Ce qui se joue devant la chambre de l'instruction de Dijon
La demande est simple dans son principe : faire tomber la mise en examen prononcée le 24 octobre 2025. Ce jour-là, Jacqueline Jacob, 81 ans, avait été mise en examen pour « association de malfaiteurs », soupçonnée d'avoir été l'un des corbeaux qui ont harcelé les Villemin pendant des années. Elle n'est pas accusée d'avoir tué l'enfant, et conteste les faits.
La chambre de l'instruction de la cour d'appel de Dijon a étudié la requête à huis clos. Deux avocats de Mme Jacob et trois parents de Grégory, parties civiles, sont entrés dans la salle sans une parole. Rien n'a, à ce stade, été jugé sur le fond.
Les magistrats dijonnais ont mis leur décision en délibéré : ils diront le 15 juillet 2026 s'ils annulent la mise en examen. Quelle qu'elle soit, l'un des camps ira plus loin : la défense annonce déjà un pourvoi en cassation en cas de revers.
Pourquoi Jacqueline Jacob est soupçonnée d'être un corbeau
Grégory Villemin a été retrouvé noyé, pieds et poings liés, le 16 octobre 1984 dans la Vologne, une rivière des Vosges. Il avait quatre ans. Une lettre anonyme revendiquait le crime : « Voilà ma vengeance. Pauvre con. »
Très tôt, l'enquête a pointé la haine tenace entre les Villemin et les Jacob, la famille de la grand-mère de Grégory. Déléguée CGT, Jacqueline Jacob aurait été entendue, en 1982, traiter Jean-Marie Villemin, le père de l'enfant, de « chef de mes couilles ». Contremaître à 26 ans, sa réussite suscitait des jalousies. Les Jacob ont toujours démenti tout conflit.
Selon un arrêt que l'AFP a pu consulter, une expertise menée en 2021 par un spécialiste suisse attribue à Mme Jacob non seulement la lettre du 16 octobre 1984, mais aussi trois courriers de 1983 — dont l'un menaçait les Villemin : « Je vous ferez votre peau » (sic). Ces écrits s'ajoutent à la longue série de lettres anonymes qui ont jalonné le dossier.
La défense plaide la forme, pas le fond
Son avocat, Me Frédéric Berna, dénonce « une farce ». Il rappelle que « plus d'une vingtaine » de corbeaux ont été identifiés au fil d'expertises contradictoires. Mais son argument central est procédural : Mme Jacob n'aurait pas eu le temps de s'expliquer lors de l'interrogatoire qui a conduit à sa mise en examen, et les faits seraient, selon lui, prescrits.
Le choix n'est pas neutre. Pour François Saint-Pierre, avocat des parents de Grégory, ne pas attaquer le fond revient à « admettre le sérieux des indices graves et concordants ciblant leur cliente ». La bataille se joue donc sur la procédure, pas sur la culpabilité, que personne n'a tranchée.
Cinq invalidations en quarante ans : la chronologie d'un fiasco judiciaire
Si l'annulation est prononcée, ce sera, calcule Me Berna, « la cinquième fois » que des poursuites tombent dans ce dossier. Le mot « fiasco » revient dans sa bouche.
1985 : Bernard Laroche, premier suspect, est tué par Jean-Marie Villemin. 1993 : la mère, Christine Villemin, bénéficie d'un non-lieu après avoir, elle aussi, été soupçonnée d'être un corbeau. 2017 : Jacqueline Jacob est mise en examen pour « enlèvement et séquestration suivie de mort ». 2018 : cette mise en examen est annulée, comme celles de son mari Marcel et de Murielle Bolle, belle-sœur de Laroche.
Les accusateurs soulignent que l'annulation de 2018 reposait sur un vice de forme, non sur une absence d'indices — et que de nouveaux éléments sont apparus depuis. C'est ce qui a conduit à la mise en examen de 2025, aujourd'hui contestée. D'autres affaires anciennes ont connu de tels retournements, comme la demande de révision dans le dossier Dany Leprince.
Ce que pourrait changer une nouvelle annulation
Une annulation ne refermerait pas l'affaire : elle renverrait ce volet de l'instruction à son point de départ, sans effacer les expertises en cours. Des analyses des courriers anonymes se poursuivent. « Si elles concluent à l'implication de Mme Jacob, alors elle encourra une mise en examen pour complicité d'assassinat », avance Me Saint-Pierre.
Quarante et un ans après les faits, personne n'a été condamné pour le meurtre de Grégory. La mécanique de l'enquête pénale, comme les droits des parties civiles, se déroule à huis clos. « Il faut que la vérité éclate et que la justice se prononce », résume l'avocat des parents.
Les prochaines échéances
La chambre de l'instruction rendra sa décision le 15 juillet 2026. En cas de rejet, la défense se pourvoira en cassation ; en cas d'annulation, le parquet pourra contester à son tour. Les résultats des expertises des écritures, eux, pourraient rebattre les cartes à tout moment : le procureur général Philippe Astruc, qui juge pourtant les faits prescrits, souligne qu'« il demeure des traces d'ADN non encore identifiées » justifiant la poursuite des investigations — et n'exclut pas de nouveaux rebondissements.











