Assis à l’arrière de sa pirogue, Somdet Singthong remonte le Mékong sans entrain. Le pêcheur de 69 ans a découvert qu’il portait de l’arsenic dans les ongles et les urines — le même poison que les analyses ont détecté dans les eaux brunâtres du fleuve. À son embarcadère de fortune, près de la ville thaïlandaise de Chiang Saen, les habitants venaient autrefois acheter le poisson à la sortie de l’eau. Aujourd’hui, les clients se font si rares que carpes et poissons-chats finissent parfois par pourrir.
« L’impact a été énorme », confie-t-il à l’AFP, la tête couverte d’un chapeau de paille effiloché. « Je n’ai jamais eu peur, mais d’autres villageois sont inquiets. Ils ne mangent pas de poissons, certains ne veulent même pas les toucher. » Longtemps cantonnée aux rivières d’amont — où arsenic et métaux lourds sont détectés depuis 2025 —, la pollution a gagné au printemps 2026 le Mékong lui-même, ce fleuve mythique dont dépendent au quotidien des millions de personnes en Asie du Sud-Est.
Dix fois le seuil de sécurité
Les chiffres ont fini par alarmer la région. Des analyses publiées en avril par le Département thaïlandais de contrôle de la pollution relèvent des concentrations d’arsenic atteignant 296 milligrammes par kilo de sédiment, près de dix fois le seuil de sécurité. Sur la rivière Kok, un affluent où Wan Wiriya, maître de conférences à l’université de Chiang Mai, prélève des échantillons avec son équipe, les relevés dépassent eux aussi dix fois les normes. L’arsenic rejoint la liste des métaux lourds qui s’accumulent dans la chaîne alimentaire et dont les effets se mesurent sur le long terme.
Le chercheur parle d’une « bombe à retardement » : des risques de cancers et de troubles neurologiques étalés sur des années. Le danger, lui, avance masqué. « On n’en meurt pas immédiatement, prévient Pianporn Deetes, directrice de l’organisation Rivers and Rights. Mais tôt ou tard, il y aura des bébés avec des handicaps ou des malformations du cerveau. Doit-on vraiment attendre ce jour-là pour reconnaître le problème ? »

Des mines clandestines de l’autre côté de la frontière
Chercheurs et défenseurs de l’environnement désignent une même origine : les rejets toxiques déversés dans les cours d’eau par des mines illégales en Birmanie voisine. La guerre civile qui ravage le pays y facilite l’exploitation des ressources hors de tout cadre, à commencer par les terres rares, ces métaux indispensables aux smartphones, aux éoliennes et aux véhicules électriques. Leur extraction nourrit une course aux minerais critiques que se disputent les puissances industrielles, au cœur de la rivalité entre Washington et Pékin.
La Chine est précisément la première importatrice des terres rares birmanes et laotiennes. Or ni Pékin ni la Birmanie ne siègent de plein droit à la Mekong River Commission, l’organe censé coordonner la gestion du fleuve, qui s’est engagée à renforcer sa surveillance régionale. Pianporn Deetes réclame un « dialogue diplomatique » entre la Thaïlande et les pays concernés. Elle dénonce des « mafieux » faisant « ce qu’ils veulent sans aucune conséquence » et un péril encore largement « invisible ».
Ces métaux alimentent la transition énergétique mondiale — batteries, parcs éoliens, moteurs électriques —, tandis qu’en amont, leur extraction sauvage empoisonne l’un des plus grands fleuves d’Asie et la population qui en dépend. La contamination, elle, descend le courant, d’un affluent à l’autre, jusqu’aux étals de Chiang Saen.
« L’eau est morte »
Début juin 2026, de jeunes moines bouddhistes en robe safran ont marché le long de la rivière Kok contaminée pour alerter habitants et pouvoirs publics. « Les rivières sont les veines de nos vies », « Pas de mines près des rivières », proclamaient pancartes et banderoles. Parmi les marcheurs, Sansoen Duangdee, artiste de 69 ans, mesure ce qui a disparu : « On ne voit plus d’enfants jouer dans l’eau. On ne voit plus d’oiseaux, plus de papillons… L’eau est morte. Et si l’eau est morte, qu’en est-il des gens ? »

À Chiang Saen, dans ce « triangle d’or » jadis tristement célèbre pour son trafic d’opium, l’inquiétude s’est pourtant émoussée à mesure que la pollution gagnait du terrain. « Les clients commencent à revenir », assure Buakhlee Srisawat derrière son étal de bord de route. « Le poisson ici est comestible, il n’y a aucun contaminant. De nombreuses agences sont venues l’inspecter. » Les autorités se contentent de déconseiller les viscères et les coquillages — et beaucoup d’habitants n’ont, de toute manière, pas d’autre ressource que ce poisson bon marché.
Somdet Singthong, lui, n’a rien changé à ses habitudes depuis qu’on a trouvé de l’arsenic dans son corps. « On ne peut rien faire d’autre de toute façon. On doit vivre avec ce fleuve, quoi qu’il lui arrive », témoigne le pêcheur, fataliste. « On dit que le fleuve, c’est la vie elle-même. Prenez ce Mékong : s’il pouvait pleurer, il aurait déjà versé toutes ses larmes. »











