La chimie ne manifeste pas dans la rue. Elle ne fait pas grève. Elle ferme ses usines une par une, dans un silence que seuls les spécialistes entendent.
Depuis 2022, l'industrie chimique européenne a annoncé la fermeture de 9 % de ses capacités de production. Cent vingt-six sites concernés. Trente-sept millions de tonnes de capacité évaporées.
Derrière ces chiffres, publiés par L'Usine Nouvelle, 20 000 emplois directs et 90 000 emplois au total — en comptant la sous-traitance, la maintenance et la logistique.
Le double étranglement : Ormuz coupe le gaz, la Chine coupe les métaux
La chimie européenne subissait déjà le contrecoup de la crise énergétique de 2022. L'invasion de l'Ukraine avait fait exploser le prix du gaz, matière première et source d'énergie indispensable aux procédés chimiques. Les stocks européens de gaz, descendants à 30 % de capacité après l'hiver 2025-2026, n'ont pas eu le temps de se reconstituer.
La fermeture d'Ormuz a ajouté une couche. Le GNL qatari, qui représentait une part croissante de l'approvisionnement européen depuis la rupture avec la Russie, ne passe plus. Les benchmarks gaziers néerlandais (TTF) ont quasiment doublé, dépassant 60 euros le mégawattheure en mars.
Parallèlement, la Chine a verrouillé ses exportations de tungstène, de terres rares et de plusieurs métaux stratégiques. L'acide sulfurique, essentiel à l'industrie minière et à la chimie fine, a bondi de 30 %. L'hélium a doublé. Le résultat est un effet de ciseaux : les coûts d'énergie et de matières premières montent des deux côtés.
La chimie, industrie invisible qui fait tourner toutes les autres
Quand une usine chimique ferme, ce ne sont pas que ses propres employés qui sont touchés. La chimie fournit les intrants de l'agriculture (engrais, phytosanitaires), de la pharmacie (principes actifs, excipients), de l'automobile (plastiques, revêtements), du BTP (peintures, isolants, colles) et de l'électronique (solvants, résines).
« La chimie est à l'industrie ce que le sang est au corps. Quand elle faiblit, tout l'organisme ralentit », résume le Cefic, la fédération européenne de l'industrie chimique. Les pénuries de médicaments que la France subit depuis mars sont un symptôme direct.
Les engrais en sont un autre. L'urée a bondi de 50 %. Les agriculteurs français, déjà pressés par la hausse du GNR, absorbent une double charge. Le printemps 2026 sera le premier depuis des décennies où certains exploitants réduiront leurs semis faute de pouvoir se payer les intrants.
L'Europe décroche : le grand déclassement industriel
Les investissements chimiques en Europe ont chuté de 12 % en 2025 par rapport à 2021. Dans le même temps, les États-Unis ont capté des dizaines de milliards de dollars d'investissements grâce à l'Inflation Reduction Act et à un prix du gaz trois fois inférieur à celui de l'Europe. La Chine investit massivement dans sa propre chimie, avec des surcapacités qui lui permettent de casser les prix à l'export.
« Ce qui se passe dans la chimie européenne n'est pas un cycle. C'est un décrochage structurel », alerte FranceSoir dans une tribune consacrée aux conséquences industrielles d'Ormuz. L'Europe risque de devenir une zone de consommation sans production, dépendante de chaînes d'approvisionnement qu'elle ne contrôle plus.
Le Critical Raw Materials Act et les plans de souveraineté industrielle sont des réponses politiques. Mais entre l'adoption d'un texte à Bruxelles et la construction d'une usine chimique, il y a cinq à dix ans. L'industrie n'a pas ce temps.
Ce qui attend la France
La France compte 3 300 sites chimiques et emploie directement 170 000 personnes dans le secteur. Si la tendance européenne se poursuit, plusieurs milliers de postes seront menacés dans les deux ans. Les bassins les plus exposés sont ceux de Lyon-Vallée de la chimie, de l'étang de Berre et de la Normandie.
Le gouvernement français n'a pas annoncé de plan spécifique pour la chimie. L'attention est mobilisée par les carburants, le pouvoir d'achat et la guerre. Mais la chimie est en amont de tout. Si elle décroche, c'est l'ensemble du tissu industriel français qui suit.
« On ne verra pas les usines chimiques fermer aux informations de 20 heures. On le verra quand les médicaments manqueront, quand les plastiques manqueront, quand les engrais manqueront », prévient un industriel du secteur. Certains de ces « quand » sont déjà là.











