Le moteur de recherche français Qwant s'installera par défaut sur les ordinateurs du Parlement européen. Le geste, annoncé début juin 2026, est surtout un symbole : il accompagne une salve de mesures bien plus lourdes. Bruxelles veut désormais réserver certains contrats publics de cloud et d'intelligence artificielle à des prestataires européens, dans les secteurs jugés les plus sensibles. Quitte à rouvrir un front avec Washington.
Ce que Bruxelles veut réserver aux entreprises européennes
La Commission européenne propose d'imposer des critères de souveraineté pour une partie des marchés publics du numérique. « Dans certains cas bien précis, dans des secteurs très critiques, il est très important que ce soient des prestataires européens qui fournissent les services », résume Henna Virkkunen, vice-présidente de la Commission chargée du Numérique. Pour les contrats publics, les États devront exiger des fournisseurs d'IA et de cloud des garanties sur la localisation et le contrôle des données.
Le dispositif est échelonné sur quatre niveaux. À la base, une obligation générale de conserver les données en Europe. Au sommet, des exigences renforcées dans les domaines les plus sensibles, la sécurité et la défense, qui peuvent aller jusqu'à l'exclusion des prestataires étrangers. Entre les deux, « dans la plupart des cas », les marchés resteront ouverts aux fournisseurs non européens, a tenu à préciser Mme Virkkunen. L'exclusion n'est donc pas la règle, mais l'exception réservée au cœur régalien.
Pourquoi l'Europe dépend autant des géants américains
La Commission pose elle-même le constat : l'UE « reste structurellement dépendante de fournisseurs extra-européens, à plus de 80 % pour ses produits, services et infrastructures numériques ». Dans le cloud et le logiciel, cette dépendance profite surtout à trois groupes américains : Microsoft, Google et Amazon.
Selon une étude du cabinet français Asterès, « les entreprises américaines représentent environ 83 % du marché du cloud et du logiciel européen ». Cela représente une « facture numérique » de 264 milliards d'euros par an — un montant que la Commission met en regard de ce que l'Europe dépense pour importer son énergie.
Des data centers, des puces et des logiciels libres
Au-delà des marchés publics, Bruxelles veut favoriser l'implantation de centres de données sur le sol européen — le même enjeu industriel que celui mis en avant lors du sommet Choose France sur les investissements étrangers et les data centers. La Commission entend aussi soutenir la production européenne de puces dédiées à l'IA, domaine où l'Europe accuse un retard important, et développer l'usage des logiciels libres dans l'administration.

Le précédent n'incite pas à l'optimisme. Une loi adoptée en 2023 pour relancer la production européenne de semi-conducteurs n'a pas tenu ses promesses. Et la dépendance ne vise pas que les États-Unis : pour les composants, l'Europe reste largement tributaire de l'Asie, au même titre que pour d'autres matières premières critiques. En 2025, un bras de fer entre Pékin et le fabricant néerlandais Nexperia, qui produit ses puces en Chine, a menacé de paralyser les chaînes de montage des constructeurs automobiles européens.
Le « kill switch », ou la peur d'être débranché
« Nous voulons être sûrs que dans les domaines critiques, nous serons toujours en mesure de contrôler les services et de conserver les données en Europe. Nous ne voulons pas nous retrouver dans une situation où quelqu'un disposerait d'un kill switch pour débrancher nos services », a expliqué Henna Virkkunen. Le terme désigne un dispositif d'arrêt d'urgence : l'hypothèse qu'un fournisseur étranger, sur ordre de son gouvernement, coupe l'accès à un service utilisé par une administration ou une armée européenne. C'est ce scénario que les exigences les plus dures cherchent à écarter — et il s'est produit quelques jours après ces annonces. Le 12 juin, au titre du contrôle des exportations, Washington a ordonné à Anthropic de couper l'accès à ses deux modèles les plus puissants, lancés trois jours plus tôt, pour « tout ressortissant étranger, à l'intérieur ou à l'extérieur des États-Unis », employés de l'entreprise compris. Faute de pouvoir trier ses utilisateurs, l'éditeur les a « brutalement désactivés » pour tout le monde. L'Union européenne venait d'obtenir l'accès à l'un d'eux, après plusieurs semaines de négociations ; elle y a vu la démonstration de son « besoin de souveraineté technologique ». Selon le média Axios, l'ordre venait du secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick, après qu'une entreprise eut contourné les garde-fous de ces modèles. Anthropic conteste et parle d'« un malentendu ». L'accès a été rétabli pour tous le 1er juillet, près de trois semaines plus tard, après une série d'accords entre l'entreprise et le gouvernement américain.
Le risque de représailles américaines
L'Union achève à peine la mise en œuvre, tumultueuse, de l'accord sur les droits de douane négocié en 2025 avec les États-Unis. De nouvelles règles ciblant les services informatiques pourraient lui valoir des représailles de Donald Trump. Les lobbys du secteur sont déjà montés au créneau : la CCIA, l'un des principaux groupes de pression technologiques, dénonce des « mesures discriminatoires » qui vont « fermer progressivement le marché européen » aux fournisseurs étrangers.
Même tonalité du côté de la Business Software Alliance : les mesures « vont bien au-delà des préoccupations en matière de sécurité, et ne vont pas renforcer la résilience de l'Europe », prévient Thomas Boué. À l'inverse, l'ESIA, qui représente la filière européenne des semi-conducteurs, a salué les annonces et appelé l'Europe à les appliquer « au plus vite ». Le projet divise donc l'industrie elle-même, selon qu'elle vend des services depuis l'étranger ou cherche à produire sur le continent.
Qwant, la France et un soutien politique transpartisan
Plusieurs États membres, dont la France, soutiennent ce type de mesures, rejoints par des élus de tous bords au Parlement européen. « L'Europe ne peut pas se permettre d'utiliser des technologies critiques développées ailleurs », fait valoir l'eurodéputé allemand Oliver Schenk (PPE, droite). « C'est une première étape importante », salue la Française Valérie Hayer, cheffe des eurodéputés Renew (centre). « Les individus doivent maîtriser leurs données, leur identité et leurs droits numériques, plutôt que des entreprises, des algorithmes opaques et des systèmes juridiques étrangers », estime l'Espagnole Elena Sancho Murillo (S&D, gauche).
Le jour où Washington a coupé l'accès aux modèles d'Anthropic, la Commission a fait savoir qu'elle « évaluait la situation ». Qwant, lui, est déjà installé sur les ordinateurs du Parlement — et chaque député reste libre d'en changer.











