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Dreyfusisme :
l'esprit que Macron oppose au retour de l'antisémitisme

Cent vingt ans après la réhabilitation d'Alfred Dreyfus, Emmanuel Macron a érigé les « dreyfusards » et les « Justes » en boussole contre le retour de l'antisémitisme. Ce que recouvre ce mot, et pourquoi il ressurgit aujourd'hui.

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Emmanuel Macron s'exprime lors de la journée nationale de commémoration de la réhabilitation d'Alfred Dreyfus, à Paris
Emmanuel Macron lors de la première journée nationale de commémoration de la reconnaissance de l'innocence d'Alfred Dreyfus, à Paris.© Thomas Samson / POOL / AFP

Cent vingt ans jour pour jour après la réhabilitation d'Alfred Dreyfus par la Cour de cassation, Emmanuel Macron s'est tenu dimanche 12 juillet 2026 devant cette même juridiction, sur l'île de la Cité, pour appeler à une « vigilance » de « tous les instants » face au « retour » de l'antisémitisme en France. « Nous savons que les vieux démons de l'antisémitisme n'ont jamais totalement disparu de notre pays », a lancé le chef de l'État lors de la première journée nationale de commémoration consacrée au capitaine injustement condamné.

La cérémonie, devant 150 invités dont des descendants de Dreyfus, s'est tenue au lieu même où fut reconnue son innocence, en 1906. Au premier rang siégeaient la ministre des Armées Catherine Vautrin, le président du Crif Yonathan Arfi et le grand rabbin de France Haïm Korsia. Aucun dirigeant de parti politique n'était présent, une absence remarquée pour un moment de mémoire républicaine.

Le « dreyfusisme », un état d'esprit et une méthode

Au cœur du discours, un mot : le « dreyfusisme ». Le président l'a défini comme « un état d'esprit qui refuse que l'appartenance d'un homme à une religion, une origine, une communauté puisse devenir l'alibi permettant de le livrer en pâture à une justice et une opinion aveugles ». Il y a vu aussi « une méthode » : « ne jamais céder à la facilité du soupçon collectif », « toujours préférer la preuve à la rumeur », « parfois contre l'air du temps ».

La charge visait explicitement l'époque. Face à « l'emballement des réseaux sociaux », où la rumeur circule souvent plus vite que la vérification, Emmanuel Macron a érigé les dreyfusards en modèle. Il a salué le « legs » d'Émile Zola, auteur du retentissant « J'accuse », de Georges Clemenceau, Jean Jaurès, Anatole France, Marcel Proust, et de « tant de femmes et d'hommes anonymes qui signèrent des pétitions au péril de leur réputation ».

L'affaire Dreyfus, une plaie française

Les faits sont anciens mais la blessure reste vive. En décembre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, officier alsacien de confession juive, est condamné pour haute trahison sur la foi de fausses preuves, dans un climat profondément antisémite. Le 5 janvier 1895, il est dégradé dans la cour de l'École militaire, son sabre brisé. Il faudra la mobilisation d'écrivains, d'intellectuels et de responsables politiques — le « J'accuse » de Zola paraît en janvier 1898 — pour rouvrir le dossier. Réhabilité par la Cour de cassation le 12 juillet 1906, Dreyfus a été élevé au rang de général de brigade par le Parlement en 2025, grade auquel cet officier brillant aurait pu prétendre sans la cassure de son destin.

Les Justes, la statue et une place débaptisée

Macron a relié ce combat à un autre : la mémoire des « Justes ». « Il est temps que sur chaque maison, chaque immeuble, chaque lieu où des Juifs furent abrités, hébergés et sauvés soient apposés les noms des Justes qui les sauvèrent de la barbarie nazie », a-t-il déclaré, appelant « toutes les municipalités de France » à s'en charger. Le pays compte plus de 4 300 « Justes parmi les nations » reconnus par l'institut Yad Vashem de Jérusalem pour avoir sauvé des Juifs pendant la Shoah.

Statue en bronze du capitaine Alfred Dreyfus, le sabre brisé, érigée devant la Cour de cassation à Paris
La statue d'Alfred Dreyfus, œuvre de Louis Mitelberg dit Tim, érigée devant la Cour de cassation, sur l'île de la Cité.Thomas Samson / POOL / AFP

Le symbole du jour est une statue. Représentant le capitaine le sabre brisé mais au garde-à-vous, l'œuvre de bronze de 3,5 mètres, réalisée en 1985 par Louis Mitelberg, dit Tim, a été érigée devant la Cour de cassation. Commandée par le ministre de la Culture Jack Lang, elle devait rejoindre l'École militaire, mais a erré quarante ans entre plusieurs sites parisiens, freinée par les réticences de l'armée et du président François Mitterrand. « Cette venue de la statue au lieu même où fut rendue la justice est tout un symbole », s'est félicité Charles Dreyfus, petit-fils du capitaine.

Le contexte donne au geste sa gravité. Avec 1 320 actes antisémites recensés en 2025 par le ministère de l'Intérieur, la France n'en avait jamais enregistré autant que ces trois dernières années, une poussée qui a aussi nourri les débats parlementaires. À Paris, le maire Emmanuel Grégoire a annoncé qu'une place portant jusqu'ici le nom de Maurice Barrès — écrivain nationaliste et l'un des plus virulents détracteurs de Dreyfus — porterait désormais celui de Lucie Dreyfus, l'épouse qui soutint le capitaine sans relâche. « Paris veut signifier à toutes celles et ceux qui portent des discours de haine qu'ils nous retrouveront toujours face à eux », a-t-il promis.

Cette reconnaissance-là aura mis du temps. La statue commandée en 1985 n'a trouvé sa place qu'en 2026 ; il aura fallu cent vingt ans pour qu'une journée nationale porte le nom du capitaine. Comme si la République avait mis un siècle à s'approprier pleinement l'affaire qui l'avait déchirée, pour en faire aujourd'hui un rempart contre ses démons revenus.

L'essentiel

  • Lors de la première journée nationale de commémoration de la réhabilitation d'Alfred Dreyfus, Emmanuel Macron a appelé à une « vigilance de tous les instants » face au retour de l'antisémitisme.
  • Il a fait du « dreyfusisme » — préférer la preuve à la rumeur, refuser le soupçon collectif — une méthode contre les emballements, y compris sur les réseaux sociaux.
  • Une statue de Dreyfus a été érigée devant la Cour de cassation et les noms des « Justes » seront inscrits sur les lieux où ils sauvèrent des Juifs, sur fond de 1 320 actes antisémites recensés en 2025.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'affaire Dreyfus ?
En 1894, le capitaine français Alfred Dreyfus, juif et alsacien, est condamné pour haute trahison sur la base de faux documents. Son innocence, longtemps combattue, est reconnue par la Cour de cassation en 1906. L'affaire a durablement divisé la France entre « dreyfusards » et « antidreyfusards ».
Qu'est-ce que le « dreyfusisme » ?
Le terme désigne l'esprit des défenseurs de Dreyfus : refuser qu'une origine, une religion ou une appartenance serve de preuve, et préférer les faits établis à la rumeur. Emmanuel Macron l'a présenté comme un état d'esprit et une méthode encore d'actualité.
Qui étaient les « dreyfusards » ?
Les intellectuels, écrivains et responsables politiques mobilisés pour l'innocence de Dreyfus, parmi lesquels Émile Zola — auteur de « J'accuse » (1898) —, Georges Clemenceau, Jean Jaurès, Anatole France ou Marcel Proust, aux côtés de nombreux anonymes.
Qu'est-ce qu'un « Juste parmi les nations » ?
C'est une distinction décernée par l'institut Yad Vashem, à Jérusalem, aux personnes non juives qui ont sauvé des Juifs pendant la Shoah au péril de leur vie. La France en compte plus de 4 300.
Pourquoi une journée de commémoration le 12 juillet ?
Parce que c'est le 12 juillet 1906 que la Cour de cassation a définitivement reconnu l'innocence d'Alfred Dreyfus. La première journée nationale s'est tenue 120 ans plus tard, jour pour jour.

Thomas Renaud

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