Aucun chef d'État occidental ne s'était rendu en Syrie depuis la chute de Bachar al-Assad, fin 2024. Emmanuel Macron a franchi le pas : une nuit à Damas, un dîner dans la vieille ville avec le président Ahmad al-Chareh, la mosquée des Omeyyades visitée en bras de chemise. Au matin, deux bombes artisanales ont explosé près de l'hôtel où il venait de dormir, blessant dix-huit personnes. La visite et les explosions racontent, ensemble, la Syrie nouvelle : courtisée par les capitales occidentales, encore incertaine de sa propre sécurité au sortir de treize ans de guerre civile.
Pourquoi Paris parie sur la Syrie d'al-Chareh
Le pari ne date pas de cette visite. En mai 2025, Emmanuel Macron avait été le premier dirigeant occidental à recevoir Ahmad al-Chareh, s'affichant à l'Élysée avec cet ancien jihadiste devenu président de transition. Le déplacement avait précédé un autre, plus stratégique encore, du dirigeant syrien à Washington auprès de Donald Trump, puis la levée des sanctions européennes et américaines. Il faut remonter à Nicolas Sarkozy, en 2008-2009, pour trouver trace d'un président français à Damas — avant la rupture de 2011, quand le régime de Bachar al-Assad réprimait dans le sang le Printemps arabe. « Je viens dire l'engagement de la France auprès du peuple syrien. Pour une Syrie souveraine, unie dans sa pluralité et en paix avec ses voisins », a écrit le chef de l'État sur X à son arrivée. Son homologue a salué sur BFMTV le rôle « très constructif » de la France ; l'agence officielle syrienne Sana a qualifié la visite d'« historique ».
Le soutien s'accompagne de conditions. « La nouvelle Syrie ne sera notre partenaire qu'à la condition que sa pluralité soit parfaitement prise en compte », prévient l'Élysée, pour qui il n'est « pas question » qu'un « pouvoir exclusif se substitue à un autre pouvoir exclusif ». Paris insiste sur l'intégration pacifique des Kurdes, alliés des Occidentaux contre le groupe État islamique, et sur la protection des minorités. Ahmad al-Chareh s'y est engagé, mais le pays a connu des massacres d'alaouites en mars 2025 et des affrontements sanglants avec des combattants druzes l'an dernier. S'y ajoutent la lutte contre l'État islamique, à laquelle la Syrie participe désormais, et le sort des derniers jihadistes français présents sur place — la France reste marquée par les attentats de 2015, orchestrés depuis ce territoire.
Reconstruction : des contrats et des corridors
L'autre volet du voyage est économique. Emmanuel Macron est accompagné des patrons de CMA-CGM, Rodolphe Saadé, et de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, pour un forum consacré à la reconstruction du pays et aux « corridors stratégiques ». Des signatures d'accords sont prévues, même si les investisseurs français se montrent encore timides. Ahmad al-Chareh, lui, vante sur BFMTV « les énormes opportunités d'investissement » : reconstruction d'infrastructures dans le tourisme, l'agriculture et l'industrie, et une commande de huit avions Airbus en préparation.
Derrière les contrats se joue un repositionnement. Au sortir d'une guerre qui l'a isolée de la scène internationale, la Syrie voudrait « se repositionner comme porte de l'Orient pour l'Union européenne », analyse Arthur Quesnay, chercheur affilié à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne : offrir des routes maritimes et terrestres vers l'Irak et le Golfe. La France a aussi apporté un geste patrimonial en restituant aux autorités syriennes 23 objets archéologiques prêtés avant la guerre.
Des bombes en pleine visite
C'est dans ce décor que deux engins « artisanaux », selon les autorités syriennes — l'un placé dans une benne à ordures, l'autre dans un véhicule —, ont explosé près de l'hôtel Four Seasons, dans le centre de la capitale, peu après le départ du président français pour le palais présidentiel. Le bilan des autorités fait état de dix-huit blessés, dont quatre policiers. Des journalistes de l'AFP ont décrit des traces de sang sur le trottoir, des fragments métalliques et les fenêtres brisées du ministère du Tourisme, en face de l'hôtel. L'Élysée a assuré que la visite se poursuivait normalement ; Emmanuel Macron a été vu au palais, en entretien avec son homologue.
L'alerte n'a rien d'isolé dans la capitale syrienne : quelques jours plus tôt, un attentat à la bombe dans un café du centre de Damas avait fait dix morts. Paris n'avait d'ailleurs communiqué sur le déplacement présidentiel qu'après l'atterrissage, pour des raisons de sécurité. Pour Denis Bauchard, ancien ambassadeur et expert à l'Institut français des relations internationales, la visite traduit « la volonté du président Macron de consolider le nouveau régime en Syrie à un moment où, par ailleurs, Israël fait tout pour, au contraire, conserver une Syrie faible et fragmentée, et qui se méfie de l'ombre de la Turquie derrière Chareh ». Paris affiche aussi un désaccord avec Donald Trump, qui souhaiterait voir Damas « s'occuper » du Hezbollah au Liban — le pouvoir syrien assure n'avoir aucune intention d'intervenir chez son voisin, où le désarmement du mouvement pro-iranien fait l'objet d'un processus distinct.
Au programme du jour figuraient encore le forum économique et une conférence de presse commune, avant un départ le soir même pour Ankara, où s'est ouvert le sommet de l'Otan. Ahmad al-Chareh y est attendu lui aussi : l'ancien jihadiste, que Paris fut la première capitale occidentale à recevoir, y a rendez-vous avec Donald Trump.











