Salve de canons, hymnes, revue de soldats, enfants scandant « bienvenue, bienvenue » : au Palais du Peuple, à Pékin, Xi Jinping a déroulé pour Vladimir Poutine, les 19 et 20 mai 2026, une mise en scène copie conforme de celle réservée à Donald Trump quelques jours plus tôt. Le ton, lui, n'avait rien de comparable : les deux hommes, qui se disent « amis » et se sont rencontrés presque quarante fois en plus de treize années de pouvoir concomitant, ont affiché une relation à un « niveau sans précédent », selon le président russe — forgée, selon son hôte, par « une persévérance inébranlable qui a résisté à mille épreuves ».
Ce que les deux présidents ont dit
« Nous avons su approfondir sans cesse la confiance politique mutuelle et la coordination stratégique », a déclaré Xi Jinping, selon l'agence Chine nouvelle, jugeant que les relations sino-russes sont « entrées dans une nouvelle phase, marquée par des réalisations plus importantes et un développement plus rapide ». Sans nommer Washington, il a de nouveau dénoncé les dangers de « l'unilatéralisme et de l'hégémonisme » et le « risque d'un retour à la loi de la jungle ». Vladimir Poutine a répondu en miroir, malgré les « facteurs extérieurs défavorables ». Les dossiers brûlants — menaces de reprise des hostilités entre les États-Unis et l'Iran, guerre en Ukraine, hydrocarbures — devaient être abordés autour d'un thé en soirée : « Cela pourrait être une longue discussion », avait prévenu le conseiller diplomatique du Kremlin, Iouri Ouchakov.
La déclaration commune : l'Iran, l'Ukraine
Le texte publié par le Kremlin contient deux passages politiquement saillants. Sur le Moyen-Orient, Moscou et Pékin soulignent la nécessité « de revenir au dialogue et aux négociations dès que possible » et se disent en « accord complet » : les frappes américaines et israéliennes contre l'Iran violent la loi internationale. C'est l'une des prises de position communes les plus appuyées des deux capitales en faveur de Téhéran depuis le début de la confrontation entre Washington et l'Iran — un dossier qui touche directement la Chine, fortement tributaire du pétrole et du gaz du Golfe, quand la crise offre au contraire à la Russie, troisième producteur mondial de pétrole et deuxième de gaz en 2023 selon l'Agence internationale de l'énergie, de nouveaux débouchés : « Sur fond de crise au Moyen-Orient, la Russie garde sa place de fournisseur fiable de ressources », a fait valoir Vladimir Poutine.
Sur l'Ukraine, la déclaration exprime le jugement « positif » de la Russie sur « la position objective et impartiale » de la Chine. Pékin, pressée par les Occidentaux d'user de son influence sur Moscou pour mettre fin à la guerre — où les frappes ukrainiennes en profondeur sur le territoire russe se sont intensifiées —, proclame sa neutralité ; elle n'a jamais condamné l'invasion de février 2022. Le texte ne mentionne ni calendrier de cessez-le-feu, ni rôle de médiation formel.
Documents signés, traité prolongé — et un gazoduc qui attend
À la différence de la séquence Trump-Xi de la semaine précédente, close sans déclaration politique formelle, les deux présidents ont signé publiquement une série de documents : coopération stratégique, construction d'une voie ferrée, développement urbain. Ils ont prolongé deux instruments structurants — le traité de bon voisinage et d'amitié vieux de vingt-cinq ans, signé en 2001, et le régime d'exemption réciproque de visas. Vladimir Poutine a invité Xi Jinping en Russie l'an prochain, et confirmé sa propre présence au sommet de l'APEC, la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique, en novembre en Chine.
Restait le dossier capital pour Moscou : le gazoduc Force de Sibérie 2, qui relierait les grandes réserves gazières du nord de la Sibérie à la Chine et ouvrirait un débouché aux hydrocarbures russes délaissés par l'Europe. Sa réalisation tarde. À l'issue des entretiens, le porte-parole du Kremlin a fait état de « progrès » — sans accord signé.
Un partenariat « sans limites », pas une alliance
La relation sino-russe s'est structurée autour de la déclaration du 4 février 2022, signée à Pékin trois semaines avant l'invasion de l'Ukraine, qui évoquait une « amitié sans limites » — devenue en Occident le marqueur du basculement chinois vers Moscou. Pour autant, aucun traité d'assistance militaire mutuelle ne lie les deux puissances, et Pékin cultive l'ambiguïté : maintenir le débouché commercial européen, éviter les sanctions secondaires américaines, préserver son image d'acteur d'équilibre. La Chine réfute les accusations occidentales de livraisons de composants militaires à la Russie et renvoie aux Occidentaux le reproche de « prolonger les hostilités » en armant l'Ukraine.
Le socle : pétrole, gaz, yuans — et un déséquilibre
Fin 2025, la Chine restait le principal acheteur de pétrole brut et de charbon russes, et le deuxième client du gaz acheminé par gazoduc, selon le Centre de recherche sur l'énergie et l'air propre (CREA). Sur le brut, l'Inde a toutefois dépassé la Chine en 2024 comme premier acheteur, selon l'Energy Information Administration américaine — 34 % des exportations russes contre 26 % pour la Chine. Côté paiements, Moscou et Pékin affirment régler plus de 95 % de leurs échanges en roubles et en yuans, contre moins de la moitié avant 2022 — une dédollarisation qui protège des sanctions financières, mais expose la Russie à la politique monétaire chinoise.
Le rapport de forces économique, lui, est sans ambiguïté : en 2025, les importations venues de Russie n'ont pesé qu'environ 5 % des importations chinoises, selon les Douanes chinoises, quand la Chine représentait plus du tiers des importations et plus du quart des exportations russes, selon l'agence Tass. Dans les forums que les deux pays animent — les BRICS élargis, rejoints notamment par l'Indonésie début 2025, ou l'Organisation de coopération de Shanghai —, Moscou et Pékin promeuvent le même « monde multipolaire » ; dans la relation bilatérale, la hiérarchie est plus simple. « La Russie a plus besoin de la Chine que l'inverse », relèvent les experts cités par l'AFP. Le gazoduc attendra : dans cette amitié « sans limites », c'est Pékin qui fixe celles du calendrier.











