Chaque printemps, le château de Versailles accueille des centaines de dirigeants étrangers pour Choose France, le sommet par lequel l'État vend la France aux investisseurs. La dernière édition a battu un record : 93 milliards d'euros d'investissements annoncés, 15 600 emplois à la clé. Emmanuel Macron a « mis sa crédibilité sur la table » pour qu'ils se concrétisent. Mais que recouvre ce chiffre, et que valent vraiment ces promesses ?
Choose France, c'est quoi
Choose France — « Choisissez la France » — est un sommet annuel créé en 2018 pour attirer les capitaux étrangers. Le principe est simple : réunir une journée, dans le décor du château de Versailles, des patrons de multinationales, des ministres et le chef de l'État, pour transformer des projets en annonces d'investissement. Organisé par l'agence publique Business France, l'événement met en scène l'attractivité du pays autant qu'il la mesure : bilatérales, tables rondes, signatures.
Au fil des éditions, le rendez-vous est devenu l'un des marqueurs de la politique économique de l'exécutif, censé prouver que les réformes fiscales et du marché du travail engagées depuis 2017 portent leurs fruits. Les montants annoncés y servent d'indicateur politique, brandis chaque année comme la preuve que « la France est de retour » dans la compétition mondiale pour les usines, les laboratoires et, désormais, les centres de données.
93 milliards annoncés : un record porté par l'intelligence artificielle
La neuvième édition a enregistré 93 milliards d'euros d'investissements annoncés, pour 15 600 emplois. Le chiffre dépasse à lui seul le cumul des huit éditions précédentes, qui totalisaient 87 milliards. Le moteur de cette flambée tient en deux mots : intelligence artificielle. L'essentiel des grands projets concerne des centres de données, ces entrepôts de serveurs gourmands en électricité qui font tourner les modèles d'IA.
« Tout ce qui a été annoncé aujourd'hui sera mis en œuvre et livré dans les délais », a promis Emmanuel Macron devant les dirigeants réunis dans les jardins. « Je mets ma crédibilité sur la table », a-t-il ajouté — une formule qui dit aussi l'incertitude entourant l'avenir du sommet après son départ, prévu en 2027. Le ministre de l'Économie Roland Lescure a, lui, érigé l'IA en « source de prospérité », disant vouloir bâtir des « chaînes de valeur complètes » sur le territoire.
SoftBank, Brookfield, MGX : qui investit et dans quoi
Un nom domine cette édition : SoftBank. Le géant japonais pèse à lui seul près de la moitié du total. En partenariat avec le français Schneider Electric, il prévoit des centres de données dans les Hauts-de-France pour 45 milliards d'euros d'ici à 2031, et jusqu'à 75 milliards à terme. Le gestionnaire d'actifs canadien Brookfield ajoute 10 milliards aux infrastructures d'IA qu'il finance déjà en France, portant son engagement à 30 milliards.
Le reste se répartit entre acteurs publics et privés du numérique : le fonds émirati MGX et la banque publique Bpifrance, associés au champion français de l'IA Mistral et à l'américain Nvidia ; la société d'investissement Ardian ; et une série de projets plus modestes. La concentration sur quelques poids lourds de la donnée est inédite : elle gonfle le total, mais elle expose aussi le chiffre aux décisions d'une poignée d'investisseurs.
Pourquoi la France attire les centres de données
L'argument le plus cité par les investisseurs n'est pas fiscal : c'est l'électricité. La France produit une énergie nucléaire décarbonée et abondante, atout décisif pour des centres de données qui consomment autant qu'une ville. « La France bénéficie d'une importante production d'énergie nucléaire » et « d'une administration très favorable », a résumé le responsable Europe de Brookfield. À cela s'ajoutent un foncier disponible, des aides publiques et un effort de réindustrialisation engagé pour enrayer des décennies de désindustrialisation.
L'envers du décor existe. Ces investissements dans l'IA posent la question de leur empreinte énergétique et de l'eau nécessaire au refroidissement des serveurs. Ils interrogent aussi la souveraineté industrielle : héberger des data centers américains ou émiratis sur le sol français ne signifie pas en maîtriser la technologie ni les données. La frontière entre attractivité et dépendance reste floue.
« Annoncé » n'est pas « investi » : ce que valent ces milliards
Le point le plus souvent passé sous silence est aussi le plus important. Les 93 milliards sont des montants annoncés, pas des sommes déjà engagées. Ce sont des intentions, étalées sur plusieurs années — l'enveloppe SoftBank court jusqu'en 2031 —, soumises aux aléas économiques, aux autorisations administratives et aux arbitrages internes des groupes. Une annonce à Versailles n'est pas un chantier lancé.
Le suivi de ces promesses, d'une année sur l'autre, reste partiel et difficile à vérifier de l'extérieur, ce qui explique la prudence de la formule présidentielle sur la « crédibilité ». Le contexte budgétaire ajoute à l'enjeu : alors que la note souveraine de la France a été dégradée et que le déficit dérape, la concrétisation effective de ces milliards pèse autant sur l'économie réelle que sur le crédit politique de l'exécutif.
Les prochaines échéances. La vraie mesure de cette édition se lira dans les années qui viennent, au rythme des chantiers effectivement ouverts dans les Hauts-de-France et ailleurs. Plane surtout une inconnue de fond : l'avenir du sommet lui-même. Présenté comme la dernière édition sous la présidence d'Emmanuel Macron, Choose France devra trouver, après 2027, un nouveau parrain politique pour continuer d'exister sous cette forme.











