre. Marié en 1997 à la journaliste vedette de la chaîne NBC Andrea Mitchell, l'économiste discret cultivait jusque dans sa vie privée une forme de retenue calculée.

Sa force fut autant politique que monétaire. Avec le secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Robert Rubin, il mène dans les années 1990 une politique de réduction du déficit qui débouche, de 1998 à 2001, sur de rares excédents budgétaires. Les marchés l'adorent, les présidents le reconduisent, le Congrès l'écoute comme un sage. Loin des banquiers centraux d'aujourd'hui, contraints de justifier chaque mouvement de taux ligne à ligne, Greenspan cultivait le mystère et en faisait un instrument de pouvoir.

Quand la « nouvelle économie » des valeurs internet s'emballe, à la fin des années 1990, il observe sans freiner. L'éclatement de la bulle, en 2000, ne lui sera pourtant pas reproché : ne l'avait-il pas pressenti, dès 1996, avec son « exubérance irrationnelle » ? L'épisode nourrit sa légende d'homme qui voit avant les autres. Un quart de siècle plus tard, ses mises en garde résonnent encore à chaque flambée de valorisations vertigineuses.

La faille

C'est sa propre doctrine qui finira par le rattraper. En quittant la Fed en 2006, Greenspan publie ses mémoires, « The Age of Turbulence », au faîte de sa gloire. Deux ans plus tard, la crise des subprimes emporte le système financier américain et précipite la pire récession depuis les années 1930. Beaucoup lui reprochent alors d'avoir maintenu des taux trop bas et encouragé une dérégulation qui a laissé gonfler la bulle immobilière sur des prêts à risque.

Convoqué devant le Congrès en octobre 2008, l'oracle déchu lâche un aveu qui restera comme l'épitaphe de toute une époque : « Oui, j'ai trouvé une faille (...) et cela m'a plongé dans un grand désarroi. » L'homme qui avait fait du marché libre « la démonstration la plus convaincante de l'histoire d'êtres libres opérant dans un marché libre » reconnaissait que sa confiance dans l'autorégulation de la finance avait comporté un angle mort.

De ce démenti infligé par les faits, Greenspan ne s'est jamais tout à fait relevé dans l'estime des économistes. Restent dix-huit années pendant lesquelles un seul homme, par une phrase sibylline, pouvait décider de l'humeur des marchés, et la conviction, désormais datée, qu'un banquier central pouvait tout, sauf se tromper.

L'essentiel

  • Alan Greenspan, qui a présidé la Réserve fédérale américaine (Fed) de 1987 à 2006, est mort lundi à Washington à l'âge de 100 ans.
  • Surnommé « le Maestro », il a régné dix-huit ans sur la politique monétaire des États-Unis, capable de faire trembler les marchés d'une seule phrase, comme sa mise en garde de 1996 contre « l'exubérance irrationnelle ».
  • Sa réputation a été ternie par la crise des subprimes de 2008 ; convoqué devant le Congrès, il avait reconnu une « faille » dans sa foi dans l'autorégulation des marchés.

Antoine Lefebvre

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