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Procès Musk-Altman :
OpenAI, Microsoft et la bataille de la fondation

Elon Musk a perdu son procès contre OpenAI et Sam Altman : plainte jugée prescrite, fond jamais tranché. Retour sur une bataille judiciaire qui a mis à nu la gouvernance d'OpenAI, le rôle pivot de Microsoft et ce que le verdict change pour l'entrée en Bourse et la course à l'IA.

Mis à jour le dimanche 5 juillet 2026 — 20h36
8 min
Le PDG d'OpenAI, Sam Altman, arrive au tribunal fédéral d'Oakland pour le procès intenté par Elon Musk contre OpenAI, le 12 mai 2026 en Californie
Le PDG d'OpenAI, Sam Altman, arrive au tribunal fédéral d'Oakland pour le procès intenté par Elon Musk contre OpenAI, le 12 mai 2026 en Californie© AFP / JOSH EDELSON

Elon Musk a perdu. Le lundi 18 mai 2026, au terme de trois semaines d'audiences au tribunal fédéral d'Oakland, en Californie, le jury a tranché en deux heures en faveur d'OpenAI et de Sam Altman : la plainte du patron de SpaceX, déposée en 2024, était prescrite — il avait eu connaissance des faits qu'il reprochait à l'entreprise plusieurs années avant de saisir la justice. La juge fédérale Yvonne Gonzalez Rogers a aussitôt fait siennes les conclusions des neuf jurés, dont l'avis n'était que consultatif. Le fond de l'affaire — le détournement supposé d'une œuvre caritative devenue un géant de 850 milliards de dollars — n'a donc jamais été tranché.

Douze journées d'audience, cinq milliardaires à la barre — Elon Musk, le PDG de Microsoft Satya Nadella, le président d'OpenAI Greg Brockman, l'ingénieur cofondateur Ilya Sutskever, puis Sam Altman —, une masse de courriels et de documents internes déballée en public : le procès a mis à nu les coulisses de la Silicon Valley. Et laissé ouverte la question qu'il devait régler : que vaut la promesse d'une IA « bénéfique pour toute l'humanité » quand des centaines de milliards de dollars sont en jeu ?

Sur quoi portait le procès Musk-Altman ?

Elon Musk a cofondé OpenAI en décembre 2015 avec Sam Altman, Greg Brockman, Ilya Sutskever et d'autres, sous la forme d'une fondation à but non lucratif vouée à développer une IA « bénéfique pour toute l'humanité ». Il en revendique la paternité : « J'ai eu l'idée, trouvé le nom, recruté les personnes clés, leur ai transmis tout ce que je sais et assuré l'intégralité du financement initial », a-t-il déclaré à la barre. Il a claqué la porte en 2018, après avoir versé 38 millions de dollars de dons — loin, a rappelé la défense, du milliard promis.

Sa thèse : ces dons ont été détournés pour bâtir un champion privé de l'IA générative, avec la complicité de Microsoft. « On ne peut pas voler une œuvre caritative impunément », a-t-il lancé à l'ouverture des débats, le 28 avril. La juge devait trancher trois questions soulevées par la plainte : OpenAI a-t-elle violé sa mission philanthropique d'origine ? S'est-elle enrichie injustement ? Ses liens avec Microsoft violent-ils le droit de la concurrence ?

En face, OpenAI a dénoncé du premier au dernier jour la « mascarade hypocrite » d'un concurrent revanchard : Elon Musk mène ses propres projets lucratifs d'IA avec xAI, absorbé en février par SpaceX, son groupe spatial valorisé 1 250 milliards de dollars. Selon l'avocat d'OpenAI William Savitt, Musk avait lui-même soutenu le virage lucratif — à condition d'en garder le contrôle.

Que réclamait Elon Musk ?

Trois choses : le retour d'OpenAI au statut unique de fondation à but non lucratif, l'éviction de Sam Altman et de Greg Brockman, et la rupture des liens avec Microsoft. Une victoire complète aurait contraint l'entreprise à renoncer à ses investisseurs privés — Microsoft, Amazon, le japonais SoftBank — et bloqué son entrée en Bourse, en préparation.

Des cartons de documents juridiques acheminés au palais de justice fédéral d'Oakland pour le procès intenté par Elon Musk contre OpenAI, le 12 mai 2026 en Californie
Des cartons de documents juridiques acheminés au palais de justice fédéral d'Oakland pour le procès intenté par Elon Musk contre OpenAI, le 12 mai 2026 en Californie AFP / JOSH EDELSON

C'est l'enjeu que les marchés ont retenu du verdict : « Cette importante victoire ouvre la voie à une introduction en Bourse en écartant cette épée de Damoclès judiciaire », a réagi l'analyste financier Dan Ives. La structure commerciale d'OpenAI, lancée en 2019 sous une forme dite « capped-profit » — les profits des investisseurs y sont plafonnés, la fondation d'origine restant actionnaire à hauteur d'environ 25 % —, n'a pas d'équivalent direct en droit français.

Pourquoi Musk a-t-il perdu ?

Sur une question préalable, pas sur le fond. Dès l'ouverture, la défense avait plaidé la prescription : le dossier montrait, selon elle, que Musk connaissait les détails du virage commercial d'OpenAI dès 2018-2020 — inévitable, compte tenu d'investissements impossibles à financer par des dons. Les neuf jurés l'ont suivie, et la juge a confirmé « qu'elle accepte les conclusions du jury comme siennes ».

Sur son réseau social X, Elon Musk a fustigé une « juge militante » qui se serait servie du jury « comme alibi » pour créer un « permis de piller des organisations caritatives » — avant de retirer ce message quelques heures plus tard. Il en a maintenu un autre : la cour n'a pas « statué sur le fond de l'affaire », mais « seulement sur une formalité de calendrier ». Pour William Savitt, le verdict « confirme que cette assignation était une tentative hypocrite de saboter un concurrent ». Microsoft, également poursuivi, est mis hors de cause.

Quel rôle a joué Microsoft ?

Satya Nadella s'est dit à la barre « très fier » d'avoir été le premier à miser des milliards, dès 2019, sur le laboratoire — 13 milliards de dollars au total. Documents internes à l'appui, l'avocat de Musk lui a fait confirmer que Microsoft projetait un retour de 92 milliards de dollars en quatre ans, la participation du groupe étant désormais estimée à 135 milliards. « Ça a bien marché parce que nous avons pris un risque », a concédé le PDG, qui assume un partenariat ayant permis de bâtir « l'une des plus grandes organisations à but non lucratif au monde » : « Si le gâteau devient plus grand, la fondation en bénéficie aussi. »

Le camp Musk a exploité son interrogatoire pour dépeindre un Microsoft tirant les ficelles. Lors de la crise de novembre 2023, quand le conseil d'OpenAI a brusquement licencié Sam Altman pour manque de transparence, Nadella a cherché à récupérer les fondateurs évincés : « Je voulais m'assurer que Sam et Greg ne créent pas une entreprise concurrente et qu'ils rejoignent Microsoft », a-t-il témoigné. Dès le lendemain matin, une filiale d'accueil était prête, capable de racheter les parts des employés qui suivraient — environ 25 milliards de dollars, selon l'estimation d'un cofondateur. Altman a repris le pouvoir après cinq jours, soutenu par une majorité d'employés. L'épisode a illustré le poids effectif de Microsoft dans la gouvernance — sans convaincre le tribunal d'une faute.

Sam Altman et la question de la sincérité

Le contre-interrogatoire de Sam Altman par l'avocat de Musk, Steven Molo, le 12 mai, restera comme le sommet dramatique du procès. « Êtes-vous totalement digne de confiance ? » attaque d'entrée l'avocat. « Je crois que oui. » « Dites-vous toujours la vérité ? » « Je crois que je suis une personne sincère. » « Ce n'était pas ma question. » Altman marque une pause : « Je suis sûr qu'il m'est arrivé, à un moment de ma vie, de ne pas le faire. »

L'avocat Steven Molo, représentant Elon Musk, arrive au tribunal fédéral d'Oakland pour le procès intenté par Elon Musk contre OpenAI, le 12 mai 2026 en Californie
L'avocat Steven Molo, représentant Elon Musk, arrive au tribunal fédéral d'Oakland pour le procès intenté par Elon Musk contre OpenAI, le 12 mai 2026 en Californie AFP / JOSH EDELSON

L'attaque visait une réputation déjà entamée : débarqué par surprise de la tête d'OpenAI en novembre 2023, jugé non transparent par son conseil d'administration, l'entrepreneur de 41 ans traîne depuis un portrait-enquête du New Yorker, publié début avril, qui a consolidé son image de manipulateur et demandé si l'on pouvait lui confier l'avenir de l'IA et de l'humanité. Son domicile de San Francisco a depuis été visé par un cocktail Molotov.

Sur le fond, Altman a contre-attaqué : « Près d'un milliard d'utilisateurs réguliers de ChatGPT et une entreprise valorisée à 850 milliards de dollars : cela ne correspond pas à ma conception de ce que signifie détourner une organisation philanthropique. » Et raconté l'été 2017, quand Musk, déjà favorable à un virage commercial, réclamait « 90 % des parts » et refusait de s'engager par écrit à partager le pouvoir : « Nous ne pensions pas que l'intelligence artificielle générale devait être sous le contrôle d'une seule personne. » En février 2023, Altman écrivait pourtant à Musk : « Je ne pense pas qu'OpenAI aurait vu le jour sans vous » — un SMS destiné, a-t-il expliqué, à apaiser un ancien protecteur mû par la « jalousie » depuis l'explosion mondiale de ChatGPT.

Et maintenant, quelle suite pour l'IA ?

OpenAI sort renforcée : la voie de l'entrée en Bourse est dégagée, ChatGPT revendique plus de 900 millions d'utilisateurs hebdomadaires, et la fondation d'origine — qu'Elon Musk qualifie de quasi-coquille vide pour avoir distribué 7,6 millions de dollars en 2024 — a annoncé un milliard de dons pour 2026, un mois avant le procès. Le perdant n'est pas désarmé pour autant : SpaceX, qui héberge désormais xAI, prépare sa propre introduction en Bourse, la plus grande de l'histoire si elle atteint les 75 milliards de dollars visés. La bataille judiciaire se poursuit donc sur les marchés, et dans la course aux modèles face à Anthropic, Google et le chinois DeepSeek.

Reste la question que le verdict n'a pas tranchée : qui garantit qu'une IA développée par des structures hybrides, entre philanthropie affichée et capitaux géants, demeure « bénéfique pour toute l'humanité » ? L'Europe a choisi la voie réglementaire avec l'AI Act adopté en 2024, tout en peinant à bâtir sa souveraineté numérique ; les tribunaux, eux, sanctionnent déjà les usages fautifs de l'IA. Aux États-Unis, la gouvernance des laboratoires demeure l'affaire de leurs fondateurs — et, désormais, de leurs actionnaires.

L'essentiel

  • Le jury fédéral d'Oakland a donné raison à OpenAI en deux heures : la plainte d'Elon Musk, déposée en 2024, a été jugée prescrite — le fond de l'affaire n'a jamais été tranché.
  • Elon Musk réclamait le retour d'OpenAI au statut de fondation, l'éviction de Sam Altman et Greg Brockman et la rupture des liens avec Microsoft, premier investisseur avec 13 milliards de dollars.
  • La victoire lève l'hypothèque judiciaire sur l'entrée en Bourse d'OpenAI, valorisée 850 milliards de dollars — sans clore le débat sur la promesse d'une IA « bénéfique pour toute l'humanité ».

Questions fréquentes

Pourquoi Elon Musk a-t-il perdu son procès contre OpenAI ?
Pour prescription : le jury a estimé qu'Elon Musk avait eu connaissance des faits qu'il reprochait à OpenAI plusieurs années avant sa plainte de 2024, déposée hors des délais légaux. La juge Yvonne Gonzalez Rogers a fait siennes les conclusions du jury. Le fond — le détournement supposé de la mission philanthropique — n'a pas été jugé.
Que réclamait Elon Musk à OpenAI ?
Le retour d'OpenAI au statut unique de fondation à but non lucratif, l'éviction de Sam Altman et de Greg Brockman, et la rupture des liens avec Microsoft. Une victoire complète aurait contraint l'entreprise à renoncer à ses investisseurs privés et aurait bloqué son entrée en Bourse.
Qu'est-ce que la structure « capped-profit » d'OpenAI ?
La structure commerciale lancée par OpenAI en 2019 : les profits des investisseurs y sont plafonnés et la fondation d'origine reste actionnaire, à hauteur d'environ 25 %. C'est ce montage hybride, valorisé 850 milliards de dollars et sans équivalent direct en droit français, qu'Elon Musk attaquait en justice.
Quel rôle a joué Microsoft dans l'affaire ?
Premier investisseur historique d'OpenAI avec 13 milliards de dollars engagés depuis 2019, Microsoft était accusé par Elon Musk d'avoir sciemment facilité le virage commercial. Sa participation est estimée à 135 milliards de dollars, pour un retour projeté de 92 milliards en quatre ans. Le groupe et son PDG Satya Nadella ont été mis hors de cause par le verdict.

Antoine Lefebvre

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