Le détroit d’Ormuz est fermé depuis le 28 février. Vingt-quatre jours plus tard, la France a déjà puisé dans ses réserves stratégiques, le gazole a franchi les 2 euros le litre, et le kérosène manque pour les compagnies aériennes. Mais le scénario ne fait que commencer. Voici, semaine par semaine, ce que le blocage du passage maritime le plus stratégique du monde signifie pour la France.
Semaines 1 et 2 : le choc des prix
Les premiers jours après le blocage ont suivi un schéma prévisible. Le Brent a bondi au-dessus de 100 dollars le baril. Le gazole est passé de 1,72 à plus de 2 euros le litre en dix jours. Le SP95 a atteint 1,87 euro. Des files d’attente sont apparues dans certaines stations du sud de la France, sans toutefois provoquer de pénurie généralisée.
Le gouvernement a réagi sur deux fronts. 500 contrôles ont été menés dans les stations-service entre le 9 et le 11 mars pour détecter les abus de prix. Et le 11 mars, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a coordonné un déblocage record : 400 millions de barils mis sur le marché mondial, dont 14,5 millions pour la France. Ce geste a temporairement stabilisé les cours. Mais fin mars, l’AIE consulte déjà ses membres pour un éventuel nouveau prélèvement — signe que le premier n’a pas suffi.
Semaines 3 et 4 : la logistique sous pression
La France dispose de l’équivalent de 118 jours d’importations nettes en réserves stratégiques, réparties dans 81 sites sur l’ensemble du territoire. Ce chiffre rassure — en apparence. En réalité, les réserves couvrent le pétrole brut et les produits raffinés de base. Elles ne compensent pas les ruptures logistiques : les navires qui contournent Ormuz par le cap de Bonne-Espérance ajoutent 15 à 20 jours de transit, avec des surcoûts de plusieurs centaines de milliers de dollars par voyage.
Le transport routier subit le choc de plein fouet. L’indexation carburant pour mars 2026 a bondi à 14,70 %, un niveau qui menace la rentabilité des petits transporteurs. Les distributeurs répercutent ces surcoûts : Leclerc a annoncé une baisse de 30 centimes par litre en soutien, mais Carrefour, Système U et Intermarché envisagent des opérations à prix coûtant dont la viabilité dépend de la durée de la crise. Comme Regards Actuels l’a analysé dans son décryptage de l’essence à 2 euros, les trois scénarios de prix pour l’été convergent vers une seule certitude : la baisse n’est pas pour demain.
Mois 2 : le choc industriel, du plastique au médicament
C’est la partie du scénario que peu de Français anticipent. Le pétrole qui transite par Ormuz ne sert pas qu’à remplir des réservoirs. Il alimente la pétrochimie européenne — un secteur qui transforme le brut en milliers de produits du quotidien.
Environ 10 % de l’éthylène mondial sort du Golfe via Ormuz. L’éthylène est la brique de base des plastiques, des emballages alimentaires, du matériel médical et des composants électroniques. Si l’éthylène flambe, toute la chaîne suit. La chimie et la pétrochimie européennes, déjà fragilisées depuis 2022 par la hausse du gaz, sont le secteur le plus directement exposé — en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique et en France.
Les engrais suivent la même trajectoire. Dérivés du gaz naturel et du pétrole, ces intrants conditionnent les rendements agricoles européens. Un renchérissement durable se traduira par une inflation alimentaire au second semestre — un mécanisme que Regards Actuels a analysé dans son dossier sur les sept pays qui nourrissent la France.
Mois 3 et au-delà : rationnement ou détente ?
Deux scénarios s’opposent. Le premier : une issue diplomatique débloque Ormuz avant l’été. Les prix refluent lentement, les réserves se reconstituent, les chaînes d’approvisionnement reprennent leur rythme en quelques mois. C’est le scénario que les marchés financiers intègrent encore partiellement.
Le second : le blocage dure au-delà de trois mois. Les 118 jours de réserves françaises fondent, d’autant que 14,5 millions de barils ont déjà été prélevés. L’AIE épuise ses marges de manœuvre. Le rationnement ciblé — d’abord le transport routier non alimentaire, puis l’industrie — devient une option. Le précédent de 1973, qui avait conduit la France à des limitations de vitesse et des jours sans voiture, reste dans les mémoires des planificateurs.
Le scénario intermédiaire — tensions prolongées sans rationnement formel mais érosion continue du pouvoir d’achat — est celui que la plupart des analystes jugent le plus probable. Pas de rupture brutale, mais une dégradation lente qui touche d’abord les ménages les plus exposés aux prix de l’énergie.
Ce qui a déjà commencé
Ce scénario n’est pas théorique. Il est en cours. Le gazole à 2 euros, c’est la semaine 1. Les annulations de vols par SAS et Volotea, c’est la semaine 3. L’inflation alimentaire qui apparaît dans les rayons, c’est le mois 1. La question n’est plus de savoir si le blocage d’Ormuz aura des conséquences pour la France — c’est de mesurer jusqu’où elles iront.
La guerre en Iran, que Regards Actuels suit au quotidien, n’est pas un conflit géopolitique distant. Par le biais d’Ormuz, elle entre dans le quotidien des Français : à la pompe, au supermarché, à l’aéroport, et bientôt dans la chaîne d’approvisionnement industrielle tout entière.











