La France est la première puissance agricole de l'Union européenne. Mais cette souveraineté apparente masque une fragilité structurelle que la guerre entre l'Iran et Israël vient de mettre à nu : le pays ne produit qu'un tiers de ses engrais azotés, n'extrait plus ni phosphates ni potasse, et dépend d'un marché mondial dont le principal goulet d'étranglement se trouve dans le détroit d'Ormuz.
Le maillon invisible entre Ormuz et les champs français
Les engrais azotés — ammonitrates, solutions azotées, urée — sont le carburant de l'agriculture intensive. Leur fabrication repose sur le procédé Haber-Bosch, qui transforme le gaz naturel en ammoniac. Le gaz représente environ 80 % du coût de production de l'ammoniac, selon l'industrie des fertilisants.
Cinq pays du Golfe — Iran, Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Bahreïn — représentent 23 % du commerce mondial d'ammoniac et 34 % de celui de l'urée, selon le CSIS. La totalité de ces exportations doit franchir le détroit d'Ormuz. Quand QatarEnergy, qui assure à elle seule 14 % de l'offre mondiale d'urée depuis un site unique, a annoncé l'arrêt de sa production le 2 mars 2026, le marché a basculé.
La France importe 67 % de ses engrais azotés, selon un rapport du Sénat sur la souveraineté agricole. Les fournisseurs principaux — Égypte (33 % de l'urée importée en 2025), Algérie (25 %), Pays-Bas, Allemagne — ne passent pas tous par Ormuz. Mais le marché mondial des engrais fonctionne comme un système de vases communicants : quand l'offre du Golfe disparaît, les prix montent partout.
Une flambée des prix sans précédent
En trois semaines de conflit, le prix de l'urée est passé de 482 à 720 dollars la tonne sur les marchés mondiaux, soit une hausse de près de 50 %, selon l'agence Anadolu. L'ammoniac a bondi de 24 %, approchant les 600 dollars la tonne. Le gaz TTF néerlandais, référence européenne, a dépassé les 55 euros le mégawattheure début mars, un record depuis février 2025.
À ces hausses s'ajoutent des surcoûts logistiques considérables. Les primes d'assurance maritime pour les navires transitant par les zones à risque sont passées de 0,25 % à 10 % de la valeur du navire, selon l'agence Anadolu. Et depuis le 1er janvier 2026, le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) de l'Union européenne ajoute 121 euros par tonne de solution azotée importée et 144 euros par tonne d'urée, selon Réussir Grandes Cultures.
En France, l'ammonitrate 33,5 % s'échangeait à 544,50 euros la tonne départ usine au 20 mars 2026. La solution azotée atteignait 419,25 euros la tonne départ Rouen. Ce double choc — guerre et taxe carbone — fait des engrais le poste de charge le plus volatil de l'agriculture française.
Les agriculteurs français pris en étau
Les engrais représentent 30 % des charges opérationnelles des céréaliers, producteurs de pommes de terre et de betteraves, selon franceinfo. Pour une exploitation de 100 hectares, le surcoût atteint 15 000 euros par an par rapport à la période pré-Covid. Un céréalier de Côte-d'Or a chiffré le surcoût à 12 000 euros sur la seule campagne en cours, selon la même source.
Le problème dépasse le prix : c'est la disponibilité qui inquiète. Sur les 560 000 tonnes d'urée nécessaires pour la période janvier-juin 2026, seules 64 400 tonnes étaient confirmées au 23 février, selon World Fertilizer — soit 11,5 % des besoins. Le taux de couverture des agriculteurs pour l'automne n'atteignait que 60 %, contre 70 à 80 % en temps normal.
L'effet ciseaux achève le tableau : le coût de production prévisionnel du blé tendre atteignait 257 euros la tonne en 2025, tandis que le blé Euronext oscillait entre 189 et 209 euros la tonne en mars 2026, selon La France Agricole. De nombreux céréaliers produisent à perte.
Une dépendance structurelle que la guerre n'a fait que révéler
La vulnérabilité française aux engrais importés existait bien avant le conflit au Moyen-Orient. La France a fermé ses dernières mines de potasse en Alsace. Elle ne produit plus de phosphates — 71 % sont importés, dont 86 % d'Afrique, selon le Sénat. En vingt ans, la facture d'importation d'engrais a doublé, passant de 1 à 2,4 milliards d'euros.
Même la production domestique d'azote repose sur un socle fragile. LAT Nitrogen (ex-Borealis), plus grand producteur français avec ses sites de Grand-Quevilly et Ottmarsheim, a annoncé l'arrêt de la production d'ammoniac à son usine de Grandpuits. Le groupe norvégien Yara, au Havre, maintient une capacité de 400 000 tonnes d'ammoniac par an, mais dépend lui aussi du gaz naturel importé.
Ce constat rejoint le dossier de Regards Actuels sur les sept pays dont dépend l'alimentation française, qui documente une souveraineté alimentaire plus fragile qu'on ne le pense. Le détroit d'Ormuz n'est qu'un révélateur parmi d'autres.
Ce qui se joue pour l'alimentation
Si le conflit persiste jusqu'en juin, 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l'insécurité alimentaire aiguë à l'échelle mondiale, selon la FAO. En France, la transmission aux prix alimentaires est mécanique : les engrais représentent jusqu'à 40 % du coût de production du blé, qui se répercute sur le pain, les pâtes, l'alimentation animale, puis la viande et les produits laitiers.
Les réponses — subventions d'urgence, puisement dans les stocks stratégiques, relance de la production domestique — se heurtent à des contraintes de temps et de coût. Relancer une filière ammoniac compétitive en France supposerait un accès à du gaz bon marché ou à de l'hydrogène vert, deux ressources qui font défaut.
Ormuz ne transporte pas seulement du pétrole. Le détroit transporte aussi ce qui nourrit les sols qui nourrissent la France.











