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Souveraineté numérique :
pourquoi l'Europe veut réserver le cloud et l'IA aux Européens

La Commission européenne veut réserver certains contrats publics de cloud et d'intelligence artificielle à des prestataires européens dans les secteurs les plus sensibles. Dépendance à plus de 80 % aux géants américains, crainte du « kill switch », risque de représailles : ce que contient le projet et pourquoi il divise.

Mis à jour le jeudi 4 juin 2026 — 08h41
5 min
Le logo de la société française d'intelligence artificielle Mistral AI affiché sur un écran
Le logo de Mistral AI, pépite française de l'intelligence artificielle. L'Europe cherche à réduire sa dépendance aux géants américains du numérique.© Lionel Bonaventure / AFP

Le moteur de recherche français Qwant s'installera par défaut sur les ordinateurs du Parlement européen. Le geste, annoncé début juin, est surtout un symbole : il accompagne une salve de mesures bien plus lourdes. Bruxelles veut désormais réserver certains contrats publics de cloud et d'intelligence artificielle à des prestataires européens, dans les secteurs jugés les plus sensibles. Quitte à rouvrir un front avec Washington.

Ce que Bruxelles veut réserver aux entreprises européennes

La Commission européenne propose d'imposer des critères de souveraineté pour une partie des marchés publics du numérique. « Dans certains cas bien précis, dans des secteurs très critiques, il est très important que ce soient des prestataires européens qui fournissent les services », résume Henna Virkkunen, vice-présidente de la Commission chargée du Numérique. Pour les contrats publics, les États devront exiger des fournisseurs d'IA et de cloud des garanties sur la localisation et le contrôle des données.

Le dispositif est échelonné sur quatre niveaux. À la base, une obligation générale de conserver les données en Europe. Au sommet, des exigences renforcées dans les domaines les plus sensibles, la sécurité et la défense, qui peuvent aller jusqu'à l'exclusion des prestataires étrangers. Entre les deux, « dans la plupart des cas », les marchés resteront ouverts aux fournisseurs non européens, a tenu à préciser Mme Virkkunen. L'exclusion n'est donc pas la règle, mais l'exception réservée au cœur régalien.

Pourquoi l'Europe dépend autant des géants américains

Le point de départ est un constat que la Commission pose elle-même : l'UE « reste structurellement dépendante de fournisseurs extra-européens, à plus de 80 % pour ses produits, services et infrastructures numériques ». Dans le cloud et le logiciel, cette dépendance profite surtout à trois groupes américains : Microsoft, Google et Amazon.

Les chiffres donnent la mesure du fossé. Selon une étude du cabinet français Astérès, « les entreprises américaines représentent environ 83 % du marché du cloud et du logiciel européen ». Cela représente une « facture numérique » de 264 milliards d'euros par an, un montant que la Commission compare aux importations européennes d'énergie. La souveraineté numérique n'est pas qu'un slogan politique : c'est d'abord une balance commerciale déséquilibrée.

Cloud souverain, puces et open source : les autres leviers

Au-delà des marchés publics, Bruxelles veut favoriser l'implantation de centres de données sur le sol européen — le même enjeu industriel que celui mis en avant lors du sommet Choose France sur les investissements étrangers et les data centers. La Commission entend aussi soutenir la production européenne de puces dédiées à l'IA, domaine où l'Europe accuse un retard important, et développer l'usage des logiciels libres dans l'administration.

Le pari est risqué. Une loi adoptée en 2023 pour relancer la production européenne de semi-conducteurs n'a pas tenu ses promesses. Et la dépendance ne vise pas que les États-Unis : pour les composants, l'Europe reste largement tributaire de l'Asie, au même titre que pour d'autres matières premières critiques. L'an dernier, un bras de fer entre Pékin et le fabricant néerlandais Nexperia, qui produit ses puces en Chine, a menacé de paralyser les chaînes de montage des constructeurs automobiles européens.

Le « kill switch », ou la peur d'être débranché

Derrière le vocabulaire technique, une crainte concrète. « Nous voulons être sûrs que, dans les domaines critiques, nous serons toujours en mesure de contrôler les services et de conserver les données en Europe. Nous ne voulons pas nous retrouver dans une situation où quelqu'un disposerait d'un kill switch pour débrancher nos services », a expliqué Henna Virkkunen. Le terme désigne un dispositif d'arrêt d'urgence : l'hypothèse qu'un fournisseur étranger, sur ordre de son gouvernement, coupe l'accès à un service utilisé par une administration ou une armée européenne. C'est ce scénario que les exigences les plus dures cherchent à écarter.

Le risque de représailles américaines

Le calendrier est délicat. L'Union achève à peine la mise en œuvre, tumultueuse, de l'accord sur les droits de douane négocié l'an dernier avec les États-Unis. De nouvelles règles ciblant les services informatiques pourraient lui valoir des représailles de Donald Trump. Les lobbys du secteur sont déjà montés au créneau : la CCIA, l'un des principaux groupes de pression technologiques, dénonce des « mesures discriminatoires » qui vont « fermer progressivement le marché européen » aux fournisseurs étrangers.

Même tonalité du côté de la Business Software Alliance : les mesures « vont bien au-delà des préoccupations en matière de sécurité, et ne vont pas renforcer la résilience de l'Europe », prévient Thomas Boué. À l'inverse, l'ESIA, qui représente la filière européenne des semi-conducteurs, a salué les annonces et appelé l'Europe à les appliquer « au plus vite ». Le projet divise donc l'industrie elle-même, selon qu'elle vend des services depuis l'étranger ou cherche à produire sur le continent.

Qwant, la France et un soutien politique transpartisan

Plusieurs États membres, dont la France, soutiennent ce type de mesures, rejoints par des élus de tous bords au Parlement européen. « L'Europe ne peut pas se permettre d'utiliser des technologies critiques développées ailleurs », fait valoir l'eurodéputé allemand Oliver Schenk (PPE, droite). « C'est une première étape importante », salue la Française Valérie Hayer, cheffe des eurodéputés Renew (centre). « Les individus doivent maîtriser leurs données, leur identité et leurs droits numériques, plutôt que des entreprises, des algorithmes opaques et des systèmes juridiques étrangers », estime l'Espagnole Elena Sancho Murillo (S&D, gauche).

Reste le plus dur : passer des intentions aux actes. L'écart entre l'ambition affichée et la réalité industrielle est considérable, et les précédents européens en la matière incitent à la prudence. L'installation de Qwant au Parlement, geste avant tout symbolique puisque les utilisateurs resteront libres de choisir une autre solution, en dit long : la souveraineté numérique se gagnera moins par décret que par la capacité, encore à construire, à offrir des alternatives crédibles.

L'essentiel

  • Bruxelles veut réserver certains contrats publics de cloud et d'IA à des prestataires européens dans les secteurs les plus sensibles, comme la sécurité et la défense.
  • L'UE se dit dépendante à plus de 80 % de fournisseurs extra-européens pour le numérique ; les groupes américains pèsent environ 83 % du marché du cloud et du logiciel.
  • Cette « facture numérique » est estimée à 264 milliards d'euros par an, l'équivalent des importations européennes d'énergie.
  • La crainte d'un « kill switch » — un arrêt à distance des services par un fournisseur étranger — justifie les exigences les plus strictes.
  • Les lobbys technologiques dénoncent des mesures « discriminatoires » et le projet fait redouter des représailles américaines.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la souveraineté numérique ?
La souveraineté numérique désigne la capacité d'un État ou d'un ensemble comme l'Union européenne à contrôler ses données, ses logiciels et ses infrastructures (cloud, puces, services en ligne) sans dépendre d'acteurs étrangers. Concrètement, il s'agit de garder la maîtrise de ses systèmes critiques et de ne pas pouvoir en être privé sur décision d'un gouvernement tiers.
Pourquoi l'Europe veut-elle réserver des contrats au cloud européen ?
Parce qu'elle dépend à plus de 80 % de fournisseurs extra-européens pour ses produits et services numériques. La Commission veut imposer, pour une partie des marchés publics, des garanties de localisation et de contrôle des données, et exclure les prestataires étrangers des secteurs les plus sensibles comme la sécurité et la défense.
De combien l'Europe dépend-elle des entreprises américaines ?
Selon une étude du cabinet Astérès, les entreprises américaines représentent environ 83 % du marché européen du cloud et du logiciel, dominé par Microsoft, Google et Amazon. Cette dépendance équivaut à une « facture numérique » d'environ 264 milliards d'euros par an, comparable aux importations européennes d'énergie.
Qu'est-ce qu'un « cloud souverain » ?
Un cloud souverain est un service d'hébergement et de traitement des données dont les serveurs, l'exploitation et le cadre juridique relèvent du territoire concerné — ici l'Europe. L'objectif est que les données restent soumises au droit européen et qu'aucun acteur extérieur ne puisse en couper l'accès ou y accéder sans autorisation.
Quels risques de représailles avec les États-Unis ?
L'Union vient d'achever la mise en œuvre d'un accord douanier difficile avec Washington. De nouvelles règles favorisant les fournisseurs européens dans les services informatiques pourraient déclencher des mesures de rétorsion de Donald Trump. Les lobbys technologiques américains dénoncent déjà des mesures « discriminatoires » fermant progressivement le marché européen.

Antoine Lefebvre

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