Depuis le 28 février 2026 et le début des frappes américano-israéliennes contre l'Iran, le prix du gaz naturel en Europe s'est envolé. Le contrat TTF néerlandais — la référence pour le marché européen — est passé de moins de 32 euros le mégawattheure à des pointes au-dessus de 60 euros en quelques jours, selon l'INSEE. Sur le marché spot, le cours a brièvement dépassé 181 euros le mégawattheure, un niveau qui rappelle les pires heures de la crise de 2022. Au total, depuis le début du conflit, la hausse atteint 130 %, selon Euronews.
Pour les 10,3 millions de foyers français raccordés au gaz, cette flambée n'est pas encore visible sur la facture. Mais elle le sera. Voici comment.
Du TTF néerlandais à votre compteur : le parcours du prix
Comprendre pourquoi votre facture va augmenter suppose de comprendre comment le prix du gaz se forme — un mécanisme que peu de consommateurs connaissent.
Étape 1 : la bourse. Le gaz naturel s'échange sur des places de marché européennes. La référence est le TTF (Title Transfer Facility), la bourse néerlandaise. C'est là que les fournisseurs d'énergie achètent le gaz qu'ils revendront aux consommateurs. Quand le TTF monte, le coût d'approvisionnement des fournisseurs augmente.
Étape 2 : le décalage. Le prix repère publié chaque mois par la Commission de régulation de l'énergie (CRE) est calculé à partir des prix observés deux à trois mois plus tôt sur les marchés européens. Ce décalage explique pourquoi la flambée du TTF de début mars ne se répercutera sur les factures qu'à partir de mai 2026.
Étape 3 : le contrat. L'impact dépend du type de contrat du consommateur. Les offres à prix fixe protègent le consommateur pendant la durée du contrat — le fournisseur absorbe la hausse. Les offres à prix indexé, qui suivent le prix repère de la CRE, répercutent intégralement les variations du marché. Environ six millions de foyers français disposent d'un contrat à prix indexé, selon la CRE. Ce sont eux qui subiront la hausse en premier.
Étape 4 : la facture. Le prix du gaz payé par le consommateur se décompose en trois parts : l'énergie elle-même (le coût d'approvisionnement, variable), l'acheminement (fixe, régulé par la CRE) et les taxes (TICGN, TVA). Seule la part énergie fluctue avec le marché. Elle représente environ 40 à 50 % de la facture totale. Une hausse de 60 % du TTF se traduit donc par une hausse d'environ 25 à 30 % de la part énergie, soit 10 à 15 % de la facture globale.
Pourquoi le gaz européen flambe : trois chocs simultanés
La hausse du TTF n'est pas un simple effet d'annonce. Elle résulte de la convergence de trois chocs réels sur l'approvisionnement.
Le blocage d'Ormuz. Le détroit, par où transitait 20 % de la production mondiale d'hydrocarbures, est quasi fermé depuis le 28 février. Le trafic maritime a chuté de 97 %, selon la société d'analyse Kpler. Le gaz naturel liquéfié (GNL) du Qatar, des Émirats et d'Oman ne peut plus atteindre l'Europe par cette route. Les cargaisons doivent contourner l'Afrique, rallongeant les délais de livraison de deux à trois semaines et augmentant les coûts de transport.
Ras Laffan détruit à 17 %. Les frappes iraniennes sur le complexe de Ras Laffan au Qatar ont mis hors service 17 % de la capacité d'export de GNL qatarie. QatarEnergy estime les réparations à trois à cinq ans et les pertes annuelles à 20 milliards de dollars. Le Qatar était le troisième fournisseur de GNL de l'Europe. Ce déficit est structurel : il ne sera pas comblé en quelques mois.
La fin du gaz russe. L'Europe a drastiquement réduit ses importations de gaz russe depuis 2022. Le dernier contrat de transit par l'Ukraine a expiré fin 2024. Cette diversification, salutaire sur le plan géopolitique, a rendu l'Europe plus dépendante du GNL — et donc plus vulnérable à toute perturbation des routes maritimes. Comme l'analyse Regards Actuels dans le suivi quotidien de la guerre en Iran, l'Europe a remplacé une dépendance (Russie) par une autre (routes maritimes du Golfe).
Comparaison avec 2022 : ce que la crise russe aurait dû nous apprendre
En 2022, le TTF avait atteint un pic historique à 340 euros le mégawattheure en août, après la réduction puis l'arrêt des livraisons russes via Nord Stream. Les factures de gaz des Français avaient explosé, provoquant la mise en place du bouclier tarifaire par le gouvernement — un dispositif qui a coûté plus de 40 milliards d'euros au budget de l'État.
En mars 2026, les niveaux de prix sont nettement inférieurs à ceux de l'été 2022 (60 euros le MWh contre 340). Mais deux éléments aggravent la situation actuelle. D'abord, les stocks de gaz européens, remplis à 98 % à l'été 2022 grâce à un effort collectif, s'épuisent naturellement en fin d'hiver et sont aujourd'hui autour de 40 %. La Commission européenne a appelé les États membres à revoir à la baisse leurs objectifs de remplissage pour l'hiver prochain. Ensuite, le bouclier tarifaire n'existe plus — il a été démantelé progressivement en 2024-2025. Les consommateurs français sont désormais directement exposés aux variations du marché.
« La situation actuelle est différente de 2022 sur un point crucial : nous n'avons plus de filet de sécurité budgétaire », résume Optima Énergie dans son bilan des perspectives 2026. En 2022, l'État avait absorbé le choc. En 2026, le choc arrivera directement dans les boîtes aux lettres.
Ce qui va changer sur votre facture, et quand
La CRE a estimé qu'une hausse d'environ 15 % du prix repère du gaz devrait intervenir autour de mai 2026 pour les contrats à prix indexé, selon Franceinfo citant la Commission de régulation de l'énergie. Pour un foyer chauffé au gaz avec une consommation moyenne, cela représente environ 10 euros supplémentaires par mois, selon les estimations du ministère de l'Économie.
Mais ce chiffre est un plancher, pas un plafond. Si le conflit au Moyen-Orient s'intensifie — l'ultimatum de Donald Trump sur le détroit d'Ormuz expire ce lundi soir — et si le TTF poursuit sa hausse, les factures pourraient grimper de 20 à 25 % à l'été, estime Franceinfo. Les contrats à terme (CAL27) se négocient déjà à 58,5 euros le MWh, un signal que le marché anticipe des prix élevés sur la durée.
Pour les ménages disposant d'une offre à prix fixe, la protection est temporaire. À l'échéance du contrat — souvent un à deux ans — le renouvellement se fera aux conditions du marché. Ceux qui ont souscrit un prix fixe en 2024, quand le TTF oscillait autour de 25-30 euros le MWh, découvriront un marché méconnaissable.
L'électricité ne sera pas épargnée. En France, le prix de l'électricité est partiellement indexé sur le gaz via le marché spot européen. Une hausse durable du gaz entraîne mécaniquement une hausse de l'électricité, même dans un pays alimenté à 70 % par le nucléaire. Cette corrélation — souvent incomprise des consommateurs — est un héritage du marché unique européen de l'énergie. Comme l'analysait Regards Actuels dans les trois scénarios sur le prix de l'essence, l'énergie forme un système interconnecté : une disruption sur le pétrole se propage au gaz, puis à l'électricité, puis aux prix industriels et alimentaires.
Les prochaines échéances sont claires. La publication du prix repère CRE pour mai 2026 interviendra fin avril. Les stocks de gaz européens devront être reconstitués avant l'hiver prochain, dans un marché tendu et des routes d'approvisionnement perturbées. Et l'issue du conflit au Moyen-Orient, qui déterminera si cette flambée est un pic temporaire ou le début d'une nouvelle normalité, reste inconnue.











