27 000 dollars. C'est le chiffre qui donne immédiatement envie de sortir une calculatrice, et précisément celui qu'il ne faut pas lire comme le relevé bancaire d'un ménage.
Dans la base mondiale sur laquelle s'appuient les chercheurs, environ 27 000 dollars par personne et par an en 2017 marquent le niveau à partir duquel commence le décile des consommateurs les plus dépensiers de la planète. À l'échelle de l'Europe occidentale, la somme n'évoque ni yacht, ni jet privé, ni collection de villas. Et c'est tout l'intérêt du résultat.
Selon les chercheurs, 40 à 45 % des habitants de l'Union européenne appartiennent à ce décile mondial. Aux États-Unis, ils sont plus de la moitié. Plus de 60 % des personnes qui composent les 10 % de consommateurs les plus élevés au monde vivent d'ailleurs dans ces deux ensembles. Le sommet de la consommation mondiale est donc beaucoup plus large que le club des milliardaires.
Mais les 27 000 dollars réclament une précaution. La revue qui a rendu compte de l'étude les présente comme des dépenses annuelles, impôts payés, placements et crédit immobilier exclus. L'université des auteurs résume la même barre autrement : un revenu annuel supérieur à 45 000 euros. Deux formulations sérieuses pour un seul seuil, ce qui dit assez qu'il ne se lit pas sur un relevé de compte. Impossible de prendre son budget familial et de déterminer à l'euro près de quel côté de la ligne on se trouve.
La ligne reste néanmoins révélatrice : ce que beaucoup d'Européens perçoivent comme un niveau de consommation assez banal les place très haut lorsqu'on regarde la planète entière.
Une facture qui n'arrivera jamais dans la boîte aux lettres
C'est à ce groupe qu'Inge Schrijver, Rutger Hoekstra et Paul Behrens ont tenté de présenter l'addition. Leur étude, publiée le 18 juin dans la revue scientifique Communications Sustainability, estime entre 1 700 et 5 700 milliards de dollars par an les dommages environnementaux associés à la consommation du décile mondial supérieur, soit entre 2 300 et 7 500 dollars par personne. Les montants sont exprimés en dollars de 2017, année des données de consommation utilisées.
Surtout, il ne s'agit pas d'une facture au sens habituel. Aucun assureur n'a évalué le prix d'une forêt disparue, aucune administration n'a envoyé 5 700 milliards de dollars de dommages et intérêts aux consommateurs les plus aisés. Les chercheurs ont pris des empreintes environnementales déjà calculées puis leur ont attribué une valeur monétaire afin de les rendre comparables.
Quatre grandes pressions sont intégrées : le changement climatique, l'érosion de la biodiversité, les perturbations liées à l'azote et au phosphore et l'utilisation d'eau douce. L'exercice revient à traduire plusieurs unités environnementales dans une monnaie commune. Et c'est précisément là que commence la partie la plus fragile, et la plus intéressante, du travail.
Combien vaut une espèce qui disparaît ?
Pour attribuer un prix aux dommages, l'équipe utilise le manuel néerlandais des prix environnementaux, dans son édition 2024. Le climat peut par exemple être valorisé à partir du coût nécessaire pour réduire les émissions conformément à une trajectoire donnée. Pour d'autres dommages, les méthodes s'appuient sur des estimations des effets sur la santé, sur les écosystèmes, ou sur ce que des populations se déclarent prêtes à payer pour les éviter.
La biodiversité pose le problème le plus évident. Comment mettre un nombre de dollars sur la réduction de l'abondance des espèces dans un écosystème ? Les auteurs ne prétendent pas avoir trouvé le prix universel de la nature. Ils expliquent au contraire que cette valorisation est particulièrement incertaine.
C'est en grande partie pour cette raison que leur résultat va de 1 700 à 5 700 milliards. La borne haute est plus de trois fois supérieure à la borne basse non parce que les chercheurs ignorent si les 10 % supérieurs achètent trois fois plus de voitures ou mangent trois fois plus de viande, mais parce que la valeur monétaire donnée aux conséquences environnementales peut énormément varier. Cette fourchette ne dit pas la précision du calcul : elle raconte d'abord l'incertitude du prix choisi, et elle ne couvre pas toutes les incertitudes du modèle.
La biodiversité pèse plus lourd que le climat
Malgré ces réserves, la composition de la « facture » est frappante. La perte de biodiversité représente entre 47 et 56 % du total mondial calculé, le changement climatique entre 36 et 45 %. À eux deux, ces dommages concentrent plus de 90 % du montant. Les trois autres pressions, azote, phosphore et eau douce, se partagent le reste du total.
Ce résultat déplace légèrement le débat habituel sur les inégalités environnementales, largement dominé par les émissions de CO2. Les gros consommateurs ne pèsent pas seulement sur le climat : leur alimentation, leur énergie, leurs déplacements et les chaînes de production nécessaires à leurs achats exercent une pression sur les sols, les espèces et les cycles des nutriments. Et l'étude n'en compte pas encore tout.
Cinq limites planétaires restent hors de l'addition
Le cadre scientifique des « limites planétaires » en distingue neuf. L'étude ne parvient à en monétiser que quatre. Restent notamment en dehors du calcul les nouvelles substances chimiques et plastiques, l'acidification des océans, les aérosols atmosphériques, l'ozone stratosphérique et les changements d'usage des sols. Les auteurs en déduisent que leur estimation est probablement incomplète.
Une autre absence est encore plus importante lorsqu'on parle des personnes les plus aisées : les placements financiers. L'étude suit les impacts liés à la consommation. Elle ne cherche pas à attribuer à un individu les émissions des entreprises dans lesquelles son patrimoine est investi. Or, chez les plus hauts revenus, environ la moitié des émissions viennent des placements et non de la consommation personnelle.
Quelqu'un peut réduire ses vols ou sa consommation de viande tout en possédant un portefeuille fortement investi dans les énergies fossiles. La consommation ne raconte qu'une partie de l'histoire des plus riches.
États-Unis et Inde : attention à la comparaison
Les auteurs ont également refait l'exercice pour six pays : Brésil, Chine, Égypte, Allemagne, Inde et États-Unis. Pour les 10 % qui consomment le plus aux États-Unis, la facture théorique atteint entre 19 000 et 63 000 dollars par personne et par an. Pour le décile supérieur indien, elle tombe entre 410 et 1 400 dollars.
Mais il faut ici poser deux gros astérisques. D'abord, les 10 % supérieurs de l'Inde ne sont pas les mêmes personnes que les 10 % supérieurs de la planète : chaque calcul national classe les habitants à l'intérieur de leur propre pays. Ensuite, les chercheurs n'attribuent pas exactement le même prix à un même dommage partout dans le monde.
À l'exception du CO2, dont les effets sont considérés comme mondiaux, les valeurs environnementales sont ajustées en fonction du produit intérieur brut par habitant, corrigé des écarts de prix entre pays. Dans le modèle, certains dommages reçoivent une valeur monétaire supérieure dans une économie riche. Comparer 63 000 dollars aux États-Unis à 1 400 dollars en Inde ne revient pas simplement à mesurer deux quantités physiques de destruction environnementale : cela compare aussi deux valorisations. C'est une raison supplémentaire de traiter ces nombres comme des ordres de grandeur, et non comme une comptabilité de précision.
Les auteurs ne proposent pas d'envoyer la note
L'étude revendique pourtant un objectif politique. Si les dommages sont concentrés chez ceux qui consomment le plus, estiment ses auteurs, les politiques environnementales peuvent davantage cibler cette consommation plutôt que répartir indistinctement l'effort sur toute la population. Ils évoquent notamment la fiscalité environnementale, en particulier lorsqu'elle vise des consommations de luxe plutôt que des biens essentiels.
Mais le papier scientifique prend soin de poser une limite : les montants calculés ne sont pas des taux de taxe proposés. Une personne à laquelle le modèle attribue 7 500 dollars de dommages environnementaux n'est pas censée recevoir demain une taxe de 7 500 dollars. La monétisation sert à montrer l'échelle du problème et ce que pourrait représenter l'application du principe pollueur-payeur. Les auteurs rappellent eux-mêmes que la réglementation ou la réduction de certaines consommations peuvent être plus pertinentes qu'un prix, et qu'acquitter une taxe ne « rembourse » pas une espèce disparue.
Le chiffre le plus dérangeant n'est peut-être pas le plus gros
On retiendra probablement de l'étude son nombre le plus spectaculaire, jusqu'à 5 700 milliards de dollars de dommages environnementaux par an. C'est aussi son nombre le plus discutable, parce qu'il dépend de conventions de valorisation auxquelles on peut raisonnablement préférer d'autres conventions.
Le résultat le plus robuste est ailleurs : il concerne la géographie de ceux qui consomment le plus. À l'échelle de la planète, appartenir aux groupes de forte consommation ne signifie pas nécessairement vivre dans un palace, disposer d'un chauffeur ou collectionner les jets privés. Une large partie de l'Europe se retrouve déjà de ce côté de la distribution mondiale.
Cela ne signifie pas qu'un salarié européen au revenu médian et un milliardaire ont la même responsabilité environnementale. À l'intérieur même du décile supérieur, les écarts restent gigantesques. Cela signifie quelque chose de plus inconfortable.
Quand nous parlons des « plus gros consommateurs de la planète », nous imaginons spontanément quelqu'un de beaucoup plus riche, quelque part au-dessus de nous. L'étude déplace le miroir, et pour des millions d'Européens, l'image qui apparaît dedans est beaucoup plus proche qu'ils ne le pensaient.
À savoir
Les montants cités sont des estimations construites en attribuant un prix conventionnel à des dommages environnementaux, à partir de données de consommation de 2017, les plus récentes comparables à cette échelle. L'écart de un à trois entre les deux bornes tient à cette convention de prix, non à ce qui est consommé. L'étude ne couvre que quatre des neuf limites planétaires et laisse de côté les émissions liées aux placements.











