Dès les premières frappes américano-israéliennes du 28 février, des mouvements massifs de cryptomonnaies ont été détectés depuis l'Iran. Plus de 10 millions de dollars en cryptoactifs ont quitté les plateformes iraniennes en quatre jours, selon la société d'analyse Chainalysis. Au 5 mars, un tiers de ces fonds avaient été transférés vers des plateformes étrangères. Derrière ces chiffres se cachent deux réalités opposées : une machine d'État qui finance la guerre, et des millions de civils qui tentent de sauver leurs économies.
Les Gardiens et les 3 milliards
Les portefeuilles numériques identifiés lors de ce pic d'activité sont directement liés aux Gardiens de la Révolution, selon Chainalysis. L'ampleur de leur emprise financière dépasse le cadre de la crise actuelle : en 2025, les portefeuilles associés aux Gardiens ont été alimentés à hauteur de plus de 3 milliards de dollars en cryptoactifs — soit plus de la moitié des flux de cryptomonnaies du pays, une part qui ne cesse de croître.
Pour l'Iran, largement coupé du système financier international par les sanctions, les cryptoactifs sont un canal alternatif devenu stratégique. Le régime les utilise pour écouler du pétrole sous embargo, financer des groupes armés alliés comme les Houthis du Yémen, et même vendre des armes. Le Financial Times a révélé en début d'année que l'Iran proposait à la vente en cryptomonnaies des missiles balistiques, des drones et d'autres systèmes d'armes avancés.
Craig Timm, de l'association de lutte contre le blanchiment Acams, décrit un système de « finance de l'ombre ». Les transferts en crypto sont plus rapides et moins coûteux qu'un virement bancaire traditionnel. Surtout, ils sont difficiles à tracer en raison des failles de la réglementation mondiale. Les Gardiens et la banque centrale iranienne privilégient les stablecoins — des actifs adossés au dollar — pour éviter la volatilité des cours.
Le rapport 2026 de Chainalysis sur la criminalité crypto chiffre la hausse du volume de contournement de sanctions par des acteurs étatiques à 694 % en 2025. L'Iran est le principal contributeur de cette explosion.
Bitcoin, bouée de sauvetage
De l'autre côté du miroir, les civils iraniens mènent une guerre financière d'un tout autre ordre. Dans un pays où l'inflation frôlait déjà les 50 % avant le conflit, le rial s'effondre. Les cryptomonnaies — le bitcoin en tête — font office de « bouée de sauvetage », selon Kaitlin Martin de Chainalysis.
La différence avec l'usage étatique est nette. Les civils préfèrent le bitcoin, qu'ils retirent des plateformes pour l'isoler sur des portefeuilles personnels, hors d'atteinte des autorités iraniennes. Une stratégie déjà massivement utilisée lors des manifestations de 2022-2023, durement réprimées par le régime. La société Elliptic note que des flux ont été observés depuis l'Iran malgré les restrictions d'accès à internet imposées par les autorités — preuve que certains ont conservé un accès à leurs avoirs numériques.
L'importance des sommes en jeu suggère toutefois que la panique civile n'explique pas tout. Kaitlin Martin évoque « l'implication d'agents » de la République islamique qui redoutent de nouvelles sanctions ou des cyberattaques. La crainte est fondée : en juin 2025, la principale plateforme crypto iranienne, Nobitex, s'est fait dérober 90 millions de dollars par des pirates informatiques liés à Israël, selon la société d'analyse TRM Labs.
Une guerre financière parallèle
Ce qui se joue sur les blockchains iraniennes est le reflet exact du conflit qui se joue au sol : un État qui mobilise toutes ses ressources pour tenir, et une population prise entre les bombes, les sanctions et l'effondrement économique. Les mêmes outils — bitcoin, stablecoins, plateformes décentralisées — servent les deux camps, pour des objectifs diamétralement opposés.
La dimension crypto de cette guerre reste largement invisible dans le débat public français. Pourtant, c'est par ces canaux que passent le financement des Houthis qui frappent désormais Israël, les ventes d'armes iraniennes, et le contournement des sanctions que la France a elle-même votées. C'est aussi par ces canaux que des millions d'Iraniens tentent de ne pas tout perdre. Comme l'a documenté The National, l'économie numérique iranienne pèse désormais 7,8 milliards de dollars — un État dans l'État, bâti sur la blockchain.











