Trente-six milliards d'euros de plus pour les armées : la trajectoire est désormais gravée dans la loi. Le 1er juillet 2026, l'Assemblée nationale a adopté définitivement, par 375 voix contre 113, l'actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, au terme d'un parcours parlementaire mouvementé : premier vote des députés au printemps, examen sénatorial à rebondissements — l'article central des 36 milliards y a d'abord été rejeté dans un imbroglio de séance, avant d'être rétabli —, puis compromis trouvé en commission mixte paritaire et voté par le Sénat le 30 juin. L'enveloppe de la mission Défense passe à 436 milliards d'euros sur la période.
La ministre des Armées Catherine Vautrin a défendu tout au long des débats une « nécessité d'accélérer, de densifier notre effort de réarmement », en s'appuyant sur « les retours d'expérience d'Ukraine comme du Proche et Moyen-Orient ». La trajectoire devra encore être confirmée année après année lors du vote du budget de l'État — et l'élection présidentielle de 2027 peut en redessiner le cadre.
Que prévoit la LPM actualisée : 36 milliards de plus, pour quoi faire ?
La LPM votée le 1er août 2023 fixait l'enveloppe à 413,3 milliards d'euros sur 2024-2030, dont 400 milliards pour la mission Défense hors pensions. Le projet d'actualisation, présenté par Catherine Vautrin en Conseil des ministres le 8 avril 2026, y ajoute 36 milliards, plus 13,3 milliards de ressources additionnelles attendues de recettes immobilières et de revenus du service de santé des armées.
L'enveloppe totale passe donc à 436 milliards. La justification officielle invoque l'aggravation des menaces confirmée par la revue nationale stratégique de 2025, et les manques mis en lumière par la guerre en Ukraine et le conflit Israël-Hezbollah : stocks de munitions et d'obus, drones, défense sol-air, espace, cyber. La feuille de route détaillée — le « rapport annexé » — n'a pas valeur normative ; c'est l'article budgétaire, celui-là même que le Sénat avait un temps rejeté, qui fixe la trajectoire financière.
76,3 milliards en 2030, soit 2,5 % du PIB : la nouvelle marche annuelle
Le budget annuel de la défense doit atteindre 76,3 milliards d'euros en 2030, contre 57,1 milliards en 2026, selon les chiffres présentés au Parlement — soit 2,5 % du PIB au minimum, contre environ 2 % aujourd'hui. Le rapport annexé fixe désormais un cap supplémentaire : 3,5 % du PIB à l'horizon 2035.

Cette pente budgétaire reste conditionnelle : le Parlement vote le budget de l'État chaque année et peut s'écarter de la trajectoire — lors des précédentes LPM, des « marches » prévues n'ont pas toujours été tenues, et la présidentielle de 2027 ouvre une fenêtre de réécriture. Pour situer l'effort : l'OTAN avait fixé en 2014 une cible de 2 % du PIB ; au sommet de La Haye, en juin 2025, les Alliés l'ont relevée à 5 % d'ici 2035. Les États-Unis étaient à 3,19 % du PIB en 2025, la Pologne à 4,3 % (contre 1,86 % en 2014). À 2,5 % en 2030, la France dépasserait la cible de 2014 mais resterait loin du nouvel objectif — et en deçà des pays frontaliers de la Russie.
Munitions, drones, espace : où vont les 36 milliards supplémentaires
La nouvelle feuille de route prévoit 8,5 milliards d'euros de plus pour les munitions, portant l'enveloppe totale à 26 milliards sur la période — un rattrapage massif, la guerre en Ukraine ayant montré qu'un conflit de haute intensité consomme des stocks de missiles et d'obus très supérieurs aux dotations européennes. Les drones reçoivent 2 milliards supplémentaires (8,4 milliards au total) : drones de surveillance, munitions téléopérées, vecteurs navals, avec un volet défensif de lutte anti-drones à part. L'espace, le cyber et le renseignement complètent les axes prioritaires — la LPM initiale prévoyait déjà 4 milliards pour le cyber et 6 milliards pour le spatial militaire. Le porte-avions de nouvelle génération, inscrit à 10 milliards d'euros, reste programmé pour une mise en service à l'horizon 2040.
Réquisition, mobilisation, service national : que change la LPM ?
L'actualisation ne réécrit pas le cadre des situations exceptionnelles : la mobilisation générale reste encadrée par le code de la défense, tout comme la réquisition. En parallèle, le gouvernement a annoncé un nouveau service national volontaire pour les 18-25 ans, qui viendrait s'ajouter à la réserve opérationnelle et au SNU — ses modalités restent à préciser par décret. L'objectif de remontée des effectifs (210 000 militaires d'active et 80 000 réservistes opérationnels à l'horizon 2030) est maintenu, adossé à un plan de recrutement de 26 000 postes par an.
Renseignement, algorithmes et publications d'ex-agents : les volets sensibles
Au-delà du budget, le texte voté par les députés élargissait la possibilité pour les services de renseignement de recourir à des algorithmes d'analyse des données de connexion — défense nationale, criminalité organisée, trafics — en réintroduisant, avec un calibrage juridique présenté comme adapté, une mesure proche de celle que le Conseil constitutionnel avait censurée dans la loi narcotrafic. L'avis du Conseil d'État avait soulevé des réserves. Le député Bastien Lachaud (LFI) a critiqué « l'absence de nouvelles ressources fiscales, notamment sur les hauts revenus, pour financer l'effort annoncé » : « Comment voulez-vous que les Français acceptent autant de dépenses militaires lorsque vous leur expliquez qu'il n'y a aucun argent pour le reste. » Côté RN, Laurent Jacobelli a accusé l'exécutif de vouloir « forcer la main » du futur pensionnaire de l'Élysée, « qui de toute façon refera une loi de programmation ».

Autre disposition controversée du texte des députés : l'encadrement de la publication d'« œuvres de l'esprit » — livres notamment — par des agents et anciens agents du renseignement (DGSE, DGSI, DRM, DRSD, DNRED, Tracfin), soumises à un contrôle ministériel préalable jusqu'à dix ans après la fin des fonctions, sous peine de sanctions pénales. Contre l'avis du gouvernement, les députés avaient fixé à deux mois le délai d'opposition, le silence valant autorisation. Les députés Jérémie Iordanoff (écologiste) et Aurélien Saintoul (LFI) s'étaient inquiétés d'« une atteinte disproportionnée à la liberté d'expression » et d'une « remise en question de la protection des lanceurs d'alerte ».
Une loi votée, une trajectoire à tenir
L'adoption définitive du 1er juillet clôt le débat parlementaire, pas la question du financement. Sans arbitrage clair sur des ressources fiscales nouvelles, la trajectoire dépend des marges budgétaires futures — alors même qu'une procédure pour déficit excessif, ouverte par la Commission européenne à l'été 2024, encadre les finances publiques françaises. La LPM de 2023 prévoyait elle aussi des marches ambitieuses ; l'Institut Montaigne jugeait à l'époque que le texte tenait davantage de la « réparation » que du « réarmement ». Les 76,3 milliards de 2030 ont désormais force de loi — il reste à les inscrire, budget après budget, dans les faits.











