Anthropic a coupé vendredi 12 juin au soir l'accès à ses deux modèles d'intelligence artificielle les plus avancés, sur ordre du gouvernement américain. La société dit avoir été forcée de « brutalement désactiver » ces outils lancés quelques jours plus tôt, une mesure qu'elle juge sans équivalent connu et impute à un « malentendu ».
Deux modèles sont visés : Mythos 5, le plus puissant de la maison, et Fable 5, sa version ouverte au grand public, mise en ligne mardi 9 juin. Tous deux inaugurent la gamme « Mythos », qu'Anthropic présente comme sa plus aboutie. Au nom du contrôle des exportations, Washington a exigé que ces outils deviennent inaccessibles à « tout ressortissant étranger, à l'intérieur ou à l'extérieur des États-Unis », jusqu'aux salariés étrangers de la société. Incapable de filtrer ses utilisateurs selon leur nationalité, l'entreprise a coupé les deux modèles pour la totalité de ses clients ; ses autres produits restent accessibles.
Un contournement des garde-fous à l'origine de la décision
D'après le site d'information Axios, l'injonction vient du secrétaire au Commerce, Howard Lutnick. Il serait intervenu après avoir découvert qu'une société avait su déjouer les protections de ces modèles, réputés débusquer et exploiter des failles informatiques à une vitesse inédite. Interrogé par l'AFP, le ministère du Commerce n'a pas réagi. Fable 5 reste bridé dans les domaines les plus sensibles — cybersécurité, risques d'attaques biologiques ou chimiques —, quand Mythos 5, dépourvu de ces limites, n'est ouvert qu'à environ 200 entreprises, institutions et agences publiques, retenues « en collaboration avec le gouvernement américain ».
L'entreprise récuse la sanction. Qu'un « potentiel contournement » ait été repéré ne saurait justifier, plaide-t-elle, « le rappel d'un modèle commercial déployé auprès de centaines de millions de personnes ». Étendu à tout le secteur, un tel principe « mettrait essentiellement à l'arrêt tous les nouveaux déploiements » de modèles de pointe, prévient-elle, alors qu'elle rivalise avec OpenAI, Google et le chinois DeepSeek. Anthropic assure vouloir rouvrir l'accès « dès que possible ». La dépendance des administrations et des entreprises européennes à ces technologies nourrit déjà un débat sur la souveraineté numérique.
Une entreprise déjà en conflit avec l'administration Trump
Son patron, Dario Amodei, milite de longue date pour un encadrement public de l'IA. Dans un essai paru mercredi, il prônait des audits obligatoires des systèmes les plus puissants, calqués sur ceux de l'aviation civile — à condition qu'ils relèvent d'« une procédure légale transparente, équitable, claire et fondée sur des faits techniques ». La directive, tranche l'entreprise, « ne respecte pas » ces exigences. « Je n'arrive pas à déterminer s'il s'agit d'un acharnement judiciaire (...) ou d'un excès de zèle sécuritaire. C'est tout simplement grotesque », a réagi sur X Dean Ball, conseiller de la Maison Blanche sur l'IA jusqu'à l'été 2025.
Le bras de fer n'est pas nouveau. En mars, le Pentagone avait résilié ses contrats avec Anthropic, classée « risque pour la chaîne d'approvisionnement » ; seule société dont les modèles étaient accrédités secret-défense, elle a porté l'affaire en justice, s'estimant punie d'avoir refusé que son IA serve à la surveillance de masse ou à des armes autonomes. Début juin, Donald Trump avait pourtant instauré un contrôle public facultatif des modèles les plus avancés, premier infléchissement d'une administration jusqu'alors rétive à toute régulation au nom de la rivalité avec la Chine. Ces enjeux d'éthique et de gouvernance débordent désormais le seul terrain technologique. Évaluée à près de mille milliards de dollars, l'entreprise a fait savoir en juin qu'elle préparait son entrée en Bourse, à l'image de son concurrent OpenAI.











