Le basculement a lieu sous les yeux de tout le monde, mais presque personne ne le nomme. En février 2026, les véhicules 100 % électriques ont représenté 27,5 % du marché automobile français, avec 62 676 immatriculations depuis le début de l'année — une hausse de 38,5 % par rapport à la même période de 2025. En un an, l'électrique est passé du statut de niche à celui de segment dominant. La question n'est plus de savoir si la France basculera vers l'électrique, mais à quelle vitesse.
27,5 % du marché : comment l'électrique a dépassé le diesel
Le chiffre de février 2026 marque un seuil symbolique et pratique. L'électrique devance désormais le diesel dans les immatriculations neuves et talonne l'essence. Trois constructeurs concentrent l'essentiel de cette dynamique. Renault domine avec la R5 E-Tech et la Megane électrique, confirmant une stratégie d'électrification totale annoncée pour 2030 sur la marque principale. Peugeot suit avec l'e-208, dont les ventes progressent de 28,5 %, et l'e-2008, en hausse de 159 %. Tesla, longtemps leader, perd du terrain face aux constructeurs européens sur le segment de masse.
Deux mécanismes ont accéléré ce basculement. Le leasing social, qui permet aux ménages modestes de louer un VE à partir de 100 euros par mois, a ouvert un marché jusque-là réservé aux catégories aisées. Le dispositif des certificats d'économie d'énergie (CEE), qui offre un coup de pouce supplémentaire à l'achat, a amplifié l'effet. En combinant les deux, le coût d'accès à un véhicule électrique neuf est passé sous le seuil psychologique qui bloquait l'adoption de masse.
L'occasion électrique : le marché qui change la donne
Le marché de l'occasion constitue le second accélérateur, moins visible mais tout aussi déterminant. Entre 2024 et 2025, les ventes de véhicules électriques d'occasion ont progressé de 30 %, passant de 137 242 à 178 879 unités en France. L'écart de prix moyen entre un VE neuf et un VE d'occasion atteint 22 037 euros — un différentiel qui rend l'électrique accessible à des ménages que le neuf exclut.
Cette montée en puissance de l'occasion résout progressivement le principal frein à l'adoption : le prix d'entrée. Les premiers VE vendus entre 2019 et 2022 arrivent sur le marché de la revente avec des batteries encore fonctionnelles et des autonomies de 250 à 350 kilomètres, suffisantes pour la majorité des usages quotidiens. Le marché de l'occasion électrique fait pour le VE ce que le marché de l'occasion a toujours fait pour l'automobile : il démocratise.
Bruxelles recule, le marché avance : le paradoxe européen
Alors que le marché accélère, la réglementation a reculé. En décembre 2025, la Commission européenne a officiellement renoncé à l'interdiction totale des moteurs thermiques en 2035. L'objectif est désormais fixé à 90 % de véhicules zéro émission à cette échéance, laissant une marge de 10 % pour des motorisations alternatives utilisant des carburants de synthèse (e-fuels) ou des biocarburants.
Ce recul réglementaire, obtenu sous la pression de l'Allemagne et de l'Italie, n'a paradoxalement pas ralenti la transition. Le marché a pris le relais de la contrainte. Quand l'électrique devient moins cher à l'usage — 30 % d'économie sur l'entretien, un coût énergétique de 7 125 euros inférieur sur 75 000 kilomètres —, l'argument économique l'emporte sur l'obligation réglementaire.
La guerre en Iran et la flambée du pétrole, que Regards Actuels suit quotidiennement depuis le 1er mars 2026, accélèrent encore cette bascule économique. Comme nous l'analysions dans notre décryptage sur la fin du plafond carburant TotalEnergies le 31 mars, le prix de l'essence au-dessus de 2 euros le litre rend le coût au kilomètre du thermique de plus en plus difficile à justifier pour les gros rouleurs. Chaque crise pétrolière pousse un peu plus de conducteurs vers l'électrique — non par conviction écologique, mais par calcul.
Ce que la bascule électrique change pour les Français
L'autonomie moyenne d'un véhicule électrique en 2026 se situe entre 350 et 500 kilomètres, un niveau qui couvre la quasi-totalité des trajets quotidiens. Pour 80 % des automobilistes français, dont le trajet domicile-travail ne dépasse pas 30 kilomètres, l'autonomie n'est plus un frein. Restent les longs trajets, où le réseau de bornes de recharge — 120 000 points en France début 2026 — progresse mais reste inégal entre zones urbaines et rurales.
La bascule pose aussi une question industrielle. La France et l'Europe tentent de rattraper leur retard sur la Chine, qui domine la production de batteries et de VE à bas coût. L'arrivée de marques chinoises comme BYD et MG sur le marché français, avec des modèles à partir de 20 000 euros, met la pression sur les constructeurs européens. La transition électrique est autant un enjeu de souveraineté industrielle que de mobilité.
Pour les ménages, la question de 2026 n'est plus « faut-il passer à l'électrique ? » mais « quand et comment ? ». Le leasing social répond au « comment » pour les revenus modestes. L'occasion répond au « quand » pour ceux qui attendent la bonne affaire. La bascule n'est plus un choix politique. C'est un mouvement de marché que les crises énergétiques ne font qu'accélérer.











