Le 30 décembre 2025, Claude Perdriel quitte la presse à 99 ans, après soixante années passées à créer, acheter et faire vivre des journaux. Ce jour-là, LVMH prend le contrôle total des Éditions Croque Futur, maison mère de Challenges, Sciences et Avenir et La Recherche. Le groupe de Bernard Arnault, déjà actionnaire à 40 % depuis 2020, dit vouloir assurer la pérennité des trois titres et accélérer leur développement numérique.
La vente se fait. Une question reste pourtant sans guichet : qui doit examiner ce que cette opération change à la diversité de l'information et à l'indépendance des rédactions ? Le Conseil d'État a répondu le 27 juillet. En France, aujourd'hui, aucune autorité n'a reçu de la loi les pouvoirs nécessaires pour mener cet examen au titre du nouveau règlement européen.
Ce n'est pas exactement la même chose que dire qu'un journal peut être acheté sans aucune règle. Et toute l'histoire est dans cette nuance.
L'Europe a prévu un contrôle que la France n'a pas encore organisé
Depuis le 8 août 2025, le règlement européen sur la liberté des médias est applicable dans l'Union. Son article 22 demande aux États membres de prévoir une procédure permettant d'évaluer les concentrations susceptibles d'avoir un effet important sur le pluralisme des médias ou l'indépendance éditoriale.
Le règlement n'interdit à aucun grand groupe industriel ou financier de racheter un journal. Il impose autre chose : que certaines opérations puissent être examinées autrement que par leur seule dimension économique. Quelle diversité d'opinions restera accessible au public ? Quelles garanties protègent l'indépendance de la rédaction ? Le nouvel ensemble restera-t-il économiquement viable ? L'acquéreur propose-t-il des engagements pour préserver l'autonomie éditoriale ? Autant de questions que le droit européen veut voir posées selon des critères connus à l'avance, dans des délais définis et par une autorité clairement désignée.
En France, ce mécanisme complet fait toujours défaut, et c'est ce que le Conseil d'État vient de constater. L'Arcom ne pouvait pas décider seule d'examiner le rachat de Challenges : aucune loi ne lui a donné cette compétence pour la presse écrite. Le Premier ministre et la ministre de la Culture ne pouvaient pas davantage créer le dispositif par décret, les garanties fondamentales du pluralisme et les compétences d'une autorité administrative relevant ici de la loi.
Restait une dernière possibilité : demander au juge de contraindre le gouvernement à agir. Le Conseil d'État l'a écartée aussi, un juge administratif ne pouvant pas obliger l'exécutif à déposer un projet de loi devant le Parlement. Le recours de Reporters sans frontières, du SNJ et du SNJ-CGT a été rejeté. Mais la procédure manquante, elle, n'a toujours pas vu le jour.
Il existe des contrôles, simplement pas celui-là
Le droit français dispose bien de quelques outils face aux concentrations de médias. Une loi de 1986 empêche un même propriétaire de dépasser 30 % de la diffusion nationale des quotidiens imprimés d'information politique et générale. Mais le verrou est ancien et son champ étroit : Challenges est un hebdomadaire, il n'entrait pas dans cette règle.
Les règles de concurrence continuent elles aussi de s'appliquer. Selon la taille d'une opération et les marchés concernés, l'Autorité de la concurrence peut examiner les effets économiques d'une acquisition, et des pratiques soupçonnées d'abus de position dominante peuvent être contestées. Mais déterminer si un groupe dispose d'une puissance excessive sur un marché ne revient pas à demander si une acquisition réduit la diversité des voix disponibles ou fragilise l'autonomie d'une rédaction. Le règlement européen fait précisément cette distinction, et c'est le second examen qui manque encore.
Pourquoi le rachat de Challenges a fait office de test
Si Challenges revient dans ce débat, c'est pour une raison précise. LVMH possède déjà un portefeuille important dans la presse française : Les Echos, Le Parisien, Investir, ainsi que L'Opinion et L'Agefi depuis le rachat intégral de Bey Médias en juillet 2025. L'arrivée de Challenges renforce sa présence dans l'information économique et financière.
Pour Reporters sans frontières et les syndicats à l'origine des recours, cette accumulation justifiait qu'une autorité indépendante examine les conséquences de l'opération sur le pluralisme. C'est leur analyse, et elle ne suffit pas à elle seule à démontrer qu'une atteinte existe. Dans son avis du 29 janvier, le Conseil d'État écrivait d'ailleurs qu'une opération de croissance dans ce secteur n'implique pas nécessairement, par elle-même, une atteinte au pluralisme.
C'est précisément pour cette raison qu'un mécanisme d'évaluation a du sens. Il ne sert pas à déclarer les concentrations coupables par principe. Il sert à obliger quelqu'un à regarder.
À Challenges, l'indépendance est devenue une question très concrète
Depuis la vente, le débat juridique a rencontré la vie de la rédaction. Les syndicats font état de la dénonciation de la charte d'indépendance de Challenges, le texte qui encadre les relations entre l'actionnaire et les journalistes et prévoit un droit de regard de la rédaction sur la nomination de son directeur. Dénoncée ne veut pas dire disparue : un accord de ce type continue de produire ses effets pendant le délai prévu par la loi, tant qu'aucun texte ne le remplace.
La charte a même encore servi ce printemps. Le 5 mai, Emmanuel Duteil, appelé à diriger la rédaction, a obtenu l'approbation de 82 % des membres de la Société des journalistes — cinquante voix pour, cinq contre, six abstentions.
Dans le même temps, les syndicats affirment que près de la moitié des journalistes des Éditions Croque Futur ont quitté ou doivent quitter leur poste, notamment à la faveur de la clause de cession ouverte par le changement de propriétaire. Il n'existe pas de décompte public indépendant permettant d'arrêter ce chiffre.
Ces départs ne prouvent pas qu'un examen préalable du pluralisme aurait conduit à bloquer le rachat. Ils montrent en revanche pourquoi le règlement européen ne demande pas seulement de compter des titres ou des parts de marché : l'indépendance éditoriale se joue aussi dans les garanties qui restent en place une fois le contrat de vente signé.
Une autre procédure continue devant l'Autorité de la concurrence
Les organisations de journalistes n'ont pas seulement saisi l'Arcom et la justice administrative. En décembre 2025, les syndicats SNJ, SNJ-CGT et SNME-CFDT, soutenus par Reporters sans frontières, ont également saisi l'Autorité de la concurrence en invoquant un possible abus de position dominante de LVMH dans la presse économique et financière. Selon les organisations requérantes, cette procédure est toujours en cours d'examen.
Elle pourrait apporter une réponse sur le terrain concurrentiel, mais quelle que soit son issue, elle ne remplacera pas l'analyse prévue par le règlement européen. L'une demande si le fonctionnement d'un marché est faussé. L'autre demande ce que devient la pluralité de ceux qui informent le public.
Une loi a commencé son chemin, sans arriver au bout
Le Parlement s'est saisi du sujet. Le 9 décembre 2025, la députée écologiste Sophie Taillé-Polian a déposé une proposition de loi destinée à revoir les règles françaises de concentration dans les médias d'information, avec une nouvelle mesure de l'influence d'un groupe à travers plusieurs supports et un rôle accru de l'Arcom.
Il serait excessif d'y voir la loi française d'application du règlement européen. Saisi pour avis, le Conseil d'État l'a souligné dès le 29 janvier : la proposition n'a pas été conçue pour adapter le droit national aux exigences du règlement, et son champ, limité aux médias d'information, ne coïncide pas avec celui de l'article 22, si bien que le législateur devra la compléter.
Son parcours parlementaire s'est de toute façon interrompu très tôt. La commission des affaires culturelles a adopté une version du texte le 4 février. Le 12 février, les députés ont adopté son article 1er, puis commencé à examiner l'article 1er bis. À minuit, le temps réservé à la journée d'initiative du groupe écologiste était épuisé et la séance a été levée. Pas de vote sur l'ensemble du texte, pas de transmission au Sénat. Au 26 août, le dossier parlementaire n'affichait toujours aucune étape nouvelle.
Le trou dans la loi est étroit, mais il est bien là
Dire que personne ne contrôle les médias en France serait faux. Il existe des règles de concurrence, des seuils anti-concentration subsistent, l'Arcom dispose de pouvoirs importants dans l'audiovisuel et les rédactions bénéficient de garanties prévues par plusieurs textes. Mais la décision du Conseil d'État permet désormais de désigner précisément ce qui manque.
Depuis août 2025, le droit européen demande qu'une procédure spécifique permette d'examiner certaines concentrations sous l'angle du pluralisme et de l'indépendance éditoriale. Un an plus tard, la France ne l'a toujours pas construite. L'Arcom ne peut pas se donner elle-même les pouvoirs manquants, le gouvernement ne peut pas les fabriquer seul par décret, et le Conseil d'État ne peut pas écrire la loi à la place du Parlement.
C'est ainsi qu'un journal peut changer de propriétaire, en respectant les règles qui existent, sans qu'une autorité française ait reçu la mission de répondre à une question pourtant inscrite dans le droit européen : qu'est-ce que cette vente change à la diversité de ceux qui nous informent ?
À savoir
La dénonciation de la charte d'indépendance et l'ampleur des départs sont rapportées par les syndicats de journalistes, parties à la procédure ; elles n'ont pas fait l'objet d'un décompte indépendant. L'état du dossier parlementaire et celui de la saisine de l'Autorité de la concurrence ont été vérifiés le 26 août 2026. Le vote de l'article 1er le 12 février n'a pas donné lieu à un scrutin public : aucun décompte de voix ne figure au compte rendu de séance.











