Ce n'est pas un nouveau missile chinois qui a rappelé cet été l'une des faiblesses américaines, mais une décision prise à Washington.
Le 13 août, Donald Trump a ouvert la voie à la construction temporaire de certains navires de guerre américains dans des chantiers étrangers. Jusqu'à deux bâtiments d'une même série pourraient sortir d'un chantier hors du pays, à charge pour la suite de la série d'être construite aux États-Unis.
Pour la première puissance navale mondiale, le symbole est inhabituel. Les États-Unis possèdent toujours les plus grands porte-avions, des sous-marins nucléaires en nombre et un réseau de bases que la Chine ne peut pas reproduire. Mais ils cherchent désormais à l'étranger une partie de la capacité industrielle qui leur manque chez eux.
C'est là que la rivalité avec Pékin devient moins spectaculaire et, peut-être, plus importante. Une marine ne vaut pas seulement par les bâtiments qu'elle aligne aujourd'hui. Elle vaut aussi par la vitesse à laquelle elle peut en construire, les réparer et les remplacer.
Plus de coques chinoises, plus de profondeur américaine
La Chine a déjà remporté la bataille du nombre. La dernière série comparable publiée par le Pentagone comptait plus de 370 bâtiments dans la marine chinoise et projetait environ 435 unités en 2030. La marine américaine, elle, indique disposer aujourd'hui d'environ 290 bâtiments. Les méthodes de comptage ont leurs limites, mais la tendance ne fait guère débat : la flotte chinoise grossit beaucoup plus rapidement.
Il serait trompeur de s'arrêter à cette addition. Les États-Unis disposent toujours de onze porte-avions à propulsion nucléaire ; la Chine en a trois, tous à propulsion conventionnelle. Le dernier, le Fujian, entré en service en novembre 2025, marque cependant un saut technologique : c'est le premier porte-avions chinois équipé de catapultes électromagnétiques, capables de lancer des appareils plus lourds que les tremplins utilisés par ses deux prédécesseurs.
La flotte américaine reste également conçue pour agir à l'échelle du globe, soutenue par des sous-marins nucléaires, des bâtiments logistiques et des bases réparties à travers le monde. Pékin n'a pas nécessairement besoin de reproduire cette marine-là. Dans un conflit autour de Taïwan ou en mer de Chine, la Chine combattrait à proximité de ses ports, de ses aérodromes et de ses batteries de missiles, quand les États-Unis devraient acheminer une partie de leurs moyens depuis beaucoup plus loin. Comparer les deux marines bâtiment contre bâtiment revient à oublier la géographie.
L'avantage américain se trouve ailleurs : Washington peut compter sur un réseau d'alliances et d'accès militaires allant du Japon à l'Australie en passant par les Philippines. Dans cette immense zone qui va des côtes de l'Afrique de l'Est au Pacifique, et que les diplomates appellent l'Indo-Pacifique, le rapport de force ne met pas simplement une flotte face à une autre.
L'argent ne raconte pas toute l'histoire
Même précaution avec les budgets. Pékin a prévu pour 2026 environ 1 910 milliards de yuans de dépenses militaires au niveau central, soit quelque 277 milliards de dollars, en hausse de 7 %. Côté américain, le budget de base voté pour la même année atteint 893 milliards de dollars, et une rallonge votée à part porte l'effort total à environ 1 045 milliards. L'écart reste considérable.
Le montant annoncé par Pékin ne recouvre pas toute sa dépense militaire. Dans son dernier rapport annuel, le Pentagone estimait que les dépenses militaires totales de Pékin avaient probablement atteint entre 304 et 377 milliards de dollars en 2024, alors que le budget officiellement annoncé cette année-là était de 231 milliards. Cette estimation inclut des dépenses de recherche, de sécurité et de mobilisation qui n'apparaissent pas dans le budget militaire central. Il faut garder la source en tête : le Pentagone est lui-même partie prenante dans la rivalité qu'il mesure.
Même en corrigeant le budget chinois à la hausse, la Chine ne dépense pas autant que les États-Unis. Elle dispose d'un avantage que le budget militaire mesure mal : une industrie navale civile et militaire capable de produire à une cadence que Washington cherche désormais à retrouver. La décision américaine du 13 août d'ouvrir ponctuellement ses commandes aux chantiers alliés prend ici tout son sens.
Taïwan, l'usine qu'on ne remplace pas en quelques années
La même logique industrielle conduit à Taïwan. L'île est généralement regardée à travers les avions chinois qui franchissent la ligne médiane du détroit, les exercices militaires et les ventes d'armes américaines. Mais une partie essentielle de son importance stratégique se trouve dans des salles blanches où personne ne porte d'uniforme.
Taïwan reste le premier centre mondial de production des puces logiques les plus fines, celles qui commandent un téléphone, une voiture ou un serveur. Les données compilées par l'OCDE à l'automne 2025 lui attribuaient une capacité très supérieure à celle de chacun de ses concurrents, devant notamment les États-Unis et la Chine. Et au centre de ce système se trouve TSMC : au premier trimestre 2026, le groupe taïwanais captait 72 % du chiffre d'affaires mondial de la fonderie de semi-conducteurs. Son procédé à 2 nanomètres est entré en production de volume fin 2025 et la génération suivante doit suivre au second semestre 2026.
C'est pourquoi un blocus de Taïwan aurait des conséquences bien au-delà du détroit. Il toucherait les accélérateurs d'intelligence artificielle, les serveurs, les téléphones, les automobiles et une partie des systèmes militaires occidentaux.
Washington cherche depuis plusieurs années à diminuer cette dépendance. Le 16 juillet, TSMC a porté son investissement aux États-Unis à 265 milliards de dollars : douze sites en Arizona, usines de gravure et ateliers d'assemblage réunis, plus un centre de recherche. Son premier site produit déjà en série. La diversification a cessé d'être un projet, mais elle ne recrée pas en quelques années l'écosystème accumulé pendant des décennies autour de TSMC à Taïwan : fournisseurs, ingénieurs, capacité d'assemblage et générations de procédés qui se succèdent. Le risque se réduit sans disparaître.
AUKUS, ou le moment où l'industrie rattrape la stratégie
Les sous-marins australiens montrent le même décalage entre ambition stratégique et capacité industrielle. L'accord AUKUS prévoit que l'Australie se dote de sous-marins à propulsion nucléaire. Avant de construire avec le Royaume-Uni ses propres bâtiments, Canberra doit recevoir au moins trois Virginia américains au début des années 2030.
Le schéma a changé le 30 mai. À l'origine, les deux premiers devaient provenir de la flotte américaine et le troisième être neuf ; les trois partenaires privilégient désormais la livraison de trois bâtiments déjà en service. Le nombre promis ne bouge pas, et les responsables australiens mettent en avant un coût plus bas et un entretien plus simple. L'Australie renonce en revanche au seul bâtiment neuf qu'on lui avait promis, celui qui aurait eu devant lui une carrière entière.
Ce basculement intervient dans un contexte impossible à ignorer : les chantiers américains peinent depuis des années à produire assez de Virginia pour répondre aux besoins de leur propre marine tout en préparant les livraisons australiennes. Le service de recherche du Congrès a étudié les conséquences qu'aurait le transfert de sous-marins américains avant leur remplacement.
Le programme avance malgré tout. Le 13 août, après un appel téléphonique avec Donald Trump, le Premier ministre australien Anthony Albanese a assuré que l'accord allait « à toute vapeur », et les investissements industriels se multiplient. Mais le pacte rappelle une règle assez simple : une alliance peut promettre autant de capacités qu'elle veut, elle ne peut livrer que ce que ses usines savent fabriquer.
En mer de Chine, le béton avance aussi
La compétition industrielle ne s'arrête pas aux chantiers. Le 19 août, des images satellites analysées par Reuters ont montré l'achèvement d'une première phase de travaux chinois sur Antelope Reef, dans l'archipel disputé des Paracels. Une île artificielle de plusieurs kilomètres y a émergé avec un port et des infrastructures susceptibles, à terme, d'accueillir une longue piste. Pékin présente ses installations régionales comme nécessaires à des fonctions civiles et à sa souveraineté ; plusieurs analystes y voient aussi un potentiel militaire.
Plus à l'est, les confrontations entre bâtiments chinois et philippins restent régulières autour des hauts-fonds disputés. En juillet encore, les deux pays se sont accusés mutuellement de manœuvres dangereuses et Washington a rappelé ses obligations de défense envers Manille. La mer de Chine méridionale est ainsi le lieu où la rivalité devient quotidienne : garde-côtes, pêcheurs, travaux de remblaiement, patrouilles militaires et alliés américains y évoluent dans le même espace.
Et la France dans tout cela ?
Pour Paris, l'Indo-Pacifique est d'abord un territoire. La Réunion, Mayotte, les Terres australes, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, la Polynésie française et Clipperton donnent à la France environ neuf millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive dans la région. Quelque 1,6 million de citoyens français y vivent et environ 7 000 militaires y sont déployés en permanence.
La France n'a évidemment pas les moyens de rivaliser en volume avec les deux géants. Son intérêt est ailleurs : protéger ses territoires, maintenir l'accès aux voies maritimes et éviter qu'un affrontement régional ne désorganise des approvisionnements dont l'Europe dépend directement.
Les semi-conducteurs en sont l'exemple le plus visible. Une crise à Taïwan ne resterait pas asiatique : elle remonterait en quelques semaines jusque dans les usines automobiles, les centres de données et les prix européens.
Le chiffre le plus important n'est peut-être pas celui des navires
Qui prend l'avantage entre Washington et Pékin ? Il n'existe pas de compteur unique. La Chine a davantage de coques et les construit à grande vitesse. Les États-Unis conservent des moyens de projection, des sous-marins nucléaires et un réseau d'alliances que Pékin n'a pas. Taïwan demeure le principal nœud mondial de fabrication des puces les plus avancées, tandis que Washington dépense des dizaines de milliards pour déplacer une partie de cette capacité.
Le rapport de force se lira donc moins dans un classement annuel que dans trois questions très concrètes : combien de navires chaque pays peut sortir de ses chantiers, où seront produites les prochaines générations de semi-conducteurs, et si les sous-marins promis aux alliés américains arrivent réellement à l'heure.
À savoir
Les comptages de navires viennent des rapports américains sur les capacités militaires chinoises ; les projections à 2030 sont des estimations. Le budget chinois cité est le montant officiel annoncé par Pékin en mars 2026 ; la fourchette plus élevée est une estimation du Pentagone, partie prenante. Les montants américains distinguent le budget de base voté et la rallonge adoptée séparément. Les capacités de production de puces sont celles relevées par l'OCDE en septembre 2025, les parts de marché celles publiées par les instituts spécialisés pour le premier trimestre 2026.











