Claude Perdriel avait 99 ans le jour où Challenges a cessé de lui appartenir. La cession à LVMH, finalisée le 30 décembre 2025, emportait aussi Sciences et Avenir et La Recherche, et le patron de presse expliquait vouloir confier ses journaux à un repreneur capable d'en assurer l'avenir. Une question restait posée, que nul service de l'État n'avait le droit d'instruire — ce que l'opération changeait au pluralisme de l'information en France. Le 27 juillet, le Conseil d'État a confirmé que cet examen n'existe pas.
Reporters sans frontières et les syndicats de journalistes SNJ et SNJ-CGT, soutenus par le SNME-CFDT, demandaient à la haute juridiction de contraindre le gouvernement à organiser cet examen. Leur requête a été rejetée : « ni le Premier ministre, ni la ministre de la Culture, n'étaient compétents » pour y procéder, écrit le Conseil d'État dans sa décision, consultée par l'AFP. La suite du texte porte au-delà du cas Challenges : « Aucun texte ne donne, en l'état actuel du droit français, compétence à une quelconque autorité, notamment pas à l'Arcom, pour évaluer les effets d'une cession (…) sur le pluralisme des médias et l'indépendance éditoriale. »
Un règlement européen sans mode d'emploi français
Depuis le 8 août 2025, l'article 22 du règlement européen sur la liberté des médias, l'EMFA, impose à chaque État membre de se doter de règles permettant d'évaluer les concentrations susceptibles de peser sur le pluralisme et l'indépendance éditoriale. Le texte décrit une procédure complète, avec une autorité désignée, des critères objectifs publiés à l'avance, des délais fixés et une analyse menée séparément du contrôle classique des concentrations économiques. L'examen porte sur la diversité des opinions offertes au public, sur les garanties d'indépendance des rédactions, sur la viabilité économique du nouvel ensemble et sur les engagements que l'acheteur propose pour les préserver.
Appliqué au rachat de Challenges, un tel examen aurait demandé à LVMH ce qu'il comptait garantir à la rédaction, et mesuré ce que devient l'information économique française quand un même groupe en détient plusieurs titres. Rien de tout cela n'a eu lieu, faute d'outil. Les organisations requérantes avaient frappé à toutes les portes. Plainte pour abus de position dominante devant l'Autorité de la concurrence dès le 18 décembre 2025, recours d'urgence devant le tribunal administratif de Paris le même jour, puis, en mars, requête au Conseil d'État pour obliger le gouvernement à créer lui-même ce contrôle, sans attendre une loi.
La haute juridiction leur a opposé la nature du chantier. Instaurer un contrôle de cette ampleur relève d'une loi, et le juge administratif n'a pas le pouvoir d'ordonner au Parlement de légiférer. Reporters sans frontières en a tiré sa conclusion, en appelant gouvernement et Parlement à « mettre par la loi la France en conformité avec sa propre Constitution » et avec le règlement européen.
Qui possède les médias en France, et qui y veille
Avec Challenges, LVMH étoffe un portefeuille de presse qui comptait déjà Les Echos, Le Parisien, L'Opinion, le site financier L'Agefi et l'hebdomadaire Investir-Le Journal des Finances, rappelle l'AFP. Les syndicats requérants soutiennent que le groupe de Bernard Arnault pèse désormais d'un poids sans équivalent sur la presse économique nationale ; c'est l'objet de leur plainte, toujours à l'examen selon la CFDT-Journalistes.
Le législateur ne s'est pourtant pas toujours désintéressé du sujet. Le 11 octobre 1984, le Conseil constitutionnel rangeait le pluralisme de la presse parmi les objectifs de valeur constitutionnelle. La loi du 1er août 1986 en conserve un verrou, à son article 11 : nul ne peut acheter un quotidien d'information politique et générale si l'opération porte sa part au-delà de 30 % de la diffusion nationale de cette presse.
Ce verrou n'enferme presque rien. Challenges est un hebdomadaire, le seuil des quotidiens ne le concerne pas. L'Arcom, qui délivre et contrôle les autorisations de télévision et de radio, n'a aucune compétence sur une vente de presse écrite. Le contrôle des concentrations économiques, lui, examine des prix, des parts de marché et des barrières à l'entrée, jamais la diversité des voix. Un magazine, un mensuel ou un site d'information peut changer de propriétaire sans qu'aucun regard public se pose sur l'opération. Nul n'accuse d'ailleurs l'acheteur d'avoir enfreint une règle, puisqu'il n'en existait aucune.
Une loi arrêtée en chemin
La députée Sophie Taillé-Polian a déposé, le 9 décembre 2025, une proposition de loi qui comblerait précisément ce vide : elle confierait l'évaluation des rachats à l'Arcom et à l'Autorité de la concurrence, sur la base d'une part d'influence cumulée mesurée sur tous les supports, imprimés, numériques et audiovisuels. Consulté sur ce texte, le Conseil d'État estimait le 29 janvier qu'il ne méconnaissait pas le règlement européen, tout en devant être complété pour l'appliquer entièrement.
Le 4 février, la commission des affaires culturelles l'a adoptée. En séance publique, le 12 février, les députés ont voté son article 1er sans parvenir au bout du texte. Le dossier législatif de l'Assemblée nationale n'affiche depuis aucune étape nouvelle, ni séance programmée, ni passage au Sénat. Les syndicats de journalistes ont jugé décevante la décision du 27 juillet, chaque institution renvoyant selon eux la responsabilité à une autre pendant que les rachats se poursuivent.
Les réseaux sociaux sont devenus la première source d'information des Français, la presse traverse des plans sociaux qui ont fait descendre les journalistes dans la rue, et la question du propriétaire ne vise pas un seul groupe. Au moment du Festival de Cannes, 2 000 cinéastes dénonçaient l'emprise de Vincent Bolloré sur Canal+. Le règlement européen a été écrit pour ces situations. La loi qui devait l'appliquer en France n'est jamais venue.
La plainte des syndicats pour abus de position dominante suit son cours. Quelle que soit son issue, elle ne tranchera qu'une question de marché. Pour ce qu'une vente de journal fait au pluralisme, la décision du 27 juillet l'établit : ce travail, en France, n'est aujourd'hui confié à personne.











