Ces chiffres ne racontent pas exactement la même chose. Ils ont été établis à des dates différentes, sur des territoires différents et avec des méthodes différentes. Mais ils convergent sur un point : le bilan reste provisoire, parce que des familles cherchent encore des disparus.
Le système local de protection de l'enfance est saturé et Madrid prépare des transferts vers la péninsule, alors que plusieurs communautés autonomes contestent encore la répartition.
Deux registres officiels, de part et d'autre de la frontière
Côté espagnol, les médecins légistes et la police ont travaillé plusieurs jours à identifier les corps retrouvés après les arrivées massives.
L'institut médico-légal de Ceuta avait achevé, le 20 août, les autopsies de 82 corps, tous repêchés en mer au large de l'enclave ; près de quatre-vingt-dix ont été récupérés au total. Six avaient alors pu être identifiés, trois par leurs empreintes et trois par comparaison biologique ; ils étaient neuf à la fin du mois.
Les inhumations ont commencé le 21 août au cimetière musulman de Sidi Embarek : dix-huit corps ce jour-là, dans des sacs blancs, sous des tombes marquées d'un simple numéro, empreintes et ADN conservés pour une reconnaissance ultérieure. Les onze derniers ont été enterrés les 26 et 27 août ; le cimetière compte 88 victimes de la ruée, la plupart sans nom.
Le Maroc a refusé l'entrée sur son territoire de dépouilles identifiées dont le rapatriement était prêt, selon Ceuta. Le 22 août, son ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a réclamé à l'Espagne le rapatriement des survivants comme des corps, en précisant que les corps non identifiés ne pouvaient pas être transférés sans information préalable ni accord entre les deux pays, qu'il a proposé de signer.
Côté marocain, le gouvernement avait d'abord annoncé onze morts. Ce bilan a ensuite été porté à quatorze décès par le Conseil national des droits de l'homme du Maroc.
Le second chiffre actualise le premier ; ils ne s'opposent pas.
Additionnés, ces décomptes officiels approchent la centaine sur les deux rives. Ils n'incluent pas les personnes encore portées disparues, et le gouvernement de Ceuta a dit dès les premiers jours s'attendre à un bilan supérieur à cent.
Pourquoi une association arrive à un bilan bien plus lourd
L'organisation Caminando Fronteras, qui documente les morts et disparitions sur les routes migratoires vers l'Espagne, a établi un bilan différent.
Elle avançait 141 décès le 5 août, puis 145 le 12 août pour la période allant du 30 juillet au 11 août : 67 côté marocain, 78 dans l'enclave espagnole.
Ce chiffre est un décompte de morts, pas de disparus : l'organisation dit l'avoir établi « à partir de l'identification de cadavres sur le terrain et de la coopération avec les familles et les communautés des victimes », des noyades pour la plupart, et des écrasements à la frontière terrestre.
Il diffère des registres officiels par son périmètre plus que par sa nature. Il couvre les deux rives et treize jours, là où l'institut médico-légal ne compte que les corps repêchés côté espagnol et où le Conseil marocain ne compte que les morts constatées au Maroc.
Placer ces décomptes face à face comme si l'un devait invalider l'autre serait trompeur. Un même corps peut figurer dans le registre espagnol et dans celui de l'association ; un mort constaté par des familles au Maroc peut n'apparaître dans aucun registre officiel.
Madrid et Rabat ne comptent pas le même nombre d'entrées
La même incertitude entoure le nombre de personnes ayant franchi la frontière.
Le gouvernement espagnol a estimé à environ 72 000 le nombre d'entrées à Ceuta pendant la crise. Il indiquait quelques jours plus tard que près de 70 000 personnes étaient déjà reparties vers le Maroc ; le 7 septembre, le ministre de la Politique territoriale Ángel Víctor Torres a chiffré à 90 % la part de ceux qui étaient ressortis dans les vingt-quatre à quarante-huit heures, et à 4 000 les retours volontaires vers le Maroc depuis le 10 août.
Les autorités marocaines retiennent un chiffre inférieur, compris selon leurs différentes communications entre 40 000 et 60 000 personnes.
L'écart tient en partie aux conditions de comptage. Pendant plusieurs heures, des milliers de personnes sont entrées par le poste-frontière, par la plage ou à la nage. Certaines sont reparties presque immédiatement. D'autres ont tenté plusieurs passages.
Dans une telle séquence, le nombre exact de personnes distinctes ne peut pas être établi aussi facilement qu'un décompte classique aux frontières.
La rumeur d'une ouverture a déclenché la ruée
La mobilisation a commencé dans la soirée du 30 juillet.
Des messages ont circulé sur les réseaux sociaux affirmant que le poste-frontière allait ouvrir ou que le passage vers Ceuta était libre. L'information était fausse, mais elle s'est propagée rapidement.
Depuis Tanger, Kénitra, Marrakech et d'autres villes marocaines, des gens ont convergé vers Fnideq.
Certaines ont attendu devant la frontière terrestre. D'autres ont cherché à contourner les barrières par la mer.
Abdelhakim, interrogé par l'AFP à Castillejos après avoir marché quatorze kilomètres à travers les montagnes, a raconté avoir renoncé après s'être retrouvé « complètement submergé » et avoir vu deux jeunes hommes « mourir sous mes yeux ». Il dit avoir fait demi-tour en se rappelant qu'il avait deux enfants.
Au matin du 31 juillet, les forces marocaines ont dispersé une partie des groupes à l'aide de canons à eau et de gaz lacrymogènes. Des affrontements ont éclaté autour de Fnideq. Des véhicules ont été incendiés.
Côté espagnol, la police, la garde civile et l'armée ont été renforcées.
Un mois plus tard, le 31 août, Pedro Sánchez a écarté toute implication du Maroc dans la crise et mis en cause la Russie, Israël et une « internationale d'ultradroite » dans la diffusion des fausses informations qui ont suivi l'afflux, en précisant que l'enquête sur l'origine de la rumeur se poursuivait.
Le reflux a ensuite été rapide, mais les conséquences humaines ne l'ont pas été.
Les mineurs, principal problème laissé par la crise
À mesure que les adultes repartaient, la question des enfants et adolescents restés à Ceuta est devenue centrale.
Plusieurs chiffres ont circulé au début du mois d'août.
Le gouvernement local indiquait prendre en charge 862 mineurs non accompagnés. La police avait, elle, formellement identifié 528 jeunes. Juan Jesús Vivas, président du gouvernement de Ceuta, estimait que le nombre total pourrait dépasser le millier.
Ces chiffres ne mesuraient pas le même stade de la prise en charge.
Depuis, le décompte officiel est monté, redescendu, puis remonté. Le 18 août, la police annonçait 2 168 mineurs. Le 26 août, le ministère de l'Intérieur a ramené ce total à environ 1 500 : les mêmes enfants avaient été enregistrés plusieurs fois, chaque démarche administrative ayant été comptée comme un cas distinct. Le 6 septembre, Ángel Víctor Torres comptait 1 612 mineurs enregistrés, dont 1 129 entrés pendant la ruée et environ 500 déjà présents avant ; le lendemain, il parlait de 2 000 mineurs identifiés, et jugeait « impossible » de dire combien restaient dans la ville sans l'être.
Trois nombres ne se confondent pas : les enfants enregistrés par la police, ceux placés sous protection dans un centre, et ceux qui dorment dehors. Début septembre, des sources du ministère de l'Enfance estimaient à quelque 1 200 les mineurs encore dans la rue.
Le problème tient d'abord à la taille de Ceuta.
La capacité ordinaire retenue pour son système de protection de l'enfance est de vingt-neuf mineurs pour l'année, fixée par décret royal. Même en comptant les installations temporaires, l'écart avec les arrivées est considérable.
Pourquoi l'État peut imposer une répartition
L'Espagne a modifié en 2025 sa loi sur les étrangers pour éviter que les territoires d'arrivée ne supportent seuls la prise en charge des mineurs non accompagnés.
Lorsque le nombre de jeunes accueillis dépasse largement la capacité ordinaire d'une région, l'État peut déclencher une procédure de répartition vers les autres communautés autonomes, dans les quinze jours suivant la clôture du dossier de chaque enfant.
Le dispositif n'est pas un simple partage comptable.
Chaque enfant doit d'abord être identifié. Les autorités doivent vérifier son âge, rechercher d'éventuels proches et examiner sa situation individuelle. Un regroupement familial peut être privilégié lorsqu'il est possible et correspond à l'intérêt supérieur du mineur.
La crise de Ceuta remplit très largement les critères permettant d'activer ce mécanisme.
Un autre dispositif, distinct de celui-là, est engagé mais bloqué. Le ministère espagnol de la Jeunesse et de l'Enfance a préparé le transfert vers la péninsule d'environ 500 mineures non accompagnées, considérées comme particulièrement vulnérables aux violences et à l'exploitation. Leur garde resterait à Ceuta : des organisations spécialisées les accueilleraient sur le continent. Le 6 septembre, la ministre Sira Rego assurait que les 500 places étaient « habilitées » et comptait plus de 700 jeunes filles dans l'enclave ; il manque la signature du gouvernement de Ceuta, aux mains du Parti populaire, dont le président Juan Jesús Vivas réclame une « politique migratoire d'État » plutôt que des transferts ponctuels. Le lendemain, la ministre de la Santé Mónica García lui demandait d'autoriser les départs « le plus vite possible ».
L'aide exceptionnelle de 25 millions d'euros annoncée pour Ceuta a, elle, été approuvée le 27 août par l'État et les communautés autonomes présentes, à l'unanimité ; l'Aragon, la Castille-et-León et l'Estrémadure, où Vox détient la compétence de l'enfance, n'ont pas siégé et avaient fait connaître par écrit leur refus. L'argent finance l'hébergement, les transferts, l'alimentation, l'habillement, l'aide juridique, les soins et l'accompagnement d'environ 1 500 mineurs.
Le rythme est le vrai problème. Depuis août 2025, quelque 720 mineurs ont quitté Ceuta pour une autre communauté au titre de la répartition, soit une soixantaine par mois, selon des sources du ministère de l'Enfance : à cette cadence, les enfants arrivés fin juillet mettraient près de quatre ans à être tous relogés.
Plusieurs régions contestent encore le dispositif
La répartition reste politiquement explosive.
Des gouvernements régionaux dirigés par le Parti populaire ont annoncé qu'ils contesteraient l'obligation d'accueil par tous les moyens juridiques disponibles.
L'Aragon estime notamment que son propre système de protection est déjà sous tension.
En Catalogne, Junts refuse lui aussi une nouvelle répartition et demande que l'effort d'accueil déjà consenti soit davantage pris en compte.
Ces oppositions ne suspendent pas automatiquement le mécanisme national. Elles peuvent cependant ralentir sa mise en œuvre et ouvrir de nouveaux contentieux.
Cinq semaines après, l'enclave est sous tension
Début septembre, plusieurs milliers de personnes sont toujours là. Le gouvernement espagnol en compte 5 000 ; les autorités de Ceuta en annoncent au moins 10 000 ; Ángel Víctor Torres juge « impossible » de répondre à la question. La ville compte environ 80 000 habitants sur dix-huit kilomètres carrés.
Elles peinent à accéder à de la nourriture, à de l'eau, à un abri ou à des installations sanitaires, et dorment dans des refuges improvisés, sur les plages ou dans la rue.
Les incidents se sont multipliés. Dans la journée du 26 août, des dizaines de manifestants ont bloqué l'accès des véhicules de la Croix-Rouge venus distribuer de l'eau et de la nourriture sur la plage. Le soir, la police a chargé pour disperser une manifestation de plusieurs milliers d'habitants après que des affaires et des abris de fortune appartenant à des migrants eurent été incendiés sur les plages du Trampolín et de Benítez. À l'aube du lendemain, un véhicule militaire transportant quatre soldats est tombé dans une embuscade près de la plage : environ soixante-dix personnes massées de part et d'autre de la route lui ont jeté des pierres, brisant ses vitres. Douze Marocains ont été interpellés, un militaire blessé.
« La tension dans la ville de Ceuta est très élevée » parce qu'il « n'y a pas de réponse » de la part du gouvernement et que « nous nous sentons abandonnés », a déclaré Kissy Chandiramani, conseillère aux finances de la ville autonome, dirigée par le Parti populaire. Kissy Chandiramani a appelé dans le même temps à la non-violence.
Depuis Madrid, le ministre de la Justice Félix Bolaños a adressé « un message de calme, de confiance dans l'État » aux habitants. Le gouvernement a installé un commandement unique pour l'enclave jusqu'au 31 décembre, confié au ministre de la Politique territoriale Ángel Víctor Torres, et le ministère de l'Intérieur a annoncé l'envoi de personnel supplémentaire pour identifier les migrants — étape obligatoire avant de déterminer qui peut demander l'asile et qui peut être renvoyé.
Les renvois d'enfants, eux, « doivent se faire dans le respect de la garantie des droits humains et conformément à une procédure juridique très exigeante », a rappelé la ministre de la Jeunesse et de l'Enfance, Sira Rego.
La situation est devenue un objet politique national, à moins d'un an d'élections générales qui doivent se tenir au plus tard en août 2027. Le président du Parti populaire, Alberto Núñez Feijóo, a vu dans l'attaque contre les quatre militaires la preuve d'une situation « insoutenable » et demandé que le cadre légal soit modifié pour que les soldats puissent agir comme agents de l'autorité.
Le 2 septembre, jour de la fête de la ville, des milliers de personnes ont défilé derrière des drapeaux espagnols aux cris d'« Envahisseurs, expulsion » ; des dizaines de milliers d'autres ont manifesté à Madrid en solidarité, à l'appel notamment de la droite et de l'extrême droite. Le gouvernement a ouvert entre-temps 3 500 places d'hébergement, contre moins de 800 avant la crise, en vise 6 000, distribue 3 500 à 4 000 repas par jour et a envoyé cinquante fonctionnaires de plus pour l'identification, étape obligatoire avant de déterminer qui peut demander l'asile et qui peut être renvoyé.
Sortir de Ceuta vers l'Espagne suppose un second contrôle
La crise a également déclenché une série de réactions européennes.
Ceuta appartient à l'Espagne, à l'Union européenne et à l'espace Schengen. Mais une déclaration signée en 1991, au moment de l'entrée de l'Espagne dans Schengen, y maintient un régime particulier : l'Espagne contrôle l'identité des voyageurs sur les liaisons maritimes et aériennes qui relient l'enclave au reste du pays et aux autres États de l'espace commun.
Une personne entrée dans l'enclave ne dispose pas automatiquement d'une libre circulation vers Madrid, Paris ou Berlin.
Cette particularité juridique a été souvent perdue dans les réactions politiques des premiers jours.
L'Italie a réintroduit temporairement des contrôles pour certains voyageurs arrivant d'Espagne par voie aérienne ou maritime.
Parler d'une « suspension de l'Espagne de Schengen » est inexact. Le droit européen permet aux États de rétablir temporairement des contrôles à leurs frontières intérieures dans certaines circonstances ; il ne prévoit pas d'exclure simplement un État membre de l'espace commun.
La France a également renforcé ses contrôles à la frontière espagnole, avec 334 policiers et gendarmes supplémentaires, davantage de patrouilles ferroviaires et des moyens aériens.
L'Union européenne a demandé des retours rapides
Dans les premières heures de la crise, Ursula von der Leyen a réclamé une maîtrise rapide des traversées et des procédures de retour pour les personnes n'ayant pas de droit au séjour.
La présidente de la Commission européenne a ensuite salué la coopération entre Madrid et Rabat, en soulignant que les personnes entrées à Ceuta pendant la vague initiale n'avaient pas rejoint massivement la péninsule ou d'autres pays de l'Union.
L'Espagne et le Maroc ont contenu l'extension géographique de la crise. Ils n'en ont pas réglé toutes les conséquences.
Des dizaines de corps n'ont toujours pas de nom
À Ceuta, la question la plus concrète reste celle des victimes non identifiées.
La grande majorité des corps recensés côté espagnol n'a toujours pas de nom officiellement établi : neuf seulement ont été reconnus à la fin du mois d'août, et 81 tombes de Sidi Embarek ne portent qu'un numéro.
Les autorités ont prélevé de l'ADN et conservé les empreintes afin que des familles puissent les identifier, y compris après l'inhumation. Les identifiés eux-mêmes attendent : le Maroc a refusé d'admettre leurs dépouilles.
Au Maroc, des proches continuent de chercher des fils, des frères ou des parents dont ils sont sans nouvelles depuis la ruée.
Certains peuvent avoir été hospitalisés ou arrêtés. D'autres peuvent avoir regagné leur domicile sans avoir pu prévenir leur entourage. D'autres encore figurent peut-être parmi les corps non identifiés.
Ces décomptes officiels constituent un minimum administratif, pas un chiffre définitif.
Les associations qui avancent un total plus élevé tentent précisément de documenter cette zone encore invisible dans les registres officiels.
À savoir
Côté espagnol, les chiffres cités sont ceux des corps repêchés en mer et pris en charge par l'institut médico-légal de l'enclave ; côté marocain, du bilan du Conseil national des droits de l'homme. Le total de Caminando Fronteras est un décompte de morts établi sur les deux rives, à partir des corps identifiés sur le terrain et des familles, du 30 juillet au 11 août. Aucun de ces chiffres n'est définitif : ils continuent d'évoluer.











