Les pelleteuses sont arrivées. À Campbell Bay, sur la côte ouest de Grande Nicobar, on entend les engins de chantier au milieu des forêts primaires. L'île est l'une des 836 qui composent l'archipel indien des Andaman-et-Nicobar, à près de 3 000 kilomètres de New Delhi, en plein océan Indien. C'est l'une des dernières terres quasi vierges d'Inde — couverte à 95 % de forêt primaire sur ses 910 kilomètres carrés, abritant une biosphère unique de faune et de flore endémiques. Et c'est désormais l'un des plus gros chantiers d'Asie : 9 milliards de dollars au total, signé Narendra Modi, qui veut en faire un nœud maritime, aérien et militaire majeur. La première phase, à 4 milliards, doit s'achever en trois ans.
Le chantier : 9 milliards de dollars, 95 % de forêt primaire
Le plan tient en quatre éléments. Un port à conteneurs dans la baie de Galathea, prévu pour 4 millions d'EVP (unité standard de capacité portuaire, équivalent vingt pieds) dès la phase 1 en 2028, puis 16 millions d'EVP à terme, en phase finale (horizon 2058) — ce qui le placerait, en bout de course, parmi les plus grands ports d'Inde. Un aéroport international à Campbell Bay. Une centrale électrique au gaz. Et une ville nouvelle capable d'accueillir une population multipliée par 37 en trente ans : de 9 000 habitants aujourd'hui à 125 000 en 2035, puis 336 000 en 2055. Les projections touristiques tablent sur 98 000 visiteurs dès 2029 et plus d'un million en 2055.
La première tranche, à 4 milliards de dollars, doit livrer le port et l'aéroport sous trois ans, selon le gouverneur de l'archipel, l'ex-amiral Devendra Kumar Joshi. Le chantier traverse une forêt primaire dont l'abattage portera sur des centaines de milliers d'arbres, déplorent les ONG. La compensation prévue par le gouvernement : la replantation, dans l'État de l'Haryana, au nord de l'Inde — à plus de 3 000 kilomètres de l'île.
Pourquoi Modi parle de « nœud maritime » : Malacca à 40 milles
Géographie d'abord. Grande Nicobar est l'île la plus méridionale de l'archipel, située à environ 40 milles nautiques (≈ 74 km) du détroit de Malacca, l'une des deux autoroutes maritimes les plus stratégiques de la planète. Par ce détroit transite environ un tiers du trafic mondial de marchandises, et l'essentiel du pétrole vers la Chine, le Japon et la Corée du Sud. À l'ouest, l'île offre une vue dégagée sur les flux vers le golfe Persique. La position est donc un point de contrôle naturel sur les routes commerciales asiatiques.

« Le projet de l'île de Grande Nicobar est d'importance stratégique, militaire et nationale », a détaillé Narendra Modi l'an dernier : « il va transformer la région en l'un des grands nœuds maritimes et aériens de tout l'océan Indien ». L'ambition est explicitement dirigée contre l'expansion chinoise dans l'Indo-Pacifique, notamment dans le collier de perles (Sri Lanka, Myanmar, Pakistan) construit par Pékin autour du sous-continent indien.
Un « porte-avions insubmersible » : le volet militaire tenu secret
Le volet de défense, largement classé, est central. « L'île de Grande Nicobar est un peu le porte-avions insubmersible de l'Inde », résume l'expert en affaires militaires Nitin Gokhale. « Elle lui offre de nombreux avantages commerciaux et stratégiques. À commencer par une vue imprenable sur le trafic maritime qui relie les deux détroits essentiels de Malacca et d'Ormuz. »

Le brouillon du plan de développement partagé par les autorités locales prévoit l'agrandissement des bases navales existantes, déjà l'une des plus avancées de l'Andaman and Nicobar Command — le seul commandement militaire tri-armes de l'Inde. « Chacune d'entre elles sera équipée rapidement de pistes d'aviation », a indiqué Devendra Kumar Joshi. Routes, ponts, jetées : l'ensemble des infrastructures civiles doit aussi servir au déploiement militaire. L'intérêt stratégique de l'île n'est pas neuf — l'empire médiéval des Cholas, puis les colonisateurs britanniques, y ont déployé leurs navires de guerre. Le moderne s'inscrit dans une longue mémoire.
Shompen et Nicobarese : la mise en garde des scientifiques
Deux peuples indigènes vivent sur Grande Nicobar, un peu plus de 1 000 personnes au total. Les Nicobarese, environ 800, vivent en villages, partiellement intégrés à l'économie de l'île. Les Shompen, eux, ne sont plus que 250 à 300 derniers représentants — reclus dans la forêt, par petits groupes d'une trentaine d'individus, sur des plateformes perchées au-dessus du sol, presque sans aucun contact avec l'extérieur. En février 2024, 39 spécialistes du génocide internationaux, dans une lettre ouverte au gouvernement indien, ont qualifié le projet de « peine de mort pour les Shompen, équivalente au crime international de génocide ».

Sur le terrain, l'activiste Manish Chandi — l'une des rares personnes autorisées depuis vingt ans à fréquenter les villages Nicobarese — s'agace : « On se berce d'illusions. » Et de poursuivre : « Vous déplacez des gens et vous massacrez tout un écosystème immaculé sans que personne n'y voit le moindre avantage ou le moindre retour pour qui que ce soit. » Le représentant Nicobarese Barnabas Manju, 54 ans, est plus mesuré mais ferme : « Nous ne sommes pas prêts à accepter d'en perdre une partie. Car si c'est le cas, nous perdrons aussi notre culture. »
Au-delà des humains, le projet menace la faune endémique de la baie de Galathea : oiseaux, macaques, et surtout les tortues luth géantes, dont la baie est l'un des derniers grands sites de ponte de l'océan Indien. « On va déplacer des crocodiles de leur habitat naturel et on dit en même temps qu'on va les protéger », ironise Manish Chandi.
Quitus environnemental : ce qu'a dit le NGT en février
Le projet a obtenu sa validation environnementale par paliers. Le ministre indien de l'Environnement, Bhupender Yadav, assure : « Le projet ne menace aucunement les groupes tribaux de l'île, ne perturbe aucune espèce ni ne met en danger l'éco-sensibilité de la région. » Le tribunal environnemental indien — National Green Tribunal (NGT) — a donné son quitus en février 2026 : « Au vu de l'importance stratégique du projet et de tous les éléments du dossier, nous ne voyons aucune raison de nous y opposer », ont estimé les juges.

Cette décision a été contestée par plusieurs ONG et coalitions environnementales, qui dénoncent un « chèque en blanc ». La replantation des arbres dans l'Haryana — État continental sec, situé à plus de 3 000 km — est citée comme exemple du caractère cosmétique des engagements verts. L'organisation Survival International a saisi en avril 2024 le Comité des Nations unies pour l'élimination de la discrimination raciale (CERD), un premier contact épidémiologique massif étant susceptible de provoquer une mortalité élevée parmi les Shompen, faute d'immunité.
9 000 habitants aujourd'hui, 336 000 en 2055
La transformation démographique est sans équivalent récent. Le plan vise un passage de 9 000 à 125 000 habitants en 2035, puis 336 000 en 2055 — soit une multiplication par 37 en trente ans. Cela implique l'arrivée de migrants venus du continent (le Jharkhand, le Maharashtra et le Bihar sont les principaux pourvoyeurs déjà repérés sur le chantier), ainsi qu'une transformation profonde du tissu urbain.

Le tourisme est l'autre composante. Les projections retiennent 98 000 visiteurs dès 2029 et plus d'un million en 2055. Aujourd'hui, rejoindre Grande Nicobar depuis Sri Vijayapuram, capitale de l'archipel située à 500 km au nord, requiert 30 à 50 heures de navigation à bord d'un cargo de ravitaillement. Cette époque s'achève. L'aéroport de Campbell Bay desservira directement Chennai, Bangalore, et à terme Singapour.
Notre lecture
Le projet Grande Nicobar n'est ni un caprice ni une lubie. Il s'inscrit dans une stratégie indo-pacifique cohérente de New Delhi face à la Chine, dont la marine étend depuis dix ans son rayon d'action vers l'ouest. Position géographique unique, possibilité de contrôler visuellement Malacca, ancrage politique d'un commandement tri-armes existant : la rationalité militaire est solide. Côté économique, la perspective de devenir une étape majeure du shipping international au moment où Ormuz vacille n'est pas absurde.

Mais la facture environnementale est massive — abattage d'une partie significative d'une des dernières forêts primaires de l'océan Indien, mise en péril de tribus dont l'une (les Shompen) n'a presque aucun contact avec l'extérieur depuis des siècles. Le quitus du NGT en février 2026 a fermé la voie judiciaire. Reste à voir si la pression internationale, et notamment celle relayée par les agences onusiennes, infléchira le rythme et le périmètre. Pour l'instant, à Campbell Bay, la réponse est dans le bruit des pelleteuses.
Ce qu'on regarde maintenant
- L'avancement de la phase 1 du chantier (port de Galathea, aéroport de Campbell Bay), prévue pour livraison sous trois ans.
- Une éventuelle saisine internationale (Nations unies, Survival International) sur le sort des Shompen.
- La position française et européenne sur la coopération indo-pacifique : la France a un partenariat stratégique avec l'Inde, mais aussi des engagements de biodiversité.
- L'extension annoncée du programme à Petite Andaman, prochaine île visée par les autorités, où des jeunes de la tribu Onge viennent d'être enrôlés dans la police.
- L'évolution démographique réelle, et la capacité du chantier à attirer effectivement les populations migrantes prévues.











