SpaceX a réussi vendredi 12 juin la plus grande entrée en Bourse de l'histoire. L'action de la société de fusées d'Elon Musk a bondi de 19,22 % pour ses débuts à Wall Street, clôturant à 160,95 dollars — après être montée jusqu'à plus de 30 % en séance — contre un prix d'introduction de 135 dollars. Quelque 555 millions de titres avaient été placés à ce tarif, soit environ 75 milliards de dollars levés pour une valorisation initiale de 1 765 milliards. L'opération a propulsé la fortune personnelle d'Elon Musk au-delà des 1 000 milliards de dollars, du jamais-vu.
Une entrée en Bourse hors normes
Selon les documents déposés auprès de la SEC, le régulateur américain, SpaceX a mis en vente 555,6 millions d'actions au prix unitaire de 135 dollars, avec la possibilité d'en ajouter en cas de forte demande. À ce tarif, l'opération a levé environ 75 milliards de dollars : trois fois le record détenu depuis 2019 par le pétrolier saoudien Saudi Aramco. La cotation a démarré sur le Nasdaq sous le symbole SPCX. Valeur de l'ensemble : 1 765 milliards de dollars, soit davantage que Tesla, l'autre fleuron du milliardaire. Particularité de l'opération : environ 30 % des nouvelles actions sont réservées aux particuliers, afin d'attirer un public plus large qu'à l'accoutumée.
Pourquoi une valorisation aussi élevée
Le prix ne reflète pas les comptes, mais une promesse. SpaceX ne se limite pas aux lancements de fusées : l'entreprise chapeaute Starlink, son réseau d'accès à internet par satellite, et détient des participations dans le laboratoire d'intelligence artificielle xAI et le réseau social X. Elle met en avant ses projets de voyage vers Mars et de centres de données dans l'espace. Résultat, les investisseurs acceptent de la payer près de cent fois son chiffre d'affaires, alors même que l'exercice 2025 s'est soldé par une perte nette de 4,9 milliards de dollars — les coûts ayant grimpé plus vite qu'un chiffre d'affaires pourtant en hausse de 33 %, à 18,7 milliards. Cette domination technologique américaine est précisément ce qui nourrit le débat sur la dépendance numérique en Europe.
Une ferveur que les spécialistes disent inédite
« La demande semble bien se profiler, il ne fait aucun doute qu'il y a une véritable ferveur autour » de l'entreprise, commente auprès de l'AFP Matthew Kennedy, spécialiste des introductions en Bourse chez Renaissance Capital. « Rien ne captive autant l'imagination que la conquête spatiale », ajoute-t-il : ce titre « suscite un engouement que peu d'autres entreprises sont capables de provoquer ».
« Nous avons constaté un engouement sans précédent, nullement comparable à ce que nous avions connu auparavant », abonde Eva Ados, responsable de la stratégie d'investissement chez ERShares, une société déjà présente au capital de SpaceX via un véhicule d'investissement dédié. Pour Kim Forrest, de Bokeh Capital Partners, l'image « cool » de la marque et le talent d'Elon Musk pour le marketing dopent encore l'intérêt.
Ce que les investisseurs achètent, et ne contrôlent pas
Acheter l'action SpaceX, c'est miser sur Elon Musk autant que sur la société. Selon les documents déposés, le milliardaire conservera un peu moins de la moitié du capital, mais plus de 80 % des droits de vote. Concrètement, il « aura le pouvoir de contrôler l'issue des questions nécessitant l'approbation des actionnaires », y compris l'élection du conseil d'administration. « SpaceX est étroitement liée au succès d'Elon Musk, qui occupe les fonctions de directeur général, directeur technique et président du conseil », résume Thomas Shipp, du gestionnaire d'actifs LPL Financial. L'opération pourrait porter la fortune personnelle de Musk au-delà des 1 000 milliards de dollars.
Les risques que SpaceX reconnaît elle-même
L'entreprise ne masque pas les zones d'ombre. Dans son dossier, elle admet que l'opération ne sera « pas sans risque » et pointe un « niveau d'endettement élevé » susceptible d'avoir « un impact négatif significatif » sur sa situation financière. Les analystes ajoutent une mise en garde tirée de l'expérience. « Très souvent, ces entreprises très médiatisées suscitent beaucoup d'enthousiasme », puis « leur cours s'effondre au cours des six premiers mois ou des douze premiers mois », prévient Adam Sarhan, du cabinet 50 Park Investments. La concentration du pouvoir entre les mains d'un seul homme figure, elle aussi, parmi les facteurs de risque listés.
La valorisation elle-même divise. Le cabinet d'analyse Morningstar estime la juste valeur du groupe autour de 780 milliards de dollars — moitié moins que le prix d'introduction. « Est-ce une tentative cynique de refiler un projet extrêmement coûteux et hautement spéculatif à un public crédule ? », interroge David Morrison, de Trade Nation. Kim Forrest relève qu'en dehors de Starlink, « les sommes dépensées ne sont pas affectées à des fins directement rentables » : les divisions dédiées aux lancements — dont la fusée Starship, qui a réussi son douzième vol d'essai fin mai — et à l'intelligence artificielle creusent des pertes importantes. « SpaceX n'est probablement pas une valeur qui figurera un jour dans mes portefeuilles », prévient-elle.
Faut-il se ruer sur l'action SpaceX
L'engouement n'a pas attendu l'ouverture de la cotation. Avant même que les titres soient disponibles, des particuliers se sont reportés sur des fonds de placement, voire des sites de paris, pour s'exposer indirectement à la « vague SpaceX ». Le premier jour de cotation leur a donné raison, du moins à court terme : le titre a bondi de 19,22 %, à 160,95 dollars. La prudence reste de mise : une valorisation déconnectée des résultats, une société déficitaire, un contrôle verrouillé par son fondateur et un endettement assumé composent un pari à haut risque, que l'entreprise elle-même documente noir sur blanc.
Un test pour Wall Street et la tech
L'enjeu dépasse la seule SpaceX. « Cette cotation représente le premier test majeur pour les marchés d'actions après des années d'activité modérée en matière d'introductions en Bourse », observe Dan Ives, de Wedbush Securities. D'autres géants suivent : Anthropic, fleuron américain de l'IA, et OpenAI, le créateur de ChatGPT, ont annoncé avoir déposé leurs dossiers respectifs d'introduction en Bourse. Le même analyste avance une hypothèse plus lointaine : une fusion, un jour, entre SpaceX et Tesla, pour réunir les deux empires technologiques de Musk autour de l'intelligence artificielle.
« Les rapports qui soulignent que la valorisation de l'entreprise constitue un facteur de risque sont probablement fondés », reconnaît Matthew Kennedy, qui cite à l'inverse de récents mégacontrats de plusieurs milliards de dollars signés avec Google ou Anthropic. Et l'analyste de résumer l'enjeu de l'opération : « Si les choses tournent mal, cela risque fort de freiner les introductions en Bourse. En revanche, si les résultats sont bons, cela pourrait bien marquer le début d'un nouveau rebond dans ce domaine. »











