Dimanche 22 mars 2026, sur le site de l'impact d'un missile iranien à Arad, dans le sud d'Israël, Benjamin Netanyahu a prononcé les mots les plus explicites depuis le début de la guerre : « Nous allons nous en prendre au régime. Nous allons nous en prendre aux Gardiens de la Révolution islamique, cette bande de criminels. Et nous allons les viser personnellement, leurs dirigeants, leurs installations, leurs actifs économiques. » Le ministre de la Défense Israël Katz a autorisé l'armée à éliminer tout responsable iranien de haut rang sans autorisation supplémentaire.
Ces déclarations ne sont pas de la rhétorique. Elles s'inscrivent dans une doctrine militaire que l'État d'Israël pratique depuis plus de cinquante ans et qu'il revendique désormais ouvertement.
1972-2024 : cinquante ans d'éliminations systématiques
L'assassinat ciblé comme outil d'État remonte formellement à l'opération Colère de Dieu (Mivtza Za'am Ha'El), lancée par Golda Meir après la prise d'otages et le massacre de onze athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en septembre 1972. Pendant plus de vingt ans, des agents du Mossad ont traqué et éliminé les membres de Septembre Noir jugés responsables de l'attentat, à travers l'Europe et le Moyen-Orient. Cette opération a posé les bases d'une doctrine que chaque gouvernement israélien a ensuite élargie.
Dans les années 1990, la pratique s'est intensifiée avec la seconde Intifada. Entre 2000 et 2008, Tsahal a mené plusieurs centaines d'opérations d'élimination ciblée contre des cadres du Hamas, du Jihad islamique et du Hezbollah. Abbas Moussaoui, secrétaire général du Hezbollah, a été tué par une frappe israélienne sur son convoi au Liban en février 1992. Son successeur, Hassan Nasrallah, a dirigé le mouvement pendant trente-deux ans — jusqu'au 27 septembre 2024.
L'année 2024 a marqué un tournant dans l'échelle des éliminations. Le 31 juillet, Ismaël Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas, a été tué à Téhéran dans des circonstances attribuées au Mossad. Le 27 septembre, Hassan Nasrallah a été tué dans un bombardement massif de la banlieue sud de Beyrouth, avec la quasi-totalité de ses adjoints. L'opération a été décrite par des analystes comme la plus ambitieuse décapitation d'un mouvement armé jamais tentée par Israël.
En 2026, la guerre contre l'Iran a franchi un nouveau seuil. La mort de l'ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique, lors des frappes du 28 février, a démontré qu'Israël était désormais prêt à viser le sommet même de la hiérarchie étatique d'un pays souverain — un acte sans précédent dans l'histoire des conflits modernes.
Ce que dit le droit international — et ce qu'Israël en fait
La légalité des assassinats ciblés est l'un des débats juridiques les plus controversés du droit international humanitaire. Deux cadres juridiques s'affrontent.
Le droit international humanitaire (conventions de Genève, droit de la guerre) autorise, en temps de conflit armé, le ciblage de combattants et de personnes participant directement aux hostilités. Sous cet angle, l'élimination d'un commandant militaire ennemi est légale — à condition de respecter les principes de distinction (ne pas viser les civils), de proportionnalité (les dommages civils ne doivent pas être excessifs par rapport à l'avantage militaire) et de précaution (minimiser les pertes civiles).
Le droit international des droits de l'homme interdit en revanche les exécutions extrajudiciaires. En dehors d'un conflit armé déclaré, tuer une personne sans procès constitue une violation du droit à la vie. Les critiques, notamment l'association La Paix Maintenant, estiment que les assassinats ciblés constituent un « assassinat ciblé du droit international » lui-même, en normalisant l'exécution sans jugement comme instrument de politique étrangère.
La Cour suprême israélienne a tranché en partie ce débat le 14 décembre 2006, dans un arrêt historique : elle a jugé que la pratique était « admissible sous certaines conditions » et que « la légalité de chaque assassinat doit être examinée cas par cas ». Cette jurisprudence a fourni à Israël un cadre juridique interne pour poursuivre sa politique — mais elle n'engage pas le droit international, où le débat reste ouvert.
Depuis le 11 septembre 2001, la position des grandes puissances occidentales a évolué. Les États-Unis ont adopté leur propre programme de frappes ciblées (drone strikes) au Pakistan, au Yémen, en Somalie et en Syrie, éliminant notamment Oussama ben Laden en 2011 et Qassem Soleimani en janvier 2020. La France et le Royaume-Uni ont également eu recours à des éliminations ciblées dans le cadre de leurs opérations contre le djihadisme au Sahel et au Levant. Ce qui était autrefois une singularité israélienne est devenu, selon les termes du chercheur Nemrod ECDS, « une nouvelle doctrine militaro-sécuritaire assez largement employée ».
L'arme à double tranchant : pourquoi les experts s'inquiètent
L'efficacité de l'assassinat ciblé comme stratégie militaire fait l'objet d'un débat nourri parmi les spécialistes.
L'argument en faveur est opérationnel : éliminer un dirigeant désorganise la chaîne de commandement ennemie, retarde les opérations, et peut forcer un mouvement à remplacer un leader charismatique par un successeur moins compétent. John Hannah, de l'American Jewish Institute for National Security, estime que les assassinats récents montrent que « la prévention a fait un retour en force dans la doctrine de sécurité nationale d'Israël ».
L'argument contre est stratégique : l'élimination d'un leader n'élimine pas le mouvement. Elle peut au contraire radicaliser ses membres, galvaniser le recrutement et provoquer des représailles disproportionnées. L'exemple le plus frappant est celui de Nasrallah : sa mort le 27 septembre 2024 n'a pas neutralisé le Hezbollah. Elle a provoqué, quatre jours plus tard, le tir de près de 200 missiles iraniens sur Israël. Le Hezbollah a repris ses attaques de missiles et de drones dès le début de la guerre actuelle en mars 2026, malgré la perte de « la quasi-totalité de ses cadres supérieurs », selon PBS News.
« Les assassinats ciblés offrent des résultats tangibles que les dirigeants peuvent présenter comme des victoires — surtout dans des guerres sans fin claire », analyse PBS News, « mais ils s'attaquent rarement aux griefs sous-jacents qui alimentent les conflits. » Les experts avertissent que viser personnellement les dirigeants iraniens, comme l'a promis Netanyahu, risque de transformer un conflit militaire en une guerre d'extermination des élites — un scénario dont aucune sortie diplomatique n'a été pensée.
Ce que la promesse de Netanyahu change pour la suite du conflit
La déclaration du 22 mars modifie l'équation de plusieurs manières concrètes.
L'élimination des Gardiens de la Révolution comme objectif de guerre. En désignant nommément les Gardiens de la Révolution comme cible, Netanyahu a élevé l'assassinat ciblé du niveau tactique (éliminer un chef militaire sur le terrain) au niveau stratégique (démanteler une institution d'État). Les Gardiens de la Révolution ne sont pas un mouvement armé non étatique comme le Hamas ou le Hezbollah. C'est une branche de l'armée d'un État souverain, avec un budget, des effectifs réguliers et un rôle économique majeur dans l'économie iranienne.
L'autorisation permanente. La décision de Katz d'autoriser l'armée à éliminer tout responsable iranien de haut rang « sans autorisation supplémentaire » supprime le contrôle politique au cas par cas que la Cour suprême avait exigé en 2006. C'est une délégation de pouvoir sans précédent dans la doctrine israélienne.
L'absence de sortie. Comme l'analysait Regards Actuels dans le suivi quotidien du conflit, chaque escalade réduit l'espace de négociation. Si Israël élimine systématiquement les dirigeants iraniens, avec qui négociera-t-il la fin du conflit ? La doctrine de l'assassinat ciblé est conçue pour gagner des batailles. Elle n'a jamais été conçue pour gagner la paix.
L'Iran a déjà répondu à la mort de Nasrallah par 200 missiles et à la mort de Khamenei par une guerre ouverte. La question posée par la promesse de Netanyahu n'est pas de savoir si Israël peut éliminer les dirigeants iraniens — il l'a démontré. La question est de savoir ce qui se passe après.











