La question des juges d'instruction parisiens tient en une ligne : « Lorsqu'il y a de tels transferts, qu'est-ce que la banque doit vérifier ? » La réponse de la représentante légale de HSBC, elle aussi : « Je ne sais pas quelles étaient les vérifications qui devaient être faites par la banque à l'époque. » Cet échange, tiré d'un interrogatoire dont l'AFP a eu connaissance, résume le dossier qui vaut au géant bancaire britannique, via sa filiale HSBC Private Bank (Suisse), une mise en examen à Paris : treize années de virements — plus de 327 millions de dollars — que la justice française relie à l'argent de la Banque du Liban (BdL), et une conformité renvoyée aux « exigences de l'époque ».
La filiale suisse a été mise en examen le 6 mai 2026 pour blanchiment d'argent en bande organisée et association de malfaiteurs délictuelle en vue de commettre du détournement de fonds publics, des abus de confiance ou de la corruption d'agent public, pour des faits commençant en 2002. Une mise en examen n'est pas une déclaration de culpabilité : elle signifie que les juges estiment disposer d'indices graves ou concordants. L'établissement, qui assure « coopérer » avec la justice, a nié toute infraction.
Au cœur de l'affaire, un compte baptisé Forry Associates, enregistré aux îles Vierges britanniques, dont l'ayant droit économique était Raja Salamé, frère de Riad Salamé, gouverneur de la banque centrale libanaise de 1993 à 2023. Des banques libanaises versaient à la BdL des commissions pour l'achat de produits financiers ; ces commissions étaient envoyées vers Forry. Entre avril 2002 et mars 2015, plus de 327 millions de dollars y ont transité. Les juges soupçonnent ce compte d'avoir donné « une apparence légitime » à ces virements pour « largement profiter à la famille Salamé ». Les enquêteurs en ont retrouvé la trace un peu partout : plus de 30 millions d'euros réinvestis au Luxembourg, plus de 33 millions de livres sterling au Royaume-Uni, 7 millions d'euros en Belgique, 13 millions d'euros de biens immobiliers en France.
La défense conteste jusqu'à la qualification de fonds publics. Les sommes logées sur Forry « correspondent à des commissions versées par des souscripteurs d'obligations d'État (pour la plupart des banques privées) sur un compte hors bilan de la BdL », font valoir les avocats de Riad Salamé : elles « ne sont donc pas des flux d'argent public mais relèvent, financièrement et juridiquement, de fonds privés ». L'avocat de Raja Salamé — poursuivi depuis août 2024, sous contrôle judiciaire — n'a pas souhaité s'exprimer.
Ce que le gendarme financier suisse reprochait déjà à HSBC
Les juges parisiens s'appuient notamment sur la documentation transmise par l'Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers, la Finma, qui a conclu en 2024 que la filiale suisse avait gravement enfreint ses obligations de lutte contre le blanchiment dans ses relations avec deux personnes politiquement exposées. Selon le régulateur, la banque s'est contentée d'une « connaissance lacunaire » de ses relations d'affaires avec les Salamé, se satisfaisant des « affirmations » de ses gestionnaires de comptes, « sans justificatif ». Des transactions ont déclenché des alertes internes dès 2006 ; les « clarifications » se bornaient à « un e-mail non documenté rassurant » du banquier chargé du compte.
L'interrogatoire de la banque a buté sur d'autres zones d'ombre : un emprunt concédé à Forry alors que le compte était débiteur, ou une « gratification » de plus de 16 000 euros versée par Raja Salamé à une gestionnaire. HSBC n'a émis de signalement qu'en 2020, quatre ans après la clôture de Forry. Pourquoi pas avant ? « Différents éléments ont donné du confort à la banque », a répondu l'établissement aux magistrats, citant un message Swift fourni « en 2009 » par la BdL. Quant au niveau de vérification attendu : « Cela dépend des exigences de l'époque, ça peut être une information orale, écrite. »
Du clan Obiang au dossier Salamé, la saga des « biens mal acquis »
Ce volet bancaire s'insère dans une instruction tentaculaire : dix mises en examen ont été prononcées à Paris, et Riad Salamé est visé par un mandat d'arrêt international de la justice française depuis mai 2023. Il prolonge aussi une lignée judiciaire, celle des affaires dites de « biens mal acquis », ces patrimoines de dignitaires étrangers soupçonnés d'avoir été bâtis sur de l'argent public détourné. Le précédent le plus abouti reste celui de Teodorin Obiang, vice-président de Guinée équatoriale, définitivement condamné en 2021 pour blanchiment, avec confiscation de biens évalués à quelque 150 millions d'euros. Depuis la loi du 4 août 2021, les recettes tirées de ces confiscations doivent être restituées aux populations des pays concernés. Ces dossiers s'étirent sur des années, parfois des décennies — la justice financière française en juge d'autres au long cours, à l'image du procès en appel du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy.
Riad Salamé, lui, conteste l'ensemble des accusations. Au Liban, l'ancien gouverneur a passé un an en détention préventive avant d'être remis en liberté sous caution en septembre 2025, avec interdiction de quitter le territoire ; en janvier 2026, la chambre d'accusation de Beyrouth l'a inculpé dans un volet distinct, portant sur 44,8 millions de dollars, en lien avec la société Optimum Invest. L'État du Liban, de son côté, « se réjouit » des poursuites engagées contre la banque, indique son avocat Emmanuel Daoud.
Pour les parties civiles, l'affaire dépasse le cas d'un établissement. Les poursuites mettent au jour « des dispositifs de conformité présentés comme infaillibles » alors que les banques « peuvent, en réalité, fermer les yeux lorsque leurs intérêts l'exigent », estiment William Bourdon et Vincent Brengarth, avocats des associations Sherpa et CVPFCL. En France, la conformité des grands groupes est devenue un terrain judiciaire à part entière, bien au-delà de la banque — jusqu'au devoir de vigilance climatique des géants de l'énergie.
Reste l'autre bout de la chaîne. La Banque du Liban, partie civile en France mais aussi « en Suisse et au Luxembourg », dénonce des « fraudes massives » et entend « poursuivre le recouvrement de la totalité des sommes détournées » pour en faire bénéficier les déposants, « durement affectés » par l'effondrement financier du pays. Depuis 2019, des millions de Libanais ne peuvent toujours pas disposer librement de leurs économies, bloquées de fait dans les banques du pays.











