Mercredi 20 mai 2026, à Pékin. Au terme d'une visite d'État de deux jours, Vladimir Poutine et Xi Jinping affichent une relation à un « niveau sans précédent », selon le président russe, et une « persévérance inébranlable qui a résisté à mille épreuves », selon le président chinois. La déclaration commune signée à l'issue des entretiens dénonce les frappes américaines et israéliennes contre l'Iran comme une violation du droit international et appelle à un « cessez-le-feu complet » au Moyen-Orient. Les deux pays prolongent le Traité de bon voisinage de 2001 et leur régime mutuel d'exemption de visas. Sur le gazoduc Power of Siberia 2, Moscou et Pékin annoncent des « progrès » sans accord signé. Le déplacement intervient moins d'une semaine après la visite à Pékin de Donald Trump, qui avait quitté la capitale chinoise le 15 mai sans percée majeure.
Sommet du 20 mai à Pékin : ce qu'ont dit Xi et Poutine
Au Palais de l'Assemblée du Peuple, la mise en scène est protocolaire : salve de canons, hymnes nationaux, revue des soldats, groupe d'enfants scandant « bienvenue, bienvenue » et agitant les drapeaux des deux pays. Le format est presque identique à celui réservé à Donald Trump quelques jours plus tôt. Le ton, lui, est différent : Xi et Poutine se disent « amis » et se sont, selon le décompte officiel, rencontrés près de 40 fois en treize années d'exercice concomitant du pouvoir.
Xi Jinping, selon l'agence Chine nouvelle : « Nous avons su approfondir sans cesse la confiance politique mutuelle et la coordination stratégique avec une persévérance inébranlable qui a résisté à mille épreuves. » Et plus loin : « Les relations sino-russes sont entrées dans une nouvelle phase, marquée par des réalisations plus importantes et un développement plus rapide. » Sans nommer Washington, il dénonce les dangers de « l'unilatéralisme et de l'hégémonisme » et le « risque d'un retour à la loi de la jungle ».
Vladimir Poutine, en miroir, parle de relations à un « niveau sans précédent », malgré les « facteurs extérieurs défavorables ». Iouri Ouchakov, son conseiller diplomatique, prévient avant le tête-à-tête du soir, prévu autour d'un thé : « Cela pourrait être une longue discussion. » Les dossiers Iran, Moyen-Orient, Ukraine, énergie sont au menu.
La déclaration commune signée : Iran « violation du droit international », Ukraine « position objective » de Pékin
Au-delà des formules d'amitié, la déclaration commune publiée par le Kremlin contient deux paragraphes politiquement saillants.
Sur l'Iran et le Moyen-Orient. Russie et Chine appellent à « revenir au dialogue et aux négociations dès que possible » et se disent en « accord complet » : les frappes américaines et israéliennes contre l'Iran « violent le droit international et les normes fondamentales des relations internationales et menacent gravement la stabilité du Moyen-Orient ». Xi Jinping insiste, lors des entretiens, sur le caractère « d'urgence absolue » d'un « cessez-le-feu complet ». C'est, depuis le déclenchement de la guerre Iran-États-Unis le 28 février 2026, l'une des prises de position publiques les plus appuyées formulées par les deux capitales en faveur de Téhéran.
Sur l'Ukraine. Le texte exprime le « jugement positif » de la Russie sur « la position objective et impartiale » de la Chine. Pékin, pressée par les Occidentaux d'user de son influence sur Moscou pour mettre fin à la guerre, proclame sa neutralité. Elle n'a jamais condamné l'offensive russe de février 2022. La déclaration ne mentionne ni calendrier de cessez-le-feu, ni rôle médiateur formel de la Chine.
Documents signés et protocole : la rupture avec le sommet Trump
À la différence de la séquence Trump-Xi du 14-15 mai, qui s'était soldée par des annonces commerciales sans déclaration politique formelle, le sommet Poutine-Xi a vu la signature publique de plusieurs documents : déclaration commune sur la coopération stratégique, accords sur la construction d'une voie ferrée, accord sur le développement urbain. Les deux dirigeants ont également prolongé deux instruments structurants de la relation bilatérale : le Traité de bon voisinage, d'amitié et de coopération signé à Moscou le 16 juillet 2001 par Vladimir Poutine et Jiang Zemin, et le régime mutuel d'exemption de visas.
Sur l'agenda à venir, Poutine a invité Xi en Russie en 2027. Le président chinois a confirmé sa présence au sommet de l'APEC (Coopération économique pour l'Asie-Pacifique) qui se tiendra en Chine en novembre 2026.
Trump est passé d'abord : un sommet sans percée majeure
Donald Trump a quitté la Chine le vendredi 15 mai 2026, à l'issue d'un sommet de deux jours avec Xi Jinping. Le président américain a revendiqué des accords commerciaux « fantastiques », dont une commande de 200 avions Boeing. Selon les communiqués des deux pays, les leaders se sont entendus pour engager une « relation de stabilité stratégique constructive ».
Sur les dossiers les plus tendus, en revanche, la déclaration finale du sommet sino-américain est restée évasive. Pas de percée annoncée sur la guerre Iran-Israël, malgré les efforts de médiation américains qui se heurtent à la position iranienne sur le programme nucléaire. Selon le récit présidentiel américain, Xi aurait évoqué une possible contribution au dossier iranien — mais Pékin n'a pas confirmé publiquement cet engagement, et les analyses sécuritaires américaines (CSIS) soulignent au contraire que la Chine pourrait chercher à renouveler les flux de composants militaires vers l'Iran. Aucune mention du dossier ukrainien n'a non plus filtré, alors que le président Volodymyr Zelensky avait, avant l'arrivée de Trump à Pékin, exhorté son homologue américain à inscrire la guerre à l'agenda.
La réponse russe au sommet sino-américain avait été délivrée en marge d'une visite du chef de la diplomatie Sergueï Lavrov à New Delhi. « Si les accords qui ont été ou seront atteints par Pékin et Washington correspondent aux intérêts de nos amis chinois, nous ne pourrons qu'en être ravis », avait-il déclaré. Mais « nous sommes liés avec la Chine par des relations qui sont plus profondes et plus solides que les alliances politiques et militaires traditionnelles ».
Un partenariat « sans limites » mais sans alliance militaire formelle
La relation sino-russe est, depuis 2022, structurée autour de plusieurs cadres successifs. Le plus emblématique est la déclaration commune Poutine-Xi du 4 février 2022, signée à Pékin trois semaines avant l'invasion russe de l'Ukraine, qui évoquait une « amitié sans limites » entre les deux pays. Cette expression est devenue, en Occident, le marqueur du basculement chinois en faveur de Moscou.
Pourtant, la Chine maintient une posture officielle de neutralité. Pékin n'a jamais condamné l'offensive russe lancée en février 2022, mais réfute en parallèle les accusations occidentales de livraisons de composants militaires à la Russie. Pékin renvoie aux Occidentaux le reproche de « prolonger les hostilités » en armant l'Ukraine. Aucun traité formel d'assistance militaire mutuelle n'a été signé entre les deux puissances — contrairement par exemple à l'OTAN ou à l'alliance russo-bélarussienne.
Cette ambiguïté permet à Pékin de poursuivre simultanément trois lignes politiques. Première ligne : maintenir le canal commercial avec l'Union européenne, qui reste un débouché majeur pour l'industrie chinoise. Deuxième ligne : éviter les sanctions secondaires américaines sur les banques chinoises pratiquant le commerce en roubles. Troisième ligne : conserver l'image d'un acteur « équilibreur » sur la scène internationale, à rebours de la binarité Washington-Moscou.
Pétrole, gaz et yuans : le socle économique du partenariat
L'effet pratique du partenariat sino-russe se mesure d'abord dans les flux énergétiques. Sur le pétrole brut, les exportations russes vers l'Asie se sont accélérées après 2022 avec la mise en place du plafond G7 sur le prix du baril russe. Les pétroliers russes, exclus des marchés européens, ont trouvé des débouchés en Asie. Selon l'Energy Information Administration (EIA) américaine, l'Inde a dépassé la Chine en 2024 comme premier acheteur de brut russe : 34 % des exportations russes ont été dirigées vers l'Inde (contre 30 % en 2023) et 26 % vers la Chine (contre 32 % en 2023). Volumes : 2,2 millions de barils par jour vers la Chine en 2024, 1,7 million vers l'Inde.
Sur l'ensemble des combustibles fossiles (pétrole brut + gaz pipeline + charbon), la Chine reste néanmoins le premier client de la Russie. Selon le Centre de recherche sur l'énergie (CREA), à fin 2025, la Chine est premier acheteur de pétrole brut et de charbon russes, et deuxième acheteur de gaz acheminé par pipeline. « Sur fond de crise au Moyen-Orient, la Russie garde sa place de fournisseur fiable de ressources », a souligné Vladimir Poutine au cours du sommet.
Le gazoduc Power of Siberia 1 est en service depuis 2019. Le projet Power of Siberia 2, qui relierait les plus grosses réserves de gaz naturel russes dans le nord de la Sibérie à la Chine, doit ouvrir un débouché majeur pour les hydrocarbures russes délaissés par l'Europe. Mais sa réalisation tarde. Le porte-parole du Kremlin, à l'issue des entretiens du 20 mai, a parlé de « progrès » sans annoncer d'accord signé.
La dimension monétaire compte aussi. Selon les autorités russes et chinoises, la part du rouble et du yuan dans les paiements bilatéraux est passée de moins de 50 % avant 2022 à plus de 95 % en 2024. Cette dédollarisation accélérée constitue une couverture partielle contre les sanctions financières occidentales, mais elle expose la Russie à la politique monétaire chinoise et à la convertibilité encore limitée du yuan.
Sur le commerce global, la relation est déséquilibrée. En 2025, les importations russes n'ont représenté qu'environ 5 % des importations totales de la Chine (selon les Douanes chinoises). À l'inverse, la Chine a représenté plus du tiers des importations et plus du quart des exportations de la Russie (selon l'agence russe Tass). La Russie a plus besoin de la Chine que l'inverse.
Multipolarité, BRICS et nouvel ordre post-occidental
L'argumentaire diplomatique commun à Pékin et Moscou repose sur l'idée d'un « monde multipolaire » qui mettrait fin à l'hégémonie occidentale héritée de 1945. La formule a été reprise mot pour mot le 20 mai à Pékin : Xi Jinping a dénoncé « l'unilatéralisme et l'hégémonisme » et le « risque d'un retour à la loi de la jungle ».
Le format BRICS+ — élargi en janvier 2024 à l'Égypte, à l'Éthiopie, à l'Iran et aux Émirats arabes unis, puis rejoint par l'Arabie saoudite en janvier 2025 ainsi que par l'Indonésie à la même période — est l'un des cadres dans lesquels cet argumentaire prend corps. Le bloc représente désormais environ 36 % du revenu national brut mondial et 46 % de la population mondiale, contre respectivement 31 % et 10 % pour le G7.
L'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), créée en 2001 et présidée à tour de rôle, est un autre véhicule. Elle regroupe Russie, Chine, Inde, Pakistan, Iran et plusieurs États d'Asie centrale. Ses sommets servent à valider les coopérations sécuritaires et économiques en marge des structures occidentales. La visite de Lavrov à New Delhi avant le sommet sino-russe s'inscrit dans cette logique : maintenir vivant le lien avec l'Inde, qui équilibre — voire concurrence — la centralité chinoise dans le bloc.
Notre lecture
La séquence Trump-puis-Poutine en Chine, dans la même semaine, offre à Xi Jinping un avantage diplomatique rare : recevoir successivement les deux puissances qui structurent la guerre en Ukraine et la crise iranienne, sans avoir à se positionner publiquement contre l'une ou l'autre. La déclaration commune signée le 20 mai permet à Pékin d'envoyer simultanément deux signaux. À Washington : la relation sino-russe ne se substitue pas au dialogue avec les États-Unis. À Moscou : la profondeur du lien bilatéral n'est pas négociable, et la « position objective et impartiale » que Pékin revendique sur l'Ukraine — formule reprise dans la déclaration commune — reste affirmée.
Pour Poutine, l'enjeu interne est différent. Le voyage permet de réaffirmer, à destination de l'opinion russe et de l'élite politique, que les sanctions occidentales n'ont pas isolé Moscou. Mais l'absence d'accord sur Power of Siberia 2 montre que la Chine garde la maîtrise du tempo. La relation économique est déséquilibrée — 5 % d'imports chinois venant de Russie, contre plus du tiers d'imports russes venant de Chine — et la Chine n'a pas d'intérêt immédiat à précipiter un accord gazier dont les paramètres lui sont défavorables.
Pour Xi Jinping, le risque est d'apparaître trop solidaire de Moscou au moment où la diplomatie américaine retourne à Pékin. La signature publique de la déclaration commune sur l'Iran, alors que Trump donne « deux ou trois jours » à Téhéran, marque un choix. Le calcul est cohérent avec l'horizon stratégique chinois — Taïwan, mer de Chine méridionale, dépendances technologiques — toujours contraint par la rivalité avec Washington.
Ce qu'on regarde maintenant
- L'application concrète de la déclaration commune sur l'Iran : nouvelle médiation Pékin-Moscou ou simple position diplomatique. Voir notre tracker Iran-USA.
- Power of Siberia 2 : levée éventuelle du blocage, contenu des « progrès » annoncés sans détail.
- Sommet APEC à Pékin, novembre 2026 : occasion d'une nouvelle séquence Trump-Xi avec ou sans Poutine en marge.
- Position chinoise sur l'Ukraine : signal d'une médiation Pékin-Kiev ou maintien de la « neutralité » actuelle.
- Visite de Xi Jinping en Russie en 2027 : confirmation et calendrier.
- Suites de la commande Boeing : 200 avions à livrer, fenêtre concurrentielle avec les russes Sukhoi Superjet et MC-21.











