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Orques de Marineland :
pourquoi la France ne sait pas où les envoyer

Wikie et Keijo, mère et fils, tournent dans les bassins d'un parc fermé. La loi a interdit les spectacles, le sanctuaire promis n'existe pas, le parc espagnol choisi avait d'abord été refusé. Récit d'une impasse française, jusqu'à l'euthanasie posée noir sur blanc comme seule alternative.

Mis à jour le jeudi 24 septembre 2026 — 09h53
5 min
Une orque nage dans un bassin extérieur du Marineland d'Antibes, chapiteaux du parc en arrière-plan
Une orque dans un bassin du Marineland d'Antibes, fermé au public depuis janvier 2025.© AFP / Valery Hache

Il reste deux orques en France, et elles vivent dans un parc fermé. Le Marineland d'Antibes a clos ses portes au public le 5 janvier 2025, rattrapé par la loi du 30 novembre 2021 contre la maltraitance animale, qui interdit les spectacles de cétacés à compter du 1er décembre 2026 — et, à la même échéance, leur détention hors sanctuaires, refuges et programmes scientifiques. Depuis, Wikie, née en 2001, et son fils Keijo, né en novembre 2013 dans les bassins d'Antibes, attendent leur destination. Plus de vingt mois plus tard, le voyage n'a toujours pas eu lieu — et cette attente résume l'impasse mondiale des grands cétacés captifs.

L'option qui vient spontanément à l'esprit — les rendre à l'océan — est la seule que personne ne porte. Nées en captivité, nourries par l'homme, les deux orques n'ont jamais chassé : associations comme autorités écartent un relâchage qui équivaudrait à une condamnation. Restent deux familles de solutions : un autre bassin, quelque part dans le monde, ou un « sanctuaire marin » — une baie fermée où les animaux vivraient en semi-liberté, soignés à vie, sans spectacles.

Un soigneur lance des glaçons à une orque qui sort la tête de l'eau, gueule ouverte, à Marineland
Un soigneur lance des glaçons à une orque dans les bassins du Marineland d'Antibes, fermé au public : les animaux, eux, sont restés.AFP / Valery Hache

Décembre : le sanctuaire « le plus éthique »

Le 13 décembre 2025, l'État tranche solennellement. Le gouvernement annonce le transfert de Wikie et Keijo vers le Whale Sanctuary Project, un projet de sanctuaire en Nouvelle-Écosse, au Canada — « la solution [...] la plus crédible, la plus éthique », écrit le ministère de la Transition écologique, qui veut « poser les bases d'un modèle exemplaire de transition vers les sanctuaires marins ». Le départ est annoncé pour l'été suivant. Un détail, pourtant : le sanctuaire n'existe pas encore. Le site canadien reste à construire — aucun sanctuaire marin pour orques n'est aujourd'hui en service dans le monde.

Mai : demi-tour vers le parc d'abord refusé

Cinq mois plus tard, le 15 mai 2026, le même ministère change de cap. Les échanges avec les autorités canadiennes et plusieurs ONG ont révélé « de nouveaux éléments ne permettant pas de considérer ce projet comme viable » dans les délais requis. Et les délais pressent : une expertise judiciaire décrit une « situation structurelle alarmante » — des bassins qui, sans intervention, risquent la rupture. Le ministre chargé du dossier, Mathieu Lefèvre, annonce que « les feux sont au vert côté État » pour un transfert vers le Loro Parque de Tenerife.

Le paradoxe est complet. C'est le parc que l'autorité scientifique espagnole avait refusé un an plus tôt, jugeant les conditions d'accueil insuffisantes ; c'est aussi un delphinarium, où vivent déjà quatre orques, quand la loi française vient précisément d'en programmer la fin. Le communiqué ministériel pose l'alternative en termes crus : sans transfert, la « seule option restante » serait l'euthanasie.

Une orque au bord du bassin devant les gradins remplis de spectateurs du Loro Parque
Une orque présentée au public du Loro Parque, à Tenerife, début 2026. La loi française a programmé la fin de ces spectacles ; le parc espagnol les poursuit.AFP / Nicolas Kirilowits

Les associations de défense animale contestent. One Voice multiplie les actions contre le choix espagnol, qu'elle juge contraire à l'esprit de la loi ; l'État lui oppose l'urgence sanitaire documentée des bassins. Les conditions mêmes du transport — un déménagement hors norme pour des animaux de plusieurs tonnes — font aussi débat.

Le départ, promis pour la fin juin par la direction du parc, n'a pas eu lieu. Il bute sur l'Espagne : le Loro Parque conteste en justice l'avis défavorable de l'autorité scientifique espagnole, et le ministère espagnol de la Transition écologique estime qu'on ne peut pas tenir le transfert pour autorisé par l'Espagne, la décision finale revenant selon lui à la seule France. Or le parc a prévenu dès le 15 mai qu'il n'accueillerait pas les orques sans l'accord exprès du gouvernement espagnol. Le 16 septembre, Wikie et Keijo étaient toujours à Antibes, selon le parti animaliste espagnol PACMA, qui réclamait ce jour-là la publication de l'avis défavorable de l'autorité scientifique espagnole.

Quatre militants en costumes d'orques, enchaînés, brandissent des pancartes contre les delphinariums
Des militants de l'association PETA, déguisés en orques enchaînées, protestent contre la promotion des delphinariums par le voyagiste TUI, au printemps 2026.AFP / Miguel Medina

Pour les dauphins, le projet de Beauval est tombé

L'arbitrage de mai réglait aussi le sort des douze grands dauphins du parc : un transfert temporaire en Espagne, puis huit d'entre eux au ZooParc de Beauval, « dans un peu plus d'un an », et les quatre autres à l'Oceanogràfic de Valence. Huit dauphins ont bien quitté Antibes dans la nuit du 22 au 23 juillet, par camion jusqu'à l'aéroport de Nice puis par avion, pour le parc Selwo Marina de Benalmádena, près de Malaga. Mais le 25 août, le ZooParc de Beauval a renoncé à les accueillir. Son président-directeur général, Rodolphe Delord, chiffre désormais la facture à « 45 millions d'euros, contre 25 à 30 millions initialement », et invoque « les incertitudes juridiques et financières qui pèsent aujourd'hui sur le projet ». Sans Beauval, les dauphins pourraient finir en Asie, « dans des hôtels ou des parcs d'attractions », selon lui. Le ministre, Mathieu Lefèvre, « regrette » cet abandon et dit chercher « une solution d'accueil pérenne ». Les quatre femelles promises à Valence, elles, étaient encore à Antibes le 3 septembre. La France, qui protège désormais ses dauphins sauvages jusqu'à fermer des pêcheries l'hiver, n'a plus, pour ses cétacés captifs, aucune structure d'accueil sur son sol.

C'est l'angle mort du texte de 2021. La loi a fixé un principe clair — plus de spectacles, plus de détention, sauf sanctuaires et refuges — mais les sanctuaires qu'elle érige en horizon n'existent pas encore, et il faut bien loger les animaux en attendant. Entre le communiqué qui promettait « un modèle exemplaire de transition vers les sanctuaires marins » et celui qui a mis les feux au vert vers un delphinarium espagnol, il s'est écoulé cinq mois.

L'essentiel

  • Wikie et Keijo, mère et fils, sont les deux dernières orques détenues en France, dans un parc fermé au public.
  • L'État avait choisi un sanctuaire canadien jugé « le plus éthique », avant un revirement vers le Loro Parque espagnol face à l'état des bassins : un transfert toujours en suspens à la mi-septembre, faute du feu vert espagnol que le parc exige.
  • Nulle part au monde une baie aménagée n'accueille aujourd'hui d'orques ; le projet canadien de Nouvelle-Écosse n'est pas encore bâti.

Questions fréquentes

Pourquoi ne pas relâcher les orques dans l'océan ?
Wikie et Keijo sont nées en captivité et n'ont jamais appris à chasser. Associations de protection animale comme autorités s'accordent : un relâchage équivaudrait à les condamner. C'est la seule option que personne ne défend.
Qu'est-ce qu'un sanctuaire marin pour cétacés ?
Une baie ou un bras de mer clos où les animaux vivent en semi-liberté, dans de l'eau de mer véritable, soignés à vie et sans spectacles. Aucun sanctuaire de ce type n'est aujourd'hui en service pour des orques : celui du Whale Sanctuary Project, en Nouvelle-Écosse, reste à construire.
Que dit la loi française sur les cétacés captifs ?
Promulguée le 30 novembre 2021, la loi sur la maltraitance animale proscrit, dès le 1er décembre 2026, les spectacles de cétacés ainsi que tout contact direct avec les visiteurs. Garder ces animaux en bassin ou les faire naître y sera alors défendu, hormis dans les refuges, les sanctuaires et les programmes de recherche autorisés.
Que vont devenir les dauphins de Marineland ?
Huit des douze grands dauphins ont rejoint fin juillet 2026 le Selwo Marina de Benalmádena, sur la côte andalouse. Beauval, qui devait ensuite les recevoir, a abandonné son projet de bassin le 25 août : on ignore où ils finiront. Les quatre femelles restantes attendaient encore à Antibes, début septembre, leur départ pour l'Oceanogràfic de Valence.

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